Lorsqu’on entre dans les locaux de Google Montréal (photo ci-haut), on se croirait dans un univers parallèle. Salle de massage, mur d’escalade, aires de repos, fenêtres géantes, espaces de coworking (travail coopératif), stations de bricolage, etc.
Voilà qui annonce des manières de faire complètement à l’opposé du taylorisme, ce système d’organisation du travail fondé sur la division des tâches, qui porte abondamment ses fruits depuis plus d’un siècle ! Pourtant, ces méthodes déroutantes ont permis à Google d’engranger des recettes de près de 105 milliards de dollars, rien que dans la dernière année ! Preuve que la créativité n’est plus l’apanage du seul secteur des arts et de la culture.
Buzzword du nouveau millénaire, l’économie créative ratisse large. On l’accole à des espaces de travail qui se redéfinissent. À des industries traditionnelles qui se modernisent. À des techniques qui se diversifient grâce à l’apport d’une main-d’œuvre multiculturelle. En 2011, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) chiffrait le commerce mondial des biens et services créatifs à 806 milliards de dollars. En hausse de 8,8 % par année, le commerce mondial de produits créatifs a plus que doublé entre 2002 et 2011. Il représenterait aujourd’hui le tiers, ou un peu plus, de l’économie.
Diane-Gabrielle Tremblay, professeure à la Télé-université (TÉLUQ) et titulaire de la Chaire de recherche sur les enjeux socio-organisationnels de l’économie du savoir, explique : « L’économie créative se définit par les secteurs qui la composent. » C’est-à-dire tous les secteurs qui ont besoin de la créativité pour produire de la richesse.
« On pourrait affirmer que ce sont tous les secteurs économiques, admet la spécialiste en gestion des ressources humaines, en économie et en sociologie du travail. Mais dans certains domaines, la créativité joue un rôle réellement prédominant. » C’est le cas pour les arts et la culture, bien sûr, mais aussi pour les technologies de l’information et de la communication, ainsi que pour l’économie du savoir et de la connaissance. C’est qu’avec le temps et l’expérience, les chercheurs et les dirigeants ont affiné leur analyse, estime l’experte. Ils ont redéfini la créativité pour l’associer davantage à l’innovation.
Revitaliser les villes
Concept reconnu depuis une quinzaine d’années, l’économie créative a pris racine lorsque certaines villes en déclin comme Detroit, au Michigan, ou des quartiers comme le Sud-Ouest et Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal, y ont vu une manière de se revitaliser. Les projets des villes créatives ont donné naissance au développement du Quartier des spectacles, à Montréal, ou au Detroit Creative Corridor Center, à Detroit. À l’époque, certaines villes créatives ont fait le pari que les arts et la culture pouvaient tout régler. « C’était un peu excessif », commente la professeure. L’économie créative fait partie de la solution, convient-elle, mais « tout attendre d’elle, c’est peut-être attendre trop ».
Ainsi, même en mettant beaucoup d’effort sur le plan de la créativité, « dans des sociétés développées comme le Québec et le Canada, ce ne sont pas les industries de production bas de gamme, à faible marge de profit et à coûts élevés de production, qui relanceront l’économie », explique Diane-Gabrielle Tremblay. Il faut plutôt opter pour les services et les secteurs créatifs garants d’une valeur ajoutée (design, architecture, multimédia, jeu électronique, etc.).
La professeure donne en exemple le milieu de la mode : « Pour que le secteur du vêtement subsiste dans une ville comme Montréal – qui ne sera jamais Paris, New York ou Milan –, il doit se renouveler. Il doit passer par des niches particulières, plus créatives, comme celle du vêtement écologique. Sinon, on ne peut pas concurrencer les vêtements bas de gamme provenant du Mexique et de la Chine. »
Pour rénover un milieu, on vise de plus en plus à faire travailler de concert des professionnels de formation différente. Ainsi, toujours dans le secteur de la mode, on peut allier l’expertise d’ingénieurs à celle de designers. « Ils ne vont pas penser le vêtement de la même manière, illustre Diane-Gabrielle Tremblay. Heureusement ! Car même s’il a de multiples qualités techniques, un vêtement qui ressemble à une grosse poche ne donnera à personne l’envie de le porter ! » La multidisciplinarité des équipes amène chaque artisan à s’ouvrir l’esprit et à créer encore mieux. C’est de cette manière que des vêtements intelligents adaptés aux athlètes – capables de mesurer toutes sortes de paramètres de performance – sont apparus sur le marché.
Mais attention de ne pas voir l’économie créative comme la panacée, prévient Diane-Gabrielle Tremblay. Dans les bureaux de Google, il ne fait aucun doute que la créativité paie : les revenus nets de 23 milliards de dollars et les quelque 61 000 employés ne trompent pas. Pourtant, les arts et la culture demeurent les enfants pauvres de l’économie créative; les travailleurs y font toujours face à la précarité. « Le fameux contrat alimentaire [des mandats moins intéressants, mais qui permettent de payer l’épicerie], on n’en viendra pas à bout facilement », commente Mme Tremblay. Ni de sitôt.
Elle signale toutefois que les créatifs peuvent compter de plus en plus sur les espaces de coworking (une vingtaine au Québec, actuellement), où peuvent cohabiter des travailleurs autonomes qui ne partageraient pas le même bureau, en temps normal. Designers artistiques, journalistes et vidéastes, ces professionnels, qui travaillent souvent à petit budget, partagent les coûts d’un local et des ressources nécessaires à leur travail. Dans un contexte où la multidisciplinarité est de plus en plus valorisée, ces espaces de partage sont de réels incubateurs d’idées. Pour lutter contre la précarité, il faut miser sur ces lieux de rencontre, croit Diane-Gabrielle Tremblay.
Photo: Graham Hughes/The Gazatte