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25-05-2020

Chef de services des soins intensifs de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, le Dr François Marquis a vu le pire comme le meilleur au cours des premières semaines de la crise historique de la COVID-19: le courage, la solidarité, le dévouement, la panique, l’égoïsme, les petites mesquineries, la souffrance, la mort… Pour Québec Science, il a accepté de documenter les bouleversements de son quotidien. Voici son carnet de bord.

(Dernière entrée du carnet de bord : 6 octobre. Cliquez ici pour y aller directement)

Mercredi 18 mars

Quand j’ai compris que la pandémie était vraiment à nos portes, je n’étais même pas à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont. C’était il y a une semaine déjà, le 11 mars. Je me trouvais alors dans un autre hôpital que j’inspectais pour le compte du Collège des médecins du Québec. Mon téléphone est devenu fou : les alertes rentraient à un rythme infernal. Mais qu’est-ce qui se passait ? Les médias voulaient ma réaction aux différentes annonces du gouvernement provincial.

Je savais que le coronavirus était en train de ravager l’Italie, alors que la Chine, si l’on croit ses chiffres, commençait à peine à aller mieux. Mais la situation semblait assez stable au Canada. On préparait donc jusqu’alors nos plans de contingence… Mais d’un coup, Québec a décidé que ça devenait une priorité. Bien qu’on ait été ainsi précipité dans l’urgence, je savais que mon unité était pas mal prête.

Mon retour à Maisonneuve-Rosemont était prévu pour le 16 mars ; je me suis donné comme mission, entretemps, de répondre aux questions du public. J’ai enchaîné les entrevues à la radio et à la télé. Ce n’était pas toujours facile d’apporter des réponses parce qu’il s’agit d’un virus nouveau. Bien qu’il partage des caractéristiques avec d’autres virus, on ignore beaucoup de choses à son sujet. Comment dire au public « Je ne sais pas » sans alimenter les sentiments de panique et d’anxiété ? Il faut pourtant être honnête. La Terre est devenue un laboratoire en temps réel.

Au cours du weekend, j’ai été en contact permanent avec mes collègues, qui me disaient : « Attache ta tuque ! Quand tu seras de retour lundi matin, ce sera intense. » Oui, ç’a été brutal : je ne suis pas monté dans un train en marche, mais dans un TGV entre deux stations ! Tout le monde tente de trouver des solutions, ce qui est hautement inhabituel. En temps normal, le système de santé est davantage dans « l’art du compromis » ou « le report aux calendes grecques ». C’est réconfortant : maintenant, tout le monde rame dans la même direction.

Comme j’ai toujours travaillé à Maisonneuve-Rosemont, je connais bien la boîte. C’est une chance : en période de crise, ce n’est pas le temps de comprendre comment fonctionne la machine. Et mes collègues qui dirigent les autres départements clés sont aussi de vieux routiers. On sait tout de suite comment répartir les tâches et les responsabilités.

L’une des premières choses importantes à accomplir : s’assurer d’avoir tout le matériel nécessaire, comme les respirateurs, les lits, les moniteurs cardiaques, les pompes d’infusion, afin de pouvoir doubler et même tripler la capacité de l’unité des soins intensifs. Cela demande beaucoup de créativité parce que tous les hôpitaux ont besoin des mêmes appareils en même temps, et les fournisseurs ne sont pas prêts à répondre à une telle demande. Ça joue du coude. Cela dit, l’hôpital possédait déjà beaucoup de matériel. Depuis la crise de la grippe H1N1, on avait commencé à stocker des équipements.

Pour nous, chaque journée qui passe sans accueillir de cas de COVID-19 est une journée de plus pour nous préparer. Ces derniers jours, on a reçu quatre patients pour lesquels on pensait avoir un test positif, mais finalement ils n’avaient pas été infectés. Cela nous a permis de régler des détails pratiques auxquels on n’avait pas pensé. Par exemple, quel corridor et quel ascenseur ces patients doivent-ils emprunter pour que soit assurée la sécurité de tout le monde ? Pour le reste, on a préparé des simulations.

On a eu une grosse surprise aujourd’hui ! On croyait que les centres hospitaliers de l’Université de Montréal et de l’Université McGill seraient désignés comme les établissements de deuxième ligne pour recevoir les patients atteints de la COVID-19 [la première ligne est assurée par l’Hôpital général juif et le CHU Sainte-Justine]. Eh bien, non ! Pour la région de Montréal, ce sera l’Hôpital du Sacré-Cœur et… Maisonneuve-Rosemont ! On était relativement prêts, mais cette annonce nous force à accélérer nos plans.

On s’est réunis dans la chapelle de l’hôpital pour en discuter. De mémoire, c’est une première dans l’histoire de notre établissement. La raison est simple : c’est la seule pièce suffisamment grande pour nous permettre de conserver deux mètres de distance entre les participants. Ensuite, j’ai supervisé les modifications déjà en cours à l’unité des soins intensifs. On construit des cloisons et l’on installe de nouveaux systèmes de filtration d’air afin de créer une première zone réservée aux cas de COVID-19.

Dans quelques jours, je serai de garde aux soins intensifs ; l’achalandage sera probablement plus élevé avec l’arrivée des premiers cas positifs. Même si l’équipe fait son maximum, je suis un peu inquiet. C’est comme préparer sa maison en attendant une tornade ; on espère que les dégâts seront minimes, mais on ne le saura qu’après.

Va-t-on l’éviter ? Non. Est-ce qu’on réduira de façon importante les conséquences de la pandémie sur notre société ? Je pense que oui.

Vendredi 20 mars

Photo: Sylvie Cadieux

La journée a débuté dès 6 h par une série d’entrevues avec différents médias par téléphone et par Skype. Après avoir répondu à un déluge de courriels, je suis enfin arrivé à l’hôpital vers 10 h et j’ai appris qu’il serait plus difficile que prévu d’obtenir certains équipements promis par des fournisseurs, comme des ventilateurs et des appareils d’échographie. Finalement, ce qui était « en stock » ne l’était pas [car vendu et envoyé ailleurs par les fournisseurs]. Ou encore, les usines qui en assuraient la production ont fermé pour des raisons sanitaires. Le temps de les fabriquer et de les livrer, la pandémie sera probablement terminée… Heureusement, le matériel le plus essentiel est arrivé, tels les moniteurs cardiaques. Cela étant dit, la priorité demeure de sécuriser les équipements de protection. C’est ce qui inquiète le plus le personnel, avec raison.

Hier, en pleine nuit, des ouvriers ont achevé la construction du mur qui divise l’unité des soins intensifs : il y aura une zone chaude où seront les patients infectés par le coronavirus et une zone froide pour les autres patients. Cette dernière pourra éventuellement servir à agrandir la zone chaude. La dynamique de l’unité change peu à peu : davantage de gardiens de sécurité et plus aucun proche de patients. C’est étrange de voir la salle d’attente vide. On l’a d’ailleurs remplie de matériel.

J’entrevois un changement majeur : la création d’un horaire de nuit pour les médecins intensivistes. Cette pratique existe ailleurs au Canada, mais peu au Québec, où ce sont plutôt les résidents qui prennent la relève la nuit dans les centres universitaires. C’était mon cas il y a 15 ans. Je ne sais pas comment je vais m’habituer de nouveau à être un oiseau de nuit. L’Hôpital risque de prendre goût à ce que ses intensivistes se relaient 24 heures sur 24. Après la COVID-19, les soins intensifs ne seront peut-être plus jamais pratiqués de la même façon.

Pour l’instant, notre hôpital n’a accueilli que quelques cas aux soins intensifs. Ils vont bien. Des collègues d’autres départements nous rappellent qu’ils sont prêts à venir nous prêter main-forte. C’est encourageant et apprécié, mais ce n’est pas nécessaire en ce moment. Même si tout se déroule relativement bien, il règne un vent de folie dans les corridors. Les gens veulent trop en faire. Ils ont de la difficulté à comprendre que c’est une maladie, mais qu’il ne faut pas en faire une maladie !

À travers tout ça, il y a de bonnes nouvelles : les statistiques semblent montrer que les mesures de confinement prises au Québec portent leurs fruits. Reste à savoir si l’on est capable de maintenir la cadence. Ce sera un marathon, pas un sprint. On commence à voir des cas qui se multiplient au sein de familles et parmi les travailleurs de la santé. Mais lorsque des cas émergeront dans les CHSLD [centres d’hébergement et de soins de longue durée], ce sera instantanément un gros problème. Pour notre système de santé, ce sera le véritable test parce que la COVID-19 rendra les patients âgés très, très malades.

Lundi 23 mars

À l’extérieur, de gros flocons tombent, recouvrant la ville comme si l’on était au mois de décembre… À l’hôpital, la fébrilité a fait place à un calme étonnant.

Il est présentement 18 h et je rentre à la maison après une journée de travail qui n’est pas complètement terminée : c’est mon premier quart de jour aux soins intensifs en cette période de pandémie. Les quarts de nuit, eux, commenceront dans quelques jours.

Découverte désagréable : l’hôpital n’a pu libérer que la moitié des lits de la salle de réveil pour les besoins de notre unité. C’est compréhensible, car on maintient le plus possible les activités du bloc opératoire. Il n’y a pas que la COVID-19 qui nous occupe… Des patients doivent se faire opérer malgré tout.

