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11-04-2020

Plusieurs femmes autochtones occupent déjà une place importante au sein de leur communauté, tandis que d’autres ont du mal à se faire entendre. Que nous dit la recherche sur le leadership féminin autochtone ?

Les femmes autochtones, en plus des nombreuses violences qu’elles ont subies de toutes parts depuis des décennies, ont été dépossédées d’un grand nombre de savoirs ancestraux de même que d’une importante parole, qui refait peu à peu surface. Ainsi, jusque dans les années 1970 – époque à laquelle des directives sanitaires les ont poussées vers les hôpitaux –, ces femmes accouchaient elles-mêmes de leurs enfants avec l’appui des sages-femmes, alors très nombreuses. Or, le changement de politique a entraîné l’interruption d’une série de rituels importants : les cérémonies des nouveau-nés, celles des premiers pas, ou encore les rituels impliquant le placenta, dont les nouvelles mères doivent se défaire d’une manière particulière (l’enterrer sous un arbre, par exemple) pour consolider le lien à la terre et au territoire que l’enfant qui vient de naître occupera toute sa vie.

Suzy Basile, directrice du Laboratoire de recherche sur les enjeux relatifs aux femmes autochtones – Mikwatisiw. Image: Cannelle Wiechert

Il s’agit justement de l’un des sujets de recherche de Suzy Basile, directrice du Laboratoire de recherche sur les enjeux relatifs aux femmes autochtones – Mikwatisiw de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT), qui cherche à documenter ces expériences d’accouchement ainsi que les rituels entourant la naissance pour que les femmes puissent se les réapproprier.

Le laboratoire de Suzy Basile a vu le jour à la suite des recommandations de la Commission de vérité et réconciliation du Canada. D’autres initiatives comme la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec (aussi appelée « Commission Viens ») et l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées ont aussi ouvert la porte à la création de groupes de recherche et de chaires.

« Les femmes autochtones ont été écartées des sphères de décision ; leurs rôles et leurs responsabilités, ignorés par les politiques coloniales ; leurs savoirs, leur lien au territoire et les conséquences de l’exploitation des ressources, dénigrés par les chercheurs et les décideurs. De plus, les recherches ont généralement omis de considérer l’impact de la colonisation sur la contribution des femmes à la vie sociale et à la gouvernance de leurs communautés et de leurs nations, notamment en ce qui concerne le territoire et les ressources naturelles. Le rôle des femmes autochtones au sein de leurs nations respectives demeure méconnu et négligé », écrit Suzy Basile dans « La relation des femmes autochtones au territoire », publié en 2018 dans le Magazine de l’Acfas. Le texte lui-même est tiré de la thèse de doctorat de la chercheuse, qui portait sur la place des femmes atikamekw dans la gouvernance du territoire et des ressources naturelles.

À l’heure actuelle, le laboratoire Mikwatisiw répertorie l’ensemble des recherches qui ont été faites sur les femmes autochtones au Québec et au Canada. Pour y parvenir, la directrice travaille donc de façon collaborative avec plusieurs regroupements de femmes ayant ce profil, ce qui a pour effet de créer une certaine effervescence autour de ses travaux. « Je n’ai même pas le temps d’inventer un sujet de recherche qu’on m’en soumet », affirme la scientifique, qui est elle-même originaire de la communauté atikamekw de Wemotaci, en Mauricie.

Elle travaille en ce moment à dresser un portrait de l’implication des femmes autochtones en politique au Québec. « Ce portrait n’existe pas. Avant 1951, les femmes autochtones ne pouvaient pas participer aux assemblées publiques ni se présenter aux élections. Ça prend du temps, restaurer ce pouvoir qu’on leur a sciemment retiré… On voit de plus en plus de femmes qui s’impliquent dans leur communauté et dans les organismes autochtones, mais aussi en politique provinciale et fédérale », explique Suzy Basile.

Ses recherches ont des retombées directes sur les communautés. Par exemple, dans sa thèse, la chercheuse mettait en lumière l’importance de la pâte de bleuets, un savoir-faire unique aux Autochtones. Devant ce constat, quelques femmes de Wemotaci ont décidé de fonder leur entreprise pour commercialiser, à petite échelle et de façon artisanale, cette pâte. Voilà une belle façon pour ces femmes de gagner en autonomie, tout en mettant de l’avant leurs savoirs.

Libérer la parole

« On se sent fières, valorisées d’être à l’université, et moins isolées dans ce qu’on vit. » C’est là le témoignage d’une des participantes à l’école d’été des femmes autochtones, mise sur pied par Geneviève Pagé, professeure de science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), en partenariat avec l’association Femmes autochtones du Québec et le service aux collectivités du même établissement universitaire. Deux écoles de ce genre se sont tenues en 2017 et 2018 ; une troisième devrait avoir lieu à l’été.

