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Santé

Alzheimer : prévenir à défaut de guérir

14-02-2019

Photo: Shutterstock

La maladie d’Alzheimer est incurable, pour le moment. Mais il est possible de repousser l’échéance, soutient le Dr Philippe Amouyel, spécialiste des maladies liées au vieillissement et de leur prévention.

Mal incontrôlable qui ronge nos sociétés vieillissantes, la maladie d’Alzheimer résiste encore et toujours aux assauts des chercheurs. Elle affecte 35 millions de personnes dans le monde, et l’on s’attend à ce que le nombre de cas triple d’ici 2050. « Elle touche notre personnalité, notre relation aux autres, notre moi intime, notre capacité à vivre en société », écrit Philippe Amouyel dans son Guide anti-Alzheimer : les secrets d’un cerveau en pleine forme, paru en mars 2018 aux éditions du Cherche midi. Ce neurologue de formation, professeur de santé publique au Centre hospitalier régional universitaire de Lille et directeur d’une équipe de recherche sur les maladies du vieillissement à l’Institut Pasteur de Lille, propose dans son ouvrage des conseils simples pour retarder autant que possible les premiers signes de la maladie. Nous avons profité de son passage à Montréal, l’automne dernier, pour faire le point sur les avancées de la recherche, que ce soit dans le domaine de la génétique, de la pharmacologie ou de la prévention.

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Québec Science : Malgré des efforts de recherche importants, il n’existe toujours pas de traitement contre la maladie d’Alzheimer. Plusieurs essais cliniques ont été interrompus début 2018 faute d’efficacité. Est-ce un constat d’échec généralisé ?
Philippe Amouyel : En fait, du côté scientifique, il y a eu des avancées colossales depuis une dizaine d’années. Mais c’est vrai que, pour que la recherche soit considérée comme un succès par le public, il faut qu’elle se traduise par un médicament que les gens pourront acheter à la pharmacie. Malheureusement on n’en est pas là, d’abord parce que le cerveau est un organe compliqué, ensuite parce que la maladie est elle aussi compliquée, insidieuse et qu’elle s’étend dans le temps.

Lorsque les signes apparaissent, la maladie évolue déjà depuis 10, 20 ou même 30 ans. Le cerveau résiste pendant un certain temps, puis il ne parvient plus à compenser les pertes de neurones et les symptômes se manifestent.

QS Il est alors trop tard pour intervenir ?
PA C’est ce qu’on pense. Le problème, c’est qu’on a testé les traitements trop tardivement. S’il n’y a plus assez de neurones, les molécules ne peuvent faire régresser les symptômes.

C’est pour cela que, en ce moment, plusieurs essais reprennent des molécules qui ont apparemment échoué et les testent bien avant l’apparition des symptômes, pour voir si elles permettent de bloquer la maladie à un stade où le cerveau peut encore récupérer. Parallèlement, une centaine de molécules font l’objet d’essais thérapeutiques, la plupart à la phase présymptomatique.

QS Comment peut-on déceler la maladie avant les premiers symptômes ?
PA Pendant longtemps, le diagnostic ne se faisait qu’à l’autopsie. Aujourd’hui, il repose sur un faisceau de présomptions, c’est-à-dire la présence de symptômes, mais aussi de certains marqueurs biologiques dans le liquide céphalorachidien, et sur l’imagerie par résonance magnétique, qui montre alors une diminution du volume de certaines aires cérébrales.

En recherche, on peut utiliser une autre technique d’imagerie, la tomographie par émission de positrons [PET scan]. On dispose de traceurs qui vont se fixer sur les plaques amyloïdes, caractéristiques de la maladie, et donner une idée de leur quantité à des stades plus précoces.

Illustration: Québec Science/Philippe Amouyel

QS Justement, que savons-nous de ces « plaques » dans le cerveau et des causes de la maladie ?
PA Comme beaucoup d’autres affections, la maladie d’Alzheimer est le fruit d’interactions entre des facteurs environnementaux et un terrain génétique. Moins de un pour cent des formes d’alzheimer sont génétiques, avec une transmission familiale ; elles débutent très tôt. Tous les autres cas sont sporadiques et surviennent après 65 ans.

On sait qu’il y a d’abord une accumulation de protéines amyloïdes [NDLR : qui forment des agrégats ou plaques entre les neurones]. Puis, par un mécanisme qu’on ne connaît pas bien, ces amas altèrent la structure d’une autre protéine, la protéine tau, qui déforme les neurones et entraîne leur dégénérescence. La maladie débute dans l’hippocampe, puis se propage au reste du cerveau.

Ce phénomène de « cascade amyloïde » a été mis en évidence par des recherches sur les formes précoces familiales de la maladie. Cela dit, les mécanismes sont probablement complexes et multiples. Récemment, des études de génétique nous ont aidés à mettre au jour d’autres mécanismes en jeu.

QS Pouvez-vous nous parler de ces travaux en génétique, qui sont la spécialité de votre équipe ?
PA Quand on travaille en génétique, on ne fait pas d’hypothèses à priori ; on analyse entièrement le génome par balayage pour trouver les variants qui sont plus fréquents chez les malades que chez les gens en bonne santé. Notre laboratoire a coordonné la plus grande étude internationale jamais réalisée sur la maladie d’Alzheimer, dans le cadre du consortium I-GAP [pour International Genomics of Alzheimer Project; 100 000 personnes 40 000 patients et 60 000 personnes en santé en Europe et en Amérique du Nord – y ont participé.