Je suis toutefois satisfait d’apprendre qu’on pourra mettre sur pied une autre unité de soins intensifs plus rapidement que prévu. On a trouvé des canalisations d’oxygène dans les murs, ce qui nous épargnera des rénovations majeures.

Un patient est arrivé aujourd’hui d’un autre hôpital. Il était en choc cardiogénique et ses reins avaient arrêté de fonctionner. Il a été aussitôt étiqueté « possible COVID-19 » et placé dans la zone d’isolement des patients en attente de diagnostic. Si son test est négatif, ses risques de contracter la maladie viennent d’augmenter, car il est à proximité d’autres patients potentiellement atteints. On fait tout ce qu’on peut pour que cela n’arrive pas, mais le patient en est conscient et ça l’inquiète, car il sait qu’il n’est pas en mesure de survivre à une infection à coronavirus.

Autre problème : pendant une opération, une patiente sans symptôme de COVID-19 a éprouvé soudainement des difficultés respiratoires. Elle a été intubée en catastrophe. On a procédé à un test de dépistage et, s’il se révèle positif, tout le personnel qui a été en contact avec elle depuis les derniers jours devra être mis en quarantaine.

Je risque aussi de subir le même sort. Samedi dernier, j’ai examiné un patient asymptomatique pour un souci de santé qui n’avait rien à voir avec le coronavirus. Aujourd’hui, il a des problèmes respiratoires. Si son test revient positif, je serai en quarantaine immédiatement et l’unité des soins intensifs sera privée de son chef sur le plancher. Personne n’est irremplaçable. Mais au début d’une telle crise, ce n’est pas l’idéal. Je n’ai pas peur de la maladie. Ça fait un bout de temps que je me suis résigné à l’idée de la contracter. Les probabilités sont trop élevées pour que cela n’arrive pas. Mais si j’avais eu le choix, j’aurais préféré l’avoir plus tard, quand notre système aurait été plus rodé. Par contre, sur le plan personnel, ce sera compliqué. Ma conjointe, qui fait habituellement de la recherche en hématologie, fait partie de l’équipe qui met sur pied deux nouveaux laboratoires d’analyse pour les tests de COVID-19. Il ne faut pas qu’elle tombe malade, d’autant plus que nous ne pouvons ni l’un ni l’autre nous réfugier chez nos parents, qui sont âgés de plus de 70 ans et qui sont plus à risque. Il faudra trouver un moyen de cohabiter en quarantaine. Pas le choix.

« Lorsque des cas émergeront dans les CHSLD, ce sera instantanément un gros problème. Pour notre système de santé, ce sera le véritable test parce que la COVID-19 rendra les patients âgés très, très malades. »

Dr François Marquis

Mercredi 25 mars

Le test est négatif ! Je suis sauf, pour le moment.

Vendredi 27 mars

On respire un peu mieux depuis que le CHUM accueille lui aussi des patients atteints de la COVID-19. Notre zone chaude est pleine. Une troisième unité de soins intensifs sera bientôt fonctionnelle. Heureusement, les nouvelles infirmières ont fait leur apparition. Elles fonctionnent en groupes de trois : une infirmière d’expérience en soins intensifs et deux infirmières qui viennent d’autres milieux et qui ont reçu une formation accélérée.

Mais de nombreux défis demeurent. Si les ventilateurs sont en nombre suffisant, les tubulures en plastique qui relient ces machines aux patients viendront à manquer. Et l’on a appris récemment qu’un hôpital aurait accaparé « par erreur » toutes les tubulures…

Une nouvelle recommandation complique notre travail : on demande que le personnel des soins intensifs entre en scène dès l’admission des patients. Je ne peux pas m’occuper de ceux aux soins intensifs tout en faisant le triage des autres qui arrivent à l’hôpital. Certains utilisent cette directive pour échapper à la prise en charge des malades de la COVID-19. Après une semaine, on commence à voir qui est en médecine pour les bonnes raisons, qui n’est pas capable de supporter ce stress supplémentaire, qui est un tire-au-flanc.

Ceux et celles dont je suis le plus fier, ce sont nos résidents, nos inhalothérapeutes, nos infirmières et nos préposés, qui travaillent d’arrache-pied. Sans eux, tout se serait déjà écroulé.

Photo: Sylvie Cadieux

Lundi 30 mars

Il est 17 h. Je suis debout depuis pratiquement deux jours. Mes tentatives de me coucher tôt se révèlent vaines : la nuit dernière, j’ai reçu des appels toutes les 45 minutes, entre autres pour organiser de multiples transferts de patients en provenance d’autres hôpitaux.

Entre les réunions, j’ai réussi à glisser quelques entrevues radio et télé. Ce n’est pas toujours facile de les intégrer à mon horaire, mais j’y tiens parce que ça me permet de renforcer les messages de santé publique. Et je me dis que les gens ont le droit de savoir. Je peux leur donner un portrait juste et transparent de ce qui se passe vraiment dans nos unités de soins intensifs.

Nous nous préparons à ouvrir prochainement deux autres unités de soins intensifs, pour un total de cinq. Il ne reste qu’à trouver 30 infirmières supplémentaires et tout l’équipement de protection nécessaire… Néanmoins, je ne crois pas qu’on pourra monter plus de quatre unités. Il n’y a pas assez de personnel.

J’ai profité d’une petite accalmie en après-midi pour enseigner des notions de physiologie pulmonaire et de ventilation à une résidente. Il faut qu’elle apprenne vite parce qu’on risque de tomber au combat les uns après les autres. C’est peut-être elle qui sera chargée de mon respirateur si je tombe gravement malade… J’ai intérêt à ce qu’elle soit bonne.

Mardi 31 mars

La nuit dernière, j’ai dormi. Vraiment dormi. Pour la première fois depuis deux semaines. Ce fut glorieux.

Je continue de m’adapter à ma nouvelle routine : passer par une entrée sécurisée en montrant mes cartes d’identité même si cela fait 15 ans que je travaille ici ; me laver les mains avec une solution hydroalcoolique même si je sors de la douche ; faire le tour de mes courriels pour voir si une catastrophe est survenue pendant la nuit. Et après, s’il faut entrer dans la zone chaude, se relaver les mains, enfiler un masque N95, des lunettes de protection, une blouse, le tout sous supervision directe d’un préposé qui note nos heures d’arrivée et de départ et qui s’assure du respect de la procédure…

Mes collègues intensivistes et moi sommes interpellés sur tous les fronts : on nous demande de prendre en charge les patients, de faire de l’administration, de gérer les unités de soins intensifs, d’offrir des mises à niveau aux médecins qui sont redéployés, d’être présents à tous les « comités COVID-19 »… C’est beaucoup pour nos seules épaules.

Photo: Sylvie Cadieux

C’est sans compter qu’il faut jongler avec les « bonnes idées » d’âmes généreuses, inquiètes de la pénurie de matériel médical. Certains affirment avoir mis la main sur des conteneurs de masques protecteurs du secteur de la construction. D’autres veulent bricoler des technologies à partir d’équipements de plongée sous-marine, de pièces imprimées 3D ou de pompes à vélo pour remplacer des ventilateurs. Leurs intentions sont nobles, mais j’observe ici un grave manque d’information. Les masques de la construction ne peuvent remplacer les fameux N95, qui doivent subir un test d’étanchéité et s’adapter parfaitement à la forme du visage − il en existe d’ailleurs plusieurs modèles afin de convenir à toutes les physionomies. Ce n’est pas le cas des masques de la construction. Je ne peux pas les accepter. « Mais c’est la fin du monde ! » me répond-on. Justement, non, ce n’est pas l’apocalypse. Avant de brancher des gens sur des pompes à vélo modifiées à la place de ventilateurs, il faudra qu’on se demande sur qui on testera ces ventilateurs improvisés. Les enjeux éthiques se perdent, alors qu’on semble sombrer dans une psychose collective. Il y a une raison pour laquelle la science ne se fait pas sans protocole, sans comité d’éthique, sans comité de pairs. On ne peut pas essayer n’importe quoi sur n’importe qui sous prétexte qu’on vit une pandémie. Et cela vaut autant pour les respirateurs que pour les médicaments miracles qui surgissent de partout.

Dimanche 5 avril

C’est dimanche et je profite d’un rare congé pour faire des emplettes. J’ai attendu une demi-heure en file pour entrer à l’épicerie. Il y avait des agents de sécurité à l’entrée pour s’assurer qu’on s’était bien badigeonné les mains de liquide antiseptique. Ça avait des relents d’Union soviétique.

À mon retour, j’ai nettoyé mon terrain de toutes les feuilles mortes. C’est le seul de la rue dont l’aspect est encore marécageux. Pas fameux ! Je croyais pouvoir écouter de la musique tout en raclant, mais j’ai plutôt enchaîné les appels avec l’hôpital. On a beau essayer de tout prévoir, cela ne fonctionne pas toujours comme prévu.

On a notamment eu des soucis en ce qui concerne les femmes enceintes. L’hôpital Maisonneuve-Rosemont n’est pas un centre désigné pour les accueillir, mais des premiers cas de futures mères déclarées positives à la COVID-19 ont été admis. On s’est heurtés à plusieurs problèmes administratifs majeurs pour les transférer vers les hôpitaux désignés qui les refusaient, sous prétexte que nos départements de néonatologie et de
gynéco-obstétrique peuvent s’en occuper.

