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Environnement

Une forêt pour cacher les erreurs du passé

25-10-2013

Chapais, c’est une ville minière sans mine. À une quarantaine de kilomètres à l’ouest de sa grande sœur Chibougamau, elle a connu la prospérité dans les années 1960 et 1970 grâce au cuivre. Les filons sont aujourd’hui épuisés, mais les résidus sont restés.

À elle seule, la mine Opémiska a produit des milliers de tonnes de roche stérile qui s’étendent sur plusieurs hectares et font 15 mètres d’épaisseur. Plus rien ne pousse là, comme on peut le voir en zoomant sur les images satellites de Google Maps. Un site qu’on dit orphelin, car aujourd’hui la compagnie n’existe plus.

Heureusement, il reste la forêt un peu plus loin. De minière, Chapais est devenue forestière et son économie est maintenant tournée vers l’exploitation du bois. La scierie Barrette-Chapais assure le revenu d’une bonne part des 1 700 habitants, sans compter qu’elle fournit une partie de l’énergie de la ville. En effet, l’usine de cogénération Chapais Énergie brûle les résidus de bois de la scierie, et ceux d’autres usines de la région, pour produire de l’électricité.

Cette forêt pourrait aussi apporter la solution au problème des résidus miniers. «Si on laissait aller la nature, la végétation mettrait quelques centaines ou quelques milliers d’années à se réinstaller dessus. À moins de créer un nouveau sol en accéléré», suggère Lucien Bordeleau, microbiologiste et professeur d’agronomie à la retraite, qui travaille à la réhabilitation du parc à résidus depuis 2002, à la demande de Chapais Énergie. Sa recette secrète pour régénérer le sol se fonde sur un ingrédient abondant dans les parages: les cendres de l’usine de cogénération.

Est-ce que ça marche? «On a réussi à faire réapparaître un sol fertile en plusieurs étapes au fil des ans. On a commencé par mettre de la cendre partout, environ 5 000 tonnes à l’hectare. Au début, la cendre était pleine d’air mais, en se compactant, elle a donné une couche durcie d’environ 10 cm», explique-t-il.

De fait, la cendre a deux fonctions majeures. D’abord, elle procure tous les éléments nutritifs dont les plantes ont besoin, sauf l’azote. Ensuite, la couche durcie qu’elle forme est assez imperméable pour retenir l’eau et l’empêcher de percoler à travers le gravier stérile en dessous.
La réhabilitation des résidus miniers n’est pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c’est d’utiliser des cendres pour retenir l’eau. Classiquement, on utilise des membranes géotextiles très coûteuses et pouvant subir des perforations. La recette de Chapais est 100 fois moins chère.

L’étape suivante a consisté à semer de l’avoine, mêlée à des mycorhizes, pour aider les plantes à fixer l’azote. Après un an, la récolte d’avoine a fourni du chaume, qui a été enfoui dans le nouveau sol. «On avait déjà alors un sol acceptable, raconte l’agronome. La troisième étape a consisté à planter des légumineuses – deux espèces de trèfle – qu’on a laissées sur place au moment de labourer la terre. Ensuite, on a de nouveau planté de l’avoine, à laquelle on a ajouté du millet. On a maintenant un sol spongieux, organique, sur 15 cm d’épaisseur. Les champignons s’y développent naturellement, des arbres commencent à pousser. On a une belle croissance végétale sur un sol pourtant encore stérile, il n’y a pas longtemps.»

Sans compter que ce nouveau sol règle aussi le problème du drainage acide, grâce à son imperméabilité. Comme l’eau de pluie ne traverse plus la masse de gravier, elle ne ressort plus en dessous chargée d’acidité. Une pression polluante de moins pour les ruisseaux de la région.
«La recette de M. Bordeleau semble bien fonctionner à Chapais, confirme le chercheur Rock Ouimet, pédologue forestier au ministère des Ressources naturelles. Mais il reste à voir comment on pourra l’adapter aux autres sites. Ici, les résidus étaient assez peu acides. Ailleurs, il faudra tenir compte de taux d’acidité différents, de contaminants particuliers, d’une géographie originale, etc.»

L’innovation semble donner de l’inspiration à la ministre des Ressources naturelles, Martine Ouellet qui mijote un plan d’action pour le traitement des centaines de sites miniers orphelins du Québec. Ce plan devrait être déposé dans les prochaines semaines.

Pour les gens de Chapais, le problème est en voie de se régler et la boucle est bouclée. L’exploitation forestière engendre des déchets qui fournissent de l’énergie, laquelle génère des cendres qui servent à reconstruire le sol abîmé par l’industrie minière. Pour les jeunes, pressés d’effacer les traces des erreurs environnementales du passé, la recette de Lucien Bordeleau tombe à point nommé.

Photo: Lucien Bordeleau

À lire aussi dans notre numéro de novembre 2013

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