Au total, 18 femmes autochtones y ont pris part. Même si celles-ci jouaient déjà un rôle dans leur communauté, « elles n’ont pas nécessairement les outils théoriques et historiques pour analyser les dynamiques qui sont en cours dans les sphères économique ou politique, par exemple », confie Geneviève Pagé.

Les femmes ont donc suivi un cours intensif de deux semaines donné par Isabelle Picard, une ethnologue, chargée de cours à l’UQAM et chroniqueuse à La Presse qui est originaire de Wendake. En plus de transmettre leurs expériences pratiques, les participantes en ont appris davantage au sujet des changements de pouvoir dans le temps, de la Loi sur les Indiens, des conseils de bande comme structure de gouvernance, des dynamiques gouvernementales, etc. « Ça fait partie de l’histoire, mais ça détermine des relations dans le présent. Si on veut que les Autochtones – particulièrement les femmes – interagissent avec le gouvernement, ils doivent comprendre comment celui-ci fonctionne et décortiquer les pouvoirs à l’œuvre d’une manière posée qui sort de l’émotion », explique Geneviève Pagé.

Il s’est dégagé de l’expérience un véritable sentiment d’autonomisation, tant collectif qu’individuel. Les participantes ont pu analyser les frustrations et les défis auxquels elles font face dans leur communauté, pour ainsi mieux faire valoir leurs revendications. Grâce à cette expérience, certaines se sont trouvé un emploi, tandis que d’autres ont pris les devants pour organiser un projet ; une femme a quant à elle choisi de poursuivre un parcours universitaire.

La libération de la parole passe également par la commémoration du passé, et ce, même s’il est douloureux et
grevé par les injustices. C’est ce à quoi s’intéresse Audrey Rousseau, collaboratrice au Laboratoire de recherche sur les enjeux relatifs aux femmes autochtones – Mikwatisiw de l’UQAT et professeure de sociologie à l’Université du Québec en Outaouais (UQO). À travers des récits, des témoignages et des commémorations, elle tente de cartographier les mémoires. Le but : contrer l’« invisibilisation » de certaines voix de femmes, de familles et de communautés, et combler des lacunes historiques.

Travaillant avec différents regroupements autochtones, l’universitaire vise en filigrane, par son projet de recherche, à assurer le mieux-être des femmes. « Nous voulons, à travers l’oralité, transmettre la parole pour que certaines situations ne se reproduisent pas [les violences faites aux femmes autochtones, par exemple] », explique Audrey Rousseau, qui inclut les femmes tout au long du processus.

« L’autonomisation des femmes – empowerment en anglais – est déjà à l’œuvre dans les communautés, poursuit-elle. Les femmes occupent certains postes importants dans différentes instances et sont des agentes de changement dans leur milieu. Notre recherche vient donc rendre compte du travail qui se fait déjà, tout en posant des questions ayant pour objectif de lier les savoirs scientifiques à la réalité du terrain afin de voir comment les femmes peuvent bénéficier concrètement de nos données. »

Les effets de cette réappropriation se feront peut-être bientôt sentir jusque dans les couloirs universitaires. Car qui de mieux que les femmes autochtones elles-mêmes pour faire des recherches sur les sujets qui les concernent ? Travailler à la gouvernance et à la présence des Autochtones au sein même des universités est un objectif de plus en plus recherché par les institutions d’enseignement supérieur (voyez « Pour des universités inclusives »). « En ce moment, on est très peu de chercheuses autochtones. Ça se compte sur les doigts d’une main, et on est sursollicitées. J’ai hâte d’avoir du renfort ! » dit Suzy Basile en riant.

Image en ouverture: Shutterstock.com

Élections : les questions autochtones peu discutées

Des chercheurs de l’École nationale d’administration publique (ENAP) ont, lors de la dernière élection fédérale, à l’automne 2019, choisi de répertorier la fréquence des sujets autochtones abordés par les principaux partis politiques sur le réseau social Twitter.

L’un de leurs constats : ces questions ont fait l’objet d’à peine 3 % des discussions dans les gazouillis répertoriés. « On s’attendait à ce que ça prenne beaucoup plus de place », admet Jean-François Savard, professeur agrégé à l’ENAP ayant pris part à cette recherche exploratoire.

Le chercheur explique aussi que les sujets autochtones étaient principalement abordés sous un angle environnemental, et que le rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées n’a été discuté par aucun parti pendant la campagne électorale. Comme quoi il reste encore fort à faire pour que les questions entourant les Autochtones soient sur toutes les lèvres…

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