En parallèle, les éclosions de COVID- 19 dans des hôpitaux de la région de Montréal commencent. On doit accueillir des patients atteints de la COVID-19 en provenance d’établissements qui ne sont pas désignés. Cela fait partie du plan, mais pas d’en recevoir autant et aussi vite. Nous avons des lits disponibles aux étages, mais il n’y en a pas davantage aux soins intensifs. Une proportion de ces patients souffrira de complications qui nécessiteront un passage dans nos unités. Et ce qui devait arriver arriva : l’état de certains patients s’est détérioré et nos ressources aux soins intensifs sont maintenant étirées au maximum de leur capacité. On ne pourra pas poursuivre ainsi sans abaisser nos standards de qualité, chose totalement inacceptable.

Après ces quelques heures de « congé », mon terrain est propre, mon honneur de voisin est sauf et mon frigo est plein. Je peux me coucher tranquille… jusqu’au prochain appel.

Jeudi 9 avril

Il est 6 h 12. Je termine mon premier quart de nuit depuis 15 ans. C’est très particulier un hôpital la nuit : pas lugubre, plutôt tranquille. J’aime cette atmo­sphère. Mais j’avais oublié qu’à l’aube, au terme d’une nuit de travail, je ressens une légère nausée. Le phénomène est assez répandu parmi les travailleurs de nuit. À l’époque, lorsque j’étais résident, je la calmais en ingurgitant une poutine. Ce n’est plus possible aujourd’hui parce que les cafétérias d’hôpitaux n’offrent plus de poutines. Et puis, je suis conscient que c’est ainsi que j’ai gagné les 15 premières livres de ma bedaine…

Mon plan était de rester éveillé toute la nuit, ce que j’ai fait jusqu’à trois heures du matin. Je me suis alors dit que j’allais fermer l’œil. Le problème, c’est qu’il n’y a aucun endroit prévu pour permettre aux intensivistes de dormir. Je me suis donc trouvé une civière avec un matelas en mousse dans le centre de simulation, qui est désert la nuit venue. Je me suis réveillé glacé jusqu’aux os. Je dois trouver un plan B pour les prochaines nuits.

Les cas continuent de s’accumuler. Hier, on a transformé une nouvelle unité de soins intensifs courante en « zone de COVID-19 ». Cela a entraîné une grande migration de patients non infectés vers les unités de soins intensifs nouvellement créées. Déplacer autant de malades, de façon sécuritaire et coordonnée, ça ne s’apprend pas sur les bancs d’école.

En général, la nuit, on évite de demander aux résidents de pratiquer des manœuvres plus risquées. Mais comme j’y étais, on a pu extuber deux patients fragiles qui ont ainsi obtenu leur congé des soins intensifs au matin. Ça, c’est très satisfaisant.

Mercredi 15 avril

Intuber un patient n’est jamais une décision prise à la légère, surtout chez les malades de la COVID-19. D’abord, il faut déterminer qui a vraiment besoin de cette aide respiratoire, sans quoi on pourrait épuiser nos stocks de médicaments et de ventilateurs. Ensuite, c’est dangereux pour la santé d’un patient d’être intubé sans motif sérieux.

Chez les jeunes patients, l’intubation est souvent une histoire de quelques jours. Ça se complique chez les patients plus âgés ou avec beaucoup de comorbidités : insuffisance rénale, problèmes cardiaques, gros problèmes respiratoires… Il y a belle lurette que je n’ai pas vu de patients demeurer aussi longtemps sous respirateur. On parle parfois de plusieurs semaines. Chez certains, la machine prend le contrôle complet de la respiration et l’on doit donc les paralyser à l’aide de curares.

À long terme, ces médicaments peuvent entraîner des faiblesses musculaires permanentes. Quand ils se réveillent, ces patients sont souvent à peine capables de bouger leurs bras, leurs jambes ou de soulever leur tête. C’est un phénomène connu et c’est pourquoi on évite de plus en plus de donner des curares. Mais dans le cas de patients atteints de la COVID-19, on n’a pas toujours le choix.

Dans l’histoire de la médecine, l’inflammation pulmonaire était mal comprise jusque dans les années 1980 et 1990. À partir des années 2000, on a découvert comment mieux ajuster nos ventilateurs afin de diminuer les dommages causés par la ventilation mécanique, comme des infections ou des traumas pulmonaires. Depuis une dizaine d’années, ces problèmes avaient pratiquement disparu… jusqu’à aujourd’hui. Les patients intubés ou paralysés trop longtemps souffrent de complications pulmonaires inconnues de nos résidents. Pour eux, ce sont des problèmes d’une autre époque, documentés dans leurs manuels, mais qu’ils ne pensaient jamais avoir à gérer. C’est comme un retour en arrière, et ce, malgré l’évolution des connaissances et des techniques en ventilation mécanique. Si le coronavirus avait frappé il y a 15 ans, ç’aurait été une catastrophe.

Photo: Sylvie Cadieux

Sinon, la vie dans le « donjon » se poursuit. C’est le surnom que j’ai donné à notre zone chaude. Derrière un sas surveillé en permanence, on vit en isolement complet, à coups de quarts de travail de quatre heures, sans pouvoir ni boire ni manger. Nous portons tant de couches de protection qu’un passage aux toilettes est inimaginable. Il faut aussi minimiser les entrées et les sorties en raison des risques de contagion et pour limiter l’utilisation des équipements de protection.

Porter un masque en permanence, c’est très difficile. On respire tout le temps notre propre CO2 parce que les échanges gazeux à travers le masque sont ardus, ce qui cause des maux de tête et de la somnolence. Les gens ont aussi des blessures. À cause des masques, on a tous une plaie sur le nez ou derrière les oreilles en raison des élastiques qui serrent nos lunettes de protection contre notre peau. Comme on ne s’hydrate pas suffisamment et qu’on parle très fort pour se faire entendre à travers les masques et les bruits d’aération, on a tous un peu mal à la gorge. Évidemment, on finit par se demander si ce n’est pas la COVID-19. Tout cela contribue à une fatigue morale et physique généralisée.

Ce sont toutefois de bien petits inconforts comparativement à ce que vivent nos patients. Les employés gardent leur sourire derrière leur masque − en tout cas, c’est ce que j’espère. J’ai une excellente équipe autour de moi. Une chance. Sinon, j’aurais pété au fret bien avant.

Jeudi 16 avril

La journée a été à la fois très encourageante et très triste. J’ai réussi à extuber quatre patients en 30 minutes − un record de carrière ! Parmi eux, il y avait un homme qu’on était incapables de sevrer du ventilateur. Il y a eu une éclaircie dans sa condition et, avec mon équipe, j’ai saisi cette occasion pour l’extuber. S’il réussit à passer la nuit ainsi, j’ai confiance qu’il se rétablira. Sinon, ce sera une trachéotomie.

Il y en a pour dire que le pire est derrière nous, que la courbe s’aplatit, qu’on va s’en sortir, que tout cela sera bientôt un mauvais souvenir. Les gens désirent retourner le plus vite possible à la normale, et je les comprends. Mais sur le terrain, je ne vois rien qui m’indique que les choses s’améliorent. Si l’on est rendu au milieu de la courbe, ça veut dire que l’autre moitié s’en vient. Et si les gens se tannent − parce que les gens se tannent facilement de nos jours −, on peut facilement devenir l’Italie, l’Espagne ou les États-Unis en une semaine. Si cela arrive, notre réseau de la santé ne sera jamais capable d’y faire face malgré toute sa bonne volonté.

Les déboires des CHSLD nous montrent à quel point nos gains initiaux restent fragiles. La COVID-19, c’est le loup dans les bergeries que sont les CHSLD. Mais la centaine de patients à notre étage n’ont pas tous 85 ans et ne viennent pas tous de CHSLD. Tous les groupes d’âge sont représentés, sauf les enfants. N’importe qui peut tomber malade. Il faut s’attendre aussi à ce que des travailleurs des CHSLD soient extrêmement malades. Voilà pourquoi c’est une journée triste dans notre unité de soins intensifs : on a admis deux travailleuses de CHSLD. La première se bat pour sa vie, si bien qu’on se demande si elle sera vivante demain matin ; la seconde commence son combat. Toutes deux sont très jeunes et en parfaite santé. C’est un peu la même histoire que ce premier médecin décédé de la COVID-19.

Aujourd’hui, c’est également une mauvaise journée parce que, depuis deux jours, les médecins semblent être devenus les boucs émissaires de tout ce qui va mal dans cette crise. Alors qu’on nous envoyait des arcs-en-ciel il y a à peine quelques semaines, on dit maintenant de nous qu’on n’en fait pas assez, qu’on veut toujours plus d’argent… C’est tellement démoralisant pour mon équipe et moi. Depuis plus d’un mois, on est dans les tranchées. Les bombes tombent autour de nous à longueur de journée. Et là, tout à coup, parce qu’on semble avoir davantage la situation en main, parce qu’on parle de déconfinement, parce que la peur de mourir s’éloigne, les gens se mettent à chercher des coupables à cette crise et montrent du doigt tous les médecins, sans discernement.

C’est comme si l’esprit collectif qui avait animé les premiers jours s’était évaporé et laissait place à des situations complètement aberrantes. Par exemple, aujourd’hui, à l’urgence, la fille d’une patiente gravement malade s’est faufilée dans l’hôpital. Elle a réussi à se rendre jusque dans la chambre de sa mère en se faisant passer pour une employée. Elle a ouvert le sas sans aucun égard au risque de contagion. La sécurité a dû sortir cette femme de force. Ce qui est le plus incroyable, c’est qu’elle travaille dans le système de santé et peut donc contaminer des dizaines d’autres personnes.