On a découvert 27 des 30 gènes connus aujourd’hui dans la maladie d’Alzheimer. Chacun de ces variants fait augmenter d’environ un à trois pour cent le risque de souffrir de la maladie, mais l’effet cumulé de plusieurs variants permet de calculer un « score » génétique.

QS Avez-vous eu des surprises sur la nature des gènes en cause ?
PA On s’est aperçu que plusieurs variants concernaient le métabolisme des lipides. Ce qui n’est pas si étonnant, puisque le cerveau est composé de 60 % de graisses. Une autre piste qui est ressortie est celle de l’immunité innée. Trois des gènes associés à un risque accru de développer la maladie sont exprimés dans les microglies, les cellules immunitaires du cerveau. Il semble que le corps lutte contre la maladie avec sa propre immunité, et cette capacité naturelle à lutter pourrait expliquer pourquoi certaines personnes sont atteintes d’alzheimer et d’autres non. On pourrait peut-être stimuler cette immunité pour renforcer les défenses de l’organisme.

QS Dans votre livre, vous proposez une série d’actions et de « rituels anti-Alzheimer ». N’est-ce pas surprenant de la part de quelqu’un qui est très engagé dans la recherche ?
PA Pas du tout ! On a des preuves solides qu’un certain nombre de facteurs permettent de repousser le début de la maladie. Tout est parti d’une grande étude hollandaise, l’étude de Rotterdam, qui a montré que l’incidence de la maladie était plus faible chez les gens nés en 1930 que chez ceux nés en 1920. On a trouvé la même chose de manière simultanée dans plusieurs pays à revenu élevé.

Les cohortes plus jeunes avaient fait des études plus longues, avaient un risque cardiovasculaire atténué, ce qui est associé à un début plus tardif des symptômes.

Cela étant dit, pour avoir une preuve scientifique irréfutable, il faudrait mener des essais cliniques pendant 15 ans avec des participants qui ont adopté les mesures préventives et d’autres non. C’est long ! Certains pays comme la Chine, qui comptera 150 millions de cas dans 30 ans, réfléchissent à des programmes gouvernementaux de prévention. Mais on peut aussi compter sur les personnes elles-mêmes et les inciter à passer à l’acte.

Il faut maintenir des relations sociales. Les gens qui vivent en couple souffrent de 30 % à 50 % moins d’alzheimer que ceux qui sont seuls. Voir ses amis, faire des activités sociales : cela paraît futile, mais c’est très important.

QS Votre ouvrage parle d’activité physique, d’alimentation, de consommation d’alcool… Du « bon sens », en somme. Mais c’est difficile de changer les comportements. En tant que médecin de santé publique, vous devez en être conscient !
PA C’est là l’enjeu de mon livre : donner des explications, car la prévention est toujours plus efficace quand on la comprend, et proposer ce que j’appelle des « rituels » très concrets, soutenus par des études scientifiques. Je pense que, contrairement aux maladies cardiovasculaires, la maladie d’Alzheimer suscite une crainte, un peu comme le cancer. Les gens sont davantage réceptifs.

QS Quelles sont les mesures de prévention qui ont fait leurs preuves ?
PA En gros, il y a quatre directions. D’abord, stimuler son cerveau, mais pas que de façon intellectuelle, également avec des activités comme le bricolage. Ensuite, protéger le cerveau : des substances toxiques, de la pollution, des chocs répétés, même légers, en portant un casque et en évitant les sports de contact.

Le troisième axe est celui d’un cerveau sain dans un corps sain : il s’agit de soigner son corps, son alimentation, d’abaisser son risque cardiovasculaire. Enfin, il faut maintenir des relations sociales. Les gens qui vivent en couple souffrent de 30 % à 50 % moins d’alzheimer que ceux qui sont seuls. Voir ses amis, faire des activités sociales : cela paraît futile, mais c’est très important.

QS Concrètement, y a-t-il un comportement en particulier à privilégier ?
PA Il faut opter pour ce qu’on a envie de faire. Les mesures préventives, il vaut mieux les appliquer un peu tous les jours qu’une fois le 31 décembre et une fois avant l’été !

Il y a aussi des précautions simples auxquelles on pense moins. En France et c’est sûrement le cas au Québec aussi , la moitié de la population est carencée en vitamine D, ce qui est un facteur de risque. Or, les suppléments ne coûtent presque rien.

Un autre exemple est celui de la baisse de l’audition, ou presbyacousie, qui débute parfois dès 40 ou 50 ans. Elle entraîne un ralentissement de la stimulation cérébrale et un isolement. Mais l’appareillage auditif coûte cher et a une connotation de « vieillard », et par conséquent beaucoup de gens ne se font pas appareiller.

QS La prévention peut-elle avoir un effet réel sur ce fléau ?
PA On sait que, si l’on parvient à repousser de 5 ans l’âge auquel se déclenche la maladie, au bout de 10 ans, on aura réduit de moitié le nombre de cas.

Ce n’est pas rien, puisque, après 85 ans, environ 30 % des gens souffrent d’alzheimer.

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