Pourquoi les gens ont-ils du mal à comprendre qu’on ne peut pas les laisser entrer dans l’hôpital pour la simple et bonne raison qu’ils risquent d’être nos prochains patients ? N’importe qui peut mourir. Les travailleurs de la santé sont particulièrement à risque, y compris les médecins que certains critiquent présentement. Connaissez-vous beaucoup de gens qui sont prêts à risquer leur vie réellement tous les jours ? Du haut de mes 45 ans, il me semble que j’ai encore trop de choses à vivre et à accomplir. Même chose pour ma conjointe. Tous les jours, elle est en contact avec des échantillons de COVID-19. Tous les jours, je travaille avec les sources de ces échantillons. On continue parce que c’est ce qu’il faut faire.

J’aurais aimé clore ce carnet de façon positive. Peut-être suis-je trop fatigué ? Peut-être suis-je trop sensible ? Je sais fort bien que je ne peux pas laisser les débats publics et la politicaillerie affecter mon travail. Je dois me concentrer sur l’essentiel : garder mes patients vivants et leur permettre de renouer avec une vie normale, qu’ils aient 20 ou 80 ans.

Vendredi 24 avril

Aujourd’hui marque la fin de ma deuxième semaine de garde de nuit. C’est un casse-tête de conjuguer mes fonctions de médecin « nocturne » à mes obligations de chef de services « diurne ». Initialement, ma stratégie consistait à inverser mon cycle de sommeil (c’est-à-dire ne pas du tout me reposer pendant mes quarts de nuit, pour dormir le jour). Ça s’est prouvé infaisable parce qu’il y a trop de choses à régler le jour. Alors, je fais désormais des microsiestes la nuit, afin que le lendemain matin je puisse faire une longue sieste et commencer ma journée autour de 10 h. J’enfile les réunions, les textos et les courriels tout l’après-midi, puis j’amorce ma journée « médicale » à 18 h pour la finir le lendemain à 8 h.

Parmi mes nombreuses réunions, il y en avait une assez intéressante ce matin : on nous présentait de nouveaux prototypes de ventilateur développés par l’industrie non médicale. Avec tout ce qui se passe dans les CHSLD, le surplus de respirateurs fond à vue d’œil. Ce n’est donc peut-être pas une mauvaise idée de regarder ce qui se fait ailleurs. Surtout que les fournisseurs de matériels médicaux n’arrivent pas à répondre à la demande.

Le problème de personnel demeure aussi criant. On travaille de plus en plus avec de moins en moins de gens. Ils sont épuisés ou malades, surtout sur les étages. Aux soins intensifs, de façon étonnante, tous les médecins intensivistes et la très grande majorité du personnel aux soins intensifs n’ont pas contracté la COVID-19. Cela signifie que les équipements de protection fonctionnent et que la vigilance des employés n’a pas diminué avec les jours – ce qui est toujours un risque quand la routine s’installe.

Alors que la population espère un retour à la vie normale, nous savons que le déconfinement entraînera une deuxième vague. Le problème qu’on se pose tous : où va-t-on mettre les patients supplémentaires ? Ce déconfinement sera extraordinairement délicat à organiser, encore plus que le confinement. Il n’y avait alors qu’une règle à appliquer : tout le monde à l’intérieur ! Cela ne nécessitait ni jugement ni discernement. Avec le déconfinement progressif viennent de nombreuses règles. Les gens suivront-ils les consignes ? Ils voudront sortir massivement, renouer avec tout ce qui leur a été interdit pendant des semaines. Et il faut donc s’attendre à un regain du taux de contagion, d’une remontée dans les hospitalisations, notamment aux soins intensifs. J’aurais apprécié qu’on attende d’avoir un meilleur contrôle sur les CHSLD avant de parler de déconfinement.

Entretemps, on nous a demandé de recommencer les chirurgies électives, ce qui n’est pas évident dans les circonstances actuelles. La dernière chose qu’on veut, c’est que quelqu’un soit admis à l’hôpital pour soigner une maladie et en ressorte avec une autre. Le projet de créer un hôpital dans l’hôpital devient ainsi plus pressant. On doit monter une nouvelle unité de soins intensifs pour les patients chirurgicaux, qui sera sans doute gérée par les anesthésistes. Ils fonctionneront en circuit fermé pour éviter toute contamination.

Évidemment, le personnel des soins intensifs n’a pas été demandé en renfort dans les CHSLD. On a suffisamment de quoi s’occuper. Mais plusieurs de mes collègues des autres services sont allés prêter main forte. Résultat : dans le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, la situation dans les CHSLD est plutôt stable. Tant mieux, car la crise est loin d’être chose du passé, contrairement à ce que certains pensent. Pour les travailleurs de la santé, cette crise sera longue, bien plus longue que pour la population.

 

Photo: Sylvie Cadieux

« J'aurais apprécié qu'on attende d’avoir un meilleur contrôle sur les CHSLD avant de parler de déconfinement. »

DR FRANÇOIS MARQUIS

Mardi 28 avril

En rétrospective, c’est impressionnant de voir comment on réussit à s’habituer à tout. Les choses qui semblaient inconcevables il y a trois mois font maintenant partie de la routine. J’alterne les nuits et les jours. Au quotidien, on gère une quantité impressionnante de problèmes d’administration et de gestion d’équipements de protection. On est passé de 2 à 4 unités de soins intensifs. On a trouvé un équilibre dans cette nouvelle réalité qui s’appelle la COVID-19. Ce sera assez particulier, et probablement aliénant, de revenir à la vie « normale ».

Pour ce qui est de nos patients, la situation est relativement stable. La marée de patients attendus en raison de la catastrophe dans les CHSLD a été moins importante que prévu. On a eu de beaux succès : après une longue intubation, nos jeunes patients récupèrent bien. Mais comme prévu, nos patients les plus âgés, les plus malades, ne s’en sortent pas. C’est triste, mais c’est ainsi. Ça nous rappelle à quel point la COVID-19 est une maladie mortelle. En fait, seule une minorité y succombe. Ça reste une maladie à prendre au sérieux, parce qu’elle est capable d’amocher assez durement des individus en bonne santé.

Un virus fonctionne par opportunité : il profite d’un bassin d’organismes vivants, les êtres humains, pour assurer sa survie. Parmi ces organismes vivants, certains lui permettent de se multiplier et de contaminer d’autres personnes. S’ils tuent des gens dans le processus, c’est un accident. En fait, un très bon virus, comme le nouveau coronavirus, tue très peu de gens. Son objectif réel est de rendre tout le monde un peu malade pour poursuivre sur sa lancée. Comme je dis souvent, le virus Ebola n’a rien compris. Quand tu tues en quelques jours les deux tiers des gens que tu infectes, ça limite ta propre survie. C’est un échec de l’évolution. Au contraire, un « bon » virus sera capable de passer inaperçu et causera des symptômes minimes – et tuera très occasionnellement. C’est le cas de plusieurs hépatites et de l’influenza. Ce sont des succès viraux. Le SARS-CoV-2, lui, a atteint un certain « sweet spot ». Avec le temps, les humains l’apprivoiseront. On va apprendre à s’en défendre, et probablement à beaucoup moins en mourir. Un équilibre se créera… jusqu’au prochain virus.

Je pense qu’il faut garder ça en perspective. On est présentement dans un creux de vague où les gens sont tannés des mesures sanitaires, mais il reste encore des efforts à faire. Collectivement, va-t-on se dégonfler à mi-parcours ? L’avenir va nous le dire. Je serai aux premières loges pour le savoir.

La valse des médias continue. C’est intéressant parce que ça donne le pouls de la société. Depuis quelque temps, les questions concernent le déconfinement. Quels sont les risques de réinfection ? Comment savoir si je suis en sécurité ? Néanmoins, le même thème demeure : est-ce que je vais m’en sortir? Et mes enfants? Et mes proches? Eh bien, la réponse est : oui, vous l’attraperez tous probablement. Le virus est dans la communauté. Je continue de le répéter parce que le concept d’aplanissement de la courbe n’a pas vraiment été compris. Ça ne veut pas dire que moins de gens seront malades ; ça veut juste dire qu’ils seront malades chacun leur tour, et pas tout le monde en même temps.

Au Québec, jusqu’à maintenant, on ne s’en sort pas si mal. Certes, la digue des CHSLD a cédé, mais celles des hôpitaux de première ligne ont tenu le coup. On est drôlement chanceux. Il s’en trouve pour dire qu’on n’aurait jamais dû mettre autant de ressources dans les soins intensifs – qui étaient plus prêts que prêts. L’ennui, c’est que si on avait fait ce choix, on aurait pu se retrouver dans la même situation que de nos voisins du Sud. On ne le saura jamais : une gestion efficace va toujours donner une impression d’exagération. Seul l’échec paraît réellement…

La prochaine phase de la crise sera extrêmement désagréable : la recherche du coupable. On tient déjà responsables les élus et les gestionnaires qui sont en poste présentement des choix faits au cours des 20 ou 30 dernières années. On ne comprend pas pourquoi mon hôpital décrépit a accueilli des patients COVID-19. Cette vétusté est le résultat de choix historiques : d’une élection à l’autre, on a décidé d’investir ailleurs que dans l’est de Montréal. Il faut l’assumer aujourd’hui. On ne rattrape pas en six mois des choix effectués pendant 20 ans. Même chose pour les CHSLD. Les gens disent que c’est inconcevable qu’on ait laissé faire ça. J’ai envie de leur répondre que pendant longtemps, l’électeur moyen en avait peu à faire des investissements dans le système de santé ou dans les CHSLD. Au lieu de chercher des coupables, il faudrait faire un examen de conscience collective.

Le déconfinement sera un test extraordinaire, encore plus important selon moi que celui des CHSLD. Si cette réouverture de la société se fait de façon sauvage et aléatoire, le deuxième pic d’infection pourrait faire autant de dégâts que s’il n’y avait jamais eu de confinement en premier lieu. Et là, la digue des hôpitaux risque de lâcher.

Photo: Sylvie Cadieux

Jeudi 30 avril

Parfois, il n’y a plus rien à faire. Et c’est arrivé aujourd’hui. Un de nos patients est décédé. Il était plongé dans un coma artificiel parce qu’il n’était plus capable de respirer par lui-même depuis plusieurs jours. On a arrêté les traitements. Ça ne sert à rien de laisser des gens branchés sur des machines pour les exposer à des souffrances inutiles.

Ce qui est terrible, c’est que la fille du patient venait d’admettre sa mère à l’hôpital, elle aussi atteinte de la COVID-19. Et en raison des mesures sanitaires, elle ne pouvait être présente au chevet de son père.

Elle m’a donc confié un message pour lui. Et elle m’a fait promettre qu’il n’allait pas mourir seul. J’ai tenu parole : j’ai livré son message et, avec une infirmière et une inhalothérapeute, on lui a tenu la main jusqu’à la fin. On ne saura jamais s’il s’en est rendu compte, s’il a entendu le message. Avec la dose de médicament administré pour qu’il soit confortable, probablement pas. Puis, j’ai appelé la dame pour lui dire qu’on avait suivi ses instructions à la lettre.

C’est correct. Ça arrive. Mais c’est le genre de journée qui pèse un peu plus lourd que les autres.

Vendredi 8 mai

Ce fut une semaine assez spéciale où je n’ai pas été au chevet des patients, mais au chevet de notre population locale. L’est de Montréal est particulièrement touché par la pandémie, tout comme le nord. Pour notre hôpital, cela se traduit par toutes sortes de défis de gestion.

À l’époque « pré-COVID », nos deux unités de soins intensifs fonctionnaient toujours à pleine capacité. Il arrivait souvent qu’on doive même demander certains lits de l’unité coronarienne. Avec la COVID-19, nous avons ouvert de nouvelles unités et malgré ces ajouts, on déborde toujours. Si bien qu’on a été obligé de transférer de patients COVID vers d’autres hôpitaux à plusieurs reprises cette semaine. Ce n’est pas une solution idéale, car le transport est toujours risqué pour ces patients très affaiblis. Et cela ajoute au désarroi des familles. Non seulement elles ne peuvent voir leurs proches malades, mais en plus elles apprennent que ces derniers ont été transférés à l’autre bout de l’île, voire à Trois-Rivières ou Sherbrooke.

J’estime que l’est de Montréal est proche du point de rupture. On a à peine un demi-pas d’avance sur le virus. Nos ressources sont entièrement accaparées. La marge de manœuvre est très faible. Si une deuxième vague d’infection se produit, il faudra continuer de délester le surplus de patients aux autres hôpitaux.

Dans quelques heures, j’amorce un quart de nuit. En raison de la pandémie, de nouvelles règles très strictes obligent maintenant les médecins intensivistes à faire des quarts de jour, de soir et de nuit. Je crains que cela n’épuise les troupes, car nous sommes peu dans notre groupe d’intensivistes et nous devons aussi, d’ordinaire, faire des tâches dans nos spécialités de base, aussi fortement sollicitées. Cela complique drôlement les choses : nos horaires changent en moyenne une fois aux deux jours en raison des dépistages, des incertitudes, des accommodements familiaux… C’est sens dessus dessous.  J’ai peur que, dans la confusion, un collègue ne se présente pas à l’une de ses gardes. J’espère surtout que ce ne sera pas moi!

Mardi 12 mai

Il faut savoir reconnaître quand on a besoin d’aide. Ce moment est arrivé pour les soins intensifs de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont il y a quelque temps. Bien qu’on ait pratiquement doublé notre capacité d’accueil, nous n’avons pas multiplié par deux le nombre d’employés. On commence à avoir la langue à terre. On a donc recruté deux collègues anesthésistes. Tous deux auraient pu faire carrière comme intensivistes, mais ils ont choisi un autre parcours. Voilà pourquoi nous leur avons demandé un coup de main.

Leur passage aux soins intensifs a exigé une certaine adaptation. Notre quotidien n’est pas celui de la salle d’opération. Ils ont dû faire appel à des réflexes un peu rouillés. Mais il faut croire que ce travail, c’est comme la bicyclette ! En l’espace de deux jours, ils ont retrouvé confiance en eux et tout va très bien.

D’autres médecins nous prêtent main-forte. Ils viennent de différents départements de l’hôpital et nous appuient dans la prise en charge des patients. Ils demeurent sous notre supervision, un peu comme s’ils étaient des médecins résidents… très seniors ! Le premier qui a osé briser la glace est un chirurgien vasculaire, le Dr Rafik Ghali. Ça faisait déjà plusieurs semaines qu’il nous avait proposé son aide. À ce moment, on n’en avait pas encore besoin. Mais là, on a atteint notre limite. Les patients COVID-19 requièrent une très grande partie de nos ressources, tant à l’étage qu’aux soins intensifs. Nos activités normales, comme les opérations, roulent au compte-gouttes. On fait des prouesses pour maintenir les chirurgies essentielles, les thérapies cellulaires essentielles, les chimiothérapies essentielles. Les chirurgies vasculaires sont quant à elles reportées en partie. Voilà comment on a pu recruter le Dr Ghali.

Je le connais depuis plusieurs années et l’apprécie beaucoup. Il est avec nous depuis deux jours et j’en suis extrêmement heureux. Son intégration dans notre unité semble avoir poussé d’autres chirurgiens à lever la main. Nous ne serons pas trop, alors qu’on ouvrira prochainement une nouvelle unité de COVID-19. Mes journées demeurent très longues, mais au moins, quand je quitte l’hôpital, j’ai le sourire aux lèvres.

Mardi 26 mai

Depuis le début de la crise, les soins intensifs des hôpitaux du Québec et de la région de Montréal ont nettement augmenté les services offerts. C’est grâce à des décrets qui autorisaient l’ajout de personnel qui nous arrivait d’autres services. Avec la reprise des activités régulières, ces employés doivent retourner à leur poste d’origine. Pourtant, le ministère de la Santé et des Services sociaux planifie le « retour à la normale » en comptant sur le fait que les soins intensifs arriveront à maintenir le même niveau d’activité des dernières semaines. Chose qui nous semble impensable. Deux problèmes apparaissent déjà clairement, et nous étions plusieurs à le souligner en réunion hier : le nombre d’infirmières et d’inhalothérapeutes ne suffira pas, de même que les espaces physiques. Par exemple, une de nos unités de soins intensifs occupe présentement une partie de la salle réservée aux patients des chirurgies d’un jour. Comment conjuguer les deux?

Il faudra par ailleurs composer avec les vacances de tout un chacun. Parce qu’on en aura besoin. Pour ma part, ce sera deux semaines… au mois d’août. C’est loin. Déjà, la nécessité de se reposer se fait ressentir. Les longues heures, la fatigue accumulée et la lourdeur des équipements de protection mettent à rude épreuve notre patience. On a tous la mèche un peu plus courte. Et les jours de repos qu’on nous promet fondent comme neige au soleil. Les inhalos et les infirmières sont au même point que nous. Et ceux qui disent du haut de leur confinement « qu’on aura juste à prendre nos vacances après la crise » n’ont rien compris. Ce n’est pas un caprice… La fatigue nous rend plus vulnérables à faire des erreurs aux soins intensifs. Et les erreurs peuvent avoir des conséquences fâcheuses.

Cette semaine, la météo nous donne un avant-goût de l’été. Plusieurs s’en réjouissent. Mais à Maisonneuve-Rosemont, les vagues de chaleur ont toujours constitué un gros problème. L’hôpital n’est pas doté d’une climatisation, sauf dans certains endroits clés, comme aux soins intensifs. Mais ce n’est plus le cas parce que des changements d’aération ont été estimés nécessaires pour contrôler la contagion. Les étages sont une fournaise : on n’a pas le droit d’ouvrir les fenêtres et les portes doivent demeurer fermées. En un mot, les ailes sont étanches. Et les ascenseurs permettent à l’air chaud de monter jusqu’aux étages supérieurs. La température y devient parfois intolérable, si bien que je dois admettre dans mon unité des patients qui s’y trouvent. Il va falloir trouver des solutions novatrices, et ce, rapidement. Même la question des ventilateurs individuels ne fait pas encore consensus…

Plusieurs CHSLD sont confrontés au même défi. Chaque année, on entend des histoires tristes de patients qui souffrent de déshydratation, de coups de chaleur, de problèmes respiratoires liés aux températures extrêmes. Pendant mes prochaines gardes de nuit, je m’attends à une recrudescence importante de consultations autant pour la COVID-19 que pour des gens affectés par la chaleur.

Un autre dossier qui nous occupe est celui de notre programme hématologique de CAR-T. Il s’agit d’une thérapie cellulaire d’avant-garde : on prélève des globules blancs du patient (les lymphocytes T), on les modifie génétiquement pour les rendre plus agressifs envers les cellules cancéreuses, on les multiplie, puis on les réinjecte au patient. Au Canada, il n’y a que deux centres qui traitent les adultes : Maisonneuve-Rosemont et l’Hôpital St. Michael’s, à Toronto. Ces patients sont des cas très complexes. En temps normal, on n’en traite qu’un seul aux deux semaines. Tous les traitements ont été arrêtés et maintenant, il faut rattraper le temps perdu, et vite. Pour ces patients, c’est la thérapie de la dernière chance. Et pendant cette pause forcée, leur maladie n’a fait que progresser. On n’a pas le choix : nous en accueillons deux par semaine. Comme ils sont excessivement fragiles, il arrive souvent qu’on les admette aux soins intensifs au cours de la première partie du traitement, l’injection des cellules. C’est le seul moment que je suis en mesure de planifier. Par la suite, ces patients deviennent souvent très malades lorsque leurs nouvelles cellules commencent le « massacre » des cellules cancéreuses. Et là, ça peut devenir houleux. Très houleux. Il peut s’écouler un mois de « suspense » avant un retour au calme définitif. À deux patients par semaine, il suffit d’un coup de malchance et nous pourrions en accueillir plusieurs aux soins intensifs simultanément. Pour notre équipe, c’est une clientèle exceptionnelle, mais aussi une source de stress.

Pendant ce temps, on revoit encore la division des soins intensifs. Le plan actuel : conserver une zone chaude dans un seul endroit, une zone tiède de dépistage assujettie à une zone « froide avec un petit doute résiduel », c’est-à-dire que les patients sont potentiellement atteints de la COVID-19. Et une zone franchement froide, surtout pour la clientèle chirurgicale, oncologique et hématologique. Le tout doit prendre en compte une possible prochaine vague… Donc, ce plan n’est pas coulé dans le béton.

Les cas de COVID-19 continuent d’arriver, mais leur nombre diminue. Par contre, la démographie ne change pas. Beaucoup de personnes âgées, mais aussi des jeunes. Leur point commun : ils sont toujours aussi malades. Enfin, un triste constat : nous avons perdu plusieurs patients récemment qui ont été admis pendant les premières semaines de la crise.

Lundi 8 juin

La semaine passée, pour la première fois depuis des temps quasi immémoriaux, je me suis occupé de patients « non-COVID ». J’étais dans l’unité froide de soins intensifs. C’était bizarre, mais c’était aussi une piqûre de rappel : maintenir une unités froide fonctionnelle est exigeant pour nos ressources humaines et matérielles. On ne peut dédoubler nos intensivistes, nos infirmières et nos inhalothérapeutes pour couvrir à la fois les zones froides et chaudes. Il faut absolument se répartir ces patients pour éviter la contagion ; certains se consacrent aux cas de COVID-19 et d’autres aux patients « ordinaires ». Mais nous ne sommes pas assez. Et cela souligne à quel point le système a surutilisé les mouvements de personnel pour combler les absences pendant des années.

En zone froide, il faut demeurer très prudent. Suspecte-t-on tel patient d’être atteint de la COVID-19? Quel intensiviste le prendra en charge (et se protégera en conséquence)? Quel chemin ce patient empruntera-t-il pour éviter de contaminer les zones et les patients froids? Imaginez toutes les problèmes qu’une infection en zone froide pourrait causer…

Du côté de la zone chaude, on constate la même tendance qu’ailleurs : le nombre de patients diminue. Dès lors, combien d’unités réserve-t-on pour les patients COVID? Combien de lits retourneront à leur usage conventionnel? Comment prévoir si on aura trop ou pas assez de lits? On a intérêt à ne pas se tromper, surtout si la deuxième vague survient. Tout le monde se demande quand elle arrivera. On le saura bien assez vite. Les manifestations des derniers jours constitueront un test important. Si aucune recrudescence de cas n’est observée, on pourra s’autoriser à avoir confiance en l’avenir.

Maintenant, il faut commencer à surveiller nos survivants des soins intensifs. Des témoignages émergent et mettent en lumière un phénomène bien connu des intensivistes, mais qui nécessite encore de la recherche : le syndrome post-soins intensifs. De façon générale, et pas juste pour les cas de COVID-19, survivre aux soins intensifs est une première bataille, mais la guerre est loin d’être terminée. Plusieurs voient leurs capacités diminuées et ont besoin de physiothérapie à long terme. Pour les patients atteints de la COVID-19, un point d’interrogation demeure : des gens qui, avant leur séjour aux soins intensifs, étaient en parfaite en santé, semblent particulièrement affaiblis après leur longue intubation. Seront-ils en mesure de reprendre le travail?  Ce n’est pas une question de volonté. Malgré les soins de réadaptation et la physiothérapie, plusieurs risquent d’avoir d’immenses défis à relever pour un retour au travail… Souffriront-ils de traumatismes psychologiques après avoir passé un si long moment aux soins intensifs avec l’impression de manquer d’air de façon perpétuelle? Seront-ils affectés par des limitations physiques, des douleurs chroniques et de l’essoufflement à long terme, comme le sont les patients atteints d’un syndrome de détresse respiratoire aiguë à la suite d’une infection comme l’influenza? La COVID-19 nous laissera-t-elle en héritage une communauté d’individus qui devront apprendre à vivre avec des incapacités pour le restant de leurs jours, ou du moins pour plusieurs années? On ne le sait pas encore…

Ce soir, je retourne dans la zone chaude pour remplacer un collègue intensiviste au pied levé. Et ça va se poursuivre pendant sept nuits consécutives.

Jeudi 11 juin

Il est 1h15 du matin et je viens de terminer ma tournée de la zone chaude – ou de ce qu’il en reste, à tout le moins. Les choses reviennent tranquillement à la normale. Seuls trois patients COVID sont alités aux soins intensifs. C’est irréel.

Tout le monde commence à se réjouir. « Mon dieu, on est passé au travers », se dit-on. Personnellement, je ne suis pas rendu là. Je reste inquiet. Si les gens se déconfinent trop rapidement, trop intensément, la première vague pourrait connaître un dernier sursaut. Le virus pourrait profiter des récentes manifestations. Il n’en a rien à faire que la cause soit juste ou non ; il est simplement à la recherche d’hôte pour se propager. Sera-t-on en mesure de contenir les prochaines éclosions, alors qu’un très faible pourcentage de la population est immunisé? J’espère me tromper, mais je pense que la deuxième vague s’en vient. Je ne veux pas briser l’optimisme des gens, mais disons que j’aimerais modérer leurs attentes.

Selon moi, il est beaucoup trop tôt pour que les hôpitaux, surtout le nôtre, songent à défaire les sas et abattre les cloisons érigées entre les zones chaude et froide. Ce serait une erreur. On perdrait de l’avance sur la deuxième vague – qui coïncidera probablement avec la saison d’influenza. Et ça, personne ne sait comment on s’en sortira. On n’a pas d’expérience à départager rapidement un cas de COVID-19 d’un cas d’influenza alors que, cliniquement, les symptômes peuvent être similaires. Qu’arrive-t-il si, par mégarde, on isole ces patients ensemble? On ne sait pas non plus comment traiter un patient qui contracte les deux maladies.

Pendant qu’on garde un œil sur le futur proche, il faut combler notre retard des dernières semaines. Mais pour cela, on a besoin de personnel qui, lui-même, a besoin de vacances. Un véritable nœud gordien. Cela touche particulièrement les soins intensifs : si on retranche des lits et si on coupe des infirmières, on devra ralentir les opérations. Rappelons que les premiers patients opérés sont considérés comme les cas les plus urgents. Ils ne sont pas en bonne santé. Ces patients risquent de subir des opérations plus complexes ou de souffrir de complications postopératoires, ce qui les amènera d’emblée aux soins intensifs. Devant ce défi, comment faire comprendre à l’administration de l’hôpital qu’il faut trouver une solution pour permettre aux employés de prendre leurs vacances tout en maintenant l’ouverture des lits aux soins intensifs?

Par chance, la chaleur nous posera moins problème cette année. Pour la première fois depuis le début de ma pratique à Maisonneuve-Rosemont, les étages seront climatisés grâce à d’immenses appareils installés à l’extérieur. Leurs gros intestins de plastique donnent un look terrible à l’hôpital, mais ce sera un bénéfice majeur pour nos patients.

Mais ce bâtiment manque toujours d’amour. La pandémie a montré l’urgence de redémarrer le plan de reconstruction de l’hôpital. Il faudra y investir beaucoup d’énergie, parce qu’on ne pourra pas étirer ces rénovations pendant dix ans. La population de l’est de Montréal a besoin d’un hôpital fonctionnel.

Le 1er juillet arrive à grands pas et avec lui, les nouveaux médecins. Peu de gens le savent, mais l’année scolaire médicale commence le 1er juillet et finit le 30 juin. Notre prochaine cohorte de médecins résidents se présentera à nos portes avec moins d’expérience clinique que les précédentes. La pandémie a freiné leur formation. Rouillés, ils seront moins en mesure d’assumer leurs tâches alors qu’on leur demandera d’être particulièrement endurants et performants aux soins intensifs. Mes collègues intensivistes et moi devrons être doublement vigilants et prudents, surtout si la deuxième vague nous submerge.

Un jour, tout redeviendra normal. Mais en attendant, on vit dans l’apparence de la normalité. Et par moments, cela m’angoisse plus que la pandémie elle-même.

Mercredi 1er juillet

Ceci sera ma dernière entrée de carnet… pour le moment. Tout indique qu’une deuxième vague se prépare. Il n’y a qu’à regarder les États-Unis et l’Europe. J’espère seulement que cet entre-deux pandémique se prolongera suffisamment longtemps pour nous permettre de souffler et de nous préparer en conséquence (stocker du matériel, faire un post-mortem des derniers mois, peaufiner nos plans pour la deuxième vague). Disons qu’un répit de trois ou quatre semaines serait le bienvenu.

Cela nous laisserait également le temps d’entraîner nos médecins résidents qui font aujourd’hui leur rentrée scolaire. Pour eux, tout est nouveau, particulièrement pour les médecins en première année de résidence, qu’on appelle les «R1». Ils ont un permis de pratique tout neuf, mais naturellement, ils n’ont pas beaucoup d’expérience et ont besoin d’une plus grande supervision. Les médecins résidents de deuxième année, les «R2», sont plus à l’aise. Ils connaissent Maisonneuve-Rosemont, contrairement aux «R3» qui nous arrivent d’un autre hôpital. Leur formation les oblige à effectuer ce changement à mi-parcours de leur résidence. En outre, les «R3» ont plus de responsabilités : ils sont en charge des soins intensifs. Certains attendent ce moment avec impatience, alors que d’autres le redoutent.

L’intégration de nos nouveaux «R3» sera plus délicate cette année. Il est possible qu’ils aient été peu exposés à des cas de COVID-19 dans l’hôpital où ils pratiquaient auparavant. Il faudra s’assurer qu’ils enfilent correctement les équipements de protection et qu’ils passent le test d’ajustement du masque N95 à leur visage. Il faudra aussi vérifier s’ils sont à l’aise de prendre en charge les patients COVID. Ce n’est pas toujours facile de leur faire admettre qu’ils n’y connaissent pas grand-chose ou de les aider à vaincre la peur de l’inconnu.

Ils auront du pain sur la planche. À l’urgence, les patients sont beaucoup plus malades que d’habitude, probablement parce qu’ils ont attendu trop longtemps avant de consulter par crainte de contracter la COVID-19. Ils ont ignoré des symptômes qui devenaient de plus en plus sévères jusqu’à ce qu’ils deviennent intolérables. On observe les mêmes problèmes qu’à l’habitude, mais à un stade plus avancé : des infarctus, des angines, des accidents vasculaires cérébraux. Des cas de complications chirurgicales émergent, de même que des infections. Bref, des troubles qui auraient dû être pris en charge bien plus tôt et qui, aujourd’hui, nécessitent des hospitalisations plus longues et plus complexes.

Tranquillement, l’hôpital se déconfine. On continue de porter nos masques en permanence, mais ce ne sont plus des N95. On commence à permettre les visites familiales. La distanciation physique demeure, bien sûr. La cafétéria, elle, est encore en mode COVID : un gardien à l’entrée qui limite le nombre de clients, un autre gardien qui surveille la soupe, la bouffe est suremballée, le bar à salade a disparu et une bonne dose de plexiglas encapsule les travailleurs.

Néanmoins, ce 1er juillet 2020 restera une journée symbolique, car nous avons donné congé à notre dernier patient COVID. C’est un soulagement pour tout le monde. On a descellé et ouvert les grandes portes qui délimitaient les zones chaude et froide. Ce geste était important. Il nous a fait sourire. Même si on est convaincu de l’imminence de la deuxième vague, on peut quand même se dire qu’on est passé à travers la première. Ce n’est pas rien.

Cet instant, aussi bref fut-il, nous a fait du bien. La majorité d’entre nous sommes déprimés et inquiets devant le relâchement de la population. Tous les jours, mes collègues s’échangent des anecdotes de comportements imprudents observés dans les commerces ou sur la rue. Personnellement, j’ai décidé de ne plus m’y attarder; on devra vivre avec les conséquences de toute façon. Toutes ces petites libertés que les gens prennent auront peut-être très bientôt des retombées importantes pour leur santé et celles de leurs proches.

J’ignore si c’est un signe des choses à venir, mais exactement huit minutes après que notre dernier patient COVID ait quitté les soins intensifs, j’ai dû me rendre à l’urgence pour admettre un autre patient probablement infecté. Cette maladie sera avec nous pendant encore un bon moment.

Photo: Sylvie Cadieux

Mardi 22 septembre

J’aurais tant aimé reprendre ce carnet pour vous apporter de bonnes nouvelles. Pour vous annoncer que le personnel de la santé a réussi à faire le plein d’énergie pendant l’été ; qu’on a comblé le retard dans les opérations chirurgicales ; que le système de santé est prêt à affronter la deuxième vague. Malheureusement, on est très loin du compte.

Pourtant, on n’a pas chômé. On a révisé les stratégies déployées dans l’hôpital, identifié les bons et les mauvais coups, ainsi que les vulnérabilités. On a multiplié les rencontres autant au sein des directions qu’avec le personnel sur le terrain, afin d’améliorer la prise en charge en prévision de cette fameuse deuxième vague. On a peaufiné la configuration de nos zones chaude et froide. Nos cloisons temporaires sont plus solides et les possibilités d’aménagement plus grandes. Cette souplesse permet de « jouer » plus facilement avec le nombre de lits et, ainsi, d’en perdre le moins possible – ce qui sera un enjeu de taille si le nombre d’hospitalisations repart à la hausse.

Du côté des équipements de protection personnels, on ne s’en fait pas : il y en a des montagnes! Ils sont cachés dans une caverne d’Ali Baba dont l’adresse n’est connue que d’une poignée de personnes. C’est une excellente chose, mais il faut plus que des masques, des gants et des blouses pour faire rouler un hôpital. Aux soins intensifs, on utilise énormément de fournitures médicales à usage unique : cathéters, bronchoscopes jetables, blouses chirurgicales stériles, etc. Plusieurs de ces instruments sont en rupture de stock et le peu qu’on arrive à recevoir est utilisé d’emblée. Les compagnies qui les produisent sont incapables de satisfaire la demande. L’augmentation des besoins en soins de santé dans le monde est trop importante, surtout aux États-Unis. Les fabricants, pour la plupart américains, desservent leur nation avant tout. Résultat : la mauvaise gestion de la pandémie chez nos voisins du Sud se fait ressentir jusqu’ici.

Cette pression s’ajoute au fait que rien, mais absolument rien, n’est revenu à la normale à Maisonneuve-Rosemont. Tout fonctionne au ralenti. Le rattrapage prévu pendant l’été a été entravé par plusieurs facteurs. Il fallait bien offrir des vacances au personnel épuisé, mais ces absences sont arrivées à un bien mauvais moment : l’hôpital n’a pas désempli de l’été. Ce phénomène est totalement inhabituel, car d’ordinaire, l’achalandage décroît pendant la période estivale. Mais bien des gens ont cumulé des problèmes de santé pendant le confinement et n’ont pas osé consulter, de peur d’être contaminé par le virus. Ils nous sont arrivés en masse au cours des derniers mois. Leur cas s’est souvent aggravé pendant l’attente causée par l’isolement et leur prise en charge est exigeante. On n’arrive pas à remonter cette pente.

On ne peut passer sous silence la désertion massive du système de santé par plusieurs corps de métier, notamment les infirmières. Parmi elles, certaines ont décidé qu’elles ne voulaient plus faire de soins intensifs ou de soins d’urgence. Elles ont demandé des postes dans d’autres unités ou en clinique externe. D’autres ont été embauchées par des hôpitaux offrant de meilleures conditions de travail. Enfin, certaines ont tout simplement abandonné la profession, poussées à bout par le temps supplémentaire obligatoire, la fatigue extrême, le voyagement et les entraves routières (plusieurs infirmières de Maisonneuve-Rosemont habitent la Rive-Sud).

« Le souci, c’est que le virus, lui, ne se repose pas. Il attend justement qu’on se tanne et qu’on baisse les armes. »

DR FRANÇOIS MARQUIS

Mis ensemble, ces facteurs ont créé une impasse pour laquelle je ne vois pas d’issue. Alors que le gouvernement exige qu’on maintienne nos activités « ordinaires » et qu’on rattrape notre retard, la capacité d’accueil aux soins intensifs est compromise. La semaine passée, nous avons atteint un nombre historiquement bas de lits disponibles aux soins intensifs, soit la moitié de ce qui est habituellement offert (et le tiers de ce qui était disponible pendant la première vague). Et pourtant, à tout instant, ils peuvent être subitement occupés par n’importe quel patient qui passe sur une table d’opération ou l’une des quelque 500 personnes alitées aux étages qui pourrait développer une complication. Que leur arrivera-t-il si les cas sévères de COVID-19 augmentent à nouveau?

C’est un peu comme si une ville de deux millions d’habitants avait seulement cinq pompiers. Pendant plusieurs jours, il est possible qu’il n’y ait aucun incendie. Forcément, on se dira : « Ça fonctionne super bien avec une seule caserne! » Mais le jour où trois incendies se déclarent en même temps, la vulnérabilité du système éclate au grand jour. Au sens propre, on joue avec le feu. Toute l’équipe des soins intensifs est inquiète parce qu’elle sait qu’elle est à deux ou trois urgences majeures d’avoir un vrai problème sur les bras.

Bien sûr, on peut toujours transférer des patients dans d’autres hôpitaux. Mais en attendant de le faire, qu’est-ce que je fais avec ces malades? Je les mets où? Qui s’en occupe? On ne peut pas dire: « Bah, ça en fait juste un de plus! » Pourquoi? Parce que chaque fois qu’on dépasse la capacité maximale d’admission, on diminue la surveillance de TOUS les patients. C’est carrément dangereux. Et ce n’est qu’une question de temps avant qu’on ait à jongler avec ces questions douloureuses. La solution n’est pas facile… On agrandit de l’intérieur ; on tente de déplacer des patients nécessitant moins de surveillance dans d’autres unités ; on maximise l’utilisation des infirmières de soins intensifs et on tente d’aménager au mieux les horaires. On forme en accéléré des recrues afin qu’elles puissent prêter main forte rapidement à leurs collègues.

Pour l’instant, les soins intensifs de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont n’accueillent pas de patients atteints de la COVID. Au printemps, on a admis jusqu’à 20 patients aux prises avec une forme sévère de la maladie, soit pratiquement le maximum permis en temps normal. Au moment où j’écris ces lignes, l’Hôpital général juif en traite sept. Notre tour va arriver, probablement cette semaine.

Pendant ce temps, une partie de la population réclame haut et fort ses libertés. Ces gens sont fatigués de faire des efforts ; ils ne veulent plus entendre parler de la pandémie. Le souci, c’est que le virus, lui, ne se repose pas. Il attend justement qu’on se tanne et qu’on baisse les armes. Cela m’irrite tellement… Ce sont des comportements égoïstes – et à un certain point, antisociaux – qui minent les efforts du reste de la population qui, elle, fait des sacrifices importants dans le but de protéger la collectivité.

Je pense qu’une réalité leur échappe :  quand le système de santé sera saturé – ce qui risque d’arriver rapidement pour toutes les raisons énumérées ci-haut – toutes les personnes qui auront un problème de santé seront touchées. Pas juste les patients COVID. Tout deviendra compliqué, autant pour les maladies chroniques que pour les urgences, comme les infarctus, les AVC et les saignements d’estomac. Ces jeunes qui se sentent invulnérables et qui font le party souffriront peut-être d’un petit problème de santé qui va dégénérer en raison de délais engendrés justement par leur comportement stupide.

Et ne me parlez pas des tenants du protocole de triage avancé! C’est un plan qui existe réellement et qui, dans des situations extrêmes, autorise les hôpitaux à traiter en priorité les patients (affectés par la COVID ou pas) ayant le plus de chance de s’en sortir. Certains aimeraient qu’il soit utilisé dès maintenant pour orienter tous les soins. En d’autres mots, ils préconisent de laisser les plus vieux et les plus fragiles mourir! J’entends ce discours tous les jours.

Encore une fois, cela manque de nuances. Le protocole fonctionne de façon mathématique ; il est non négociable et il n’autorise pas d’exception. Si un patient remplit les critères, on le soigne. Si ce n’est pas le cas, on le soulage et il meurt. Facile à dire quand cela s’applique aux autres. Tient-on le même discours lorsqu’il s’agit de nos parents, de nos enfants… ou de nous-mêmes?

Le 13 mars dernier, alors qu’on entrait en confinement, j’étais inquiet, mais confiant. On avait des plans. On avait de l’énergie. On était prêt. Cette fois, je suis inquiet, mais pour bien d’autres raisons. Qu’on ne s’y trompe pas : les défis de la deuxième vague seront différents, mais ils n’en seront pas moins colossaux.

Mardi 6 octobre

Nous vivons en temps réel un incroyable exercice démocratique. Habituellement, pour la plupart des citoyens, la démocratie se résume à l’acte de voter. En ces temps exceptionnels, nous « votons » tous les jours en choisissant de respecter ou non les consignes sanitaires. Et que trouve-t-on sur notre bulletin de vote? Malheureusement, ce ne sont pas des solutions ; seulement des conséquences. D’un côté, on suit les règles et on perd certaines libertés de façon temporaire. De l’autre, on poursuit notre vie comme si de rien n’était, au risque de faire payer tout le monde – les jeunes comme les vieux, les personnes en santé comme les plus vulnérables. Ceux qui choisissent la deuxième option oublient une chose : lorsqu’on est en santé, il est facile de faire abstraction que l’on pourrait avoir besoin du réseau de la santé un de ces jours.

Aujourd’hui le 6 octobre, sur les quelque 1 000 cas recensés au Québec, environ 280 se trouvent sur le territoire du CIUSS de l’Est-de-l’Île-de Montréal. Peu à peu, les patients sont admis. Ce qui était un raz-de-marée impressionnant il y a quelques mois prend plutôt des airs d’inondation printanière, telle l’eau qui, à la fonte des glaces, grimpe de centimètre en centimètre jusqu’à tout submerger.

Une quinzaine de patients atteints de la COVID-19 sont hospitalisés à Maisonneuve-Rosemont ; quatre sont aux soins intensifs. On est encore loin des nombres de la première vague, mais selon les attentes du gouvernement, on doit présentement accueillir un maximum de cinq patients COVID aux soins intensifs et allouer le reste de nos ressources aux autres malades. Tranquillement, ce nombre pourrait augmenter jusqu’à 16. Mais pour y arriver en maintenant les activités normales, cela représente un manque à gagner de 48 infirmières… qui ne sont pas disponibles. Elles ont quitté ou travaillent dans des secteurs « protégés » de l’hôpital, ce qui signifie qu’on ne peut les emprunter. C’est le cas des infirmières qui œuvrent dans les salles opératoires et qui nous avaient prêté main forte pendant la première vague. La solution? D’abord, une gestion serrée et intelligente de toutes les ressources disponibles. Ensuite, essayer de recruter, certes, mais aussi de délester de façon sensée, c’est-à-dire réassigner des ressources et les former d’avance, sans paralyser d’autres secteurs de l’hôpital.

C’est ici que ma réalité entre en collision avec celles des individus qui ne sont pas inquiets de contracter la COVID-19 et qui agissent au mépris de toutes les règles. Ces gens projettent leurs propres risques – qu’ils estiment faibles – sur le reste de la population. Ils nous croient alarmistes parce que le nombre de cas d’hospitalisations et de décès n’augmentent pas aussi vite que celui des cas positifs. Ils ont raison sur un point : la deuxième vague ne sera pas comme la première. Mais ils ont tort de croire qu’elle sera forcément moins grave. Pendant la première vague, le personnel était présent et les équipements, absents. La zone chaude était concentrée sur le Grand Montréal et les autres régions étaient épargnées. Aujourd’hui, le personnel est absent et les équipements, abondants. Et tout le Québec a été repeint en orange ou en rouge. Déjà fragilisé, le système de santé pourrait être achevé par la pandémie. Les petits hôpitaux régionaux seront rapidement submergés et se retourneront vers les grands centres (Montréal, Québec et Sherbrooke) pour y transférer des patients. Et il faut compter sur un changement de stratégie majeur… Alors que dans la première vague, les hôpitaux étaient activés en séquence (on attendait qu’un établissement atteigne son maximum de cas de COVID positifs avant d’en activer d’autres), ils sont dorénavant activés en parallèle. Ainsi, tous les hôpitaux désignés visent un achalandage égal avant que la valse des transferts ne commence, pour préserver les soins généraux aux autres patients. Dans cette dynamique précaire, il suffirait d’une éclosion d’une dizaine de cas graves à la suite d’un rassemblement, ou même d’une simple malchance, pour que soudainement, tous les hôpitaux qui étaient « presque pleins » soient remplis et débordent. Les conséquences? Des gens pourraient se réveiller dans des unités de soins intensifs à des centaines de kilomètres de leur domicile. Des jeunes qui ont des accidents de voiture pourraient aboutir dans des centres de traumatologie en manque d’infirmières, et donc de soins correctement prodigués. D’autres pourraient passer un temps interminable à l’urgence alors que leur situation s’aggrave…

« Qu’arriverait-il si on vous refusait carrément l’accès à un hôpital parce qu’on considère qu’on ne peut vous réchapper, ou pire, qu’un autre patient a plus de chance de s’en sortir que vous? Personne ne s’est jamais posé la question, car notre système de soins est universel. »

DR FRANÇOIS MARQUIS

Le monde basculerait : un moment, on aurait encore l’impression que tout va bien, et la minute d’après, on frapperait un mur. Et si l’on frappe ce mur – qui pourrait bien être fin octobre ou début novembre selon certaines prédictions – cela signifie que le « protocole de priorisation » pourrait être mis en application.

Ce protocole, c’est le protocole de triage avancé qui a été renommé pour sonner moins « militaire ». Comme j’en ai parlé précédemment, il consiste à trier les patients en fonction de leurs chances de survie, peu importe leur âge ou leur maladie. Tout le monde serait touché, pas seulement les patients ayant la COVID-19. Le point de rupture approche dangereusement vite, et les travailleurs de la santé le sentent.

Et comment réagirait la population si, demain matin, elle n’a plus accès aux soins de santé? Certains diront que l’accès est déjà partiel. Après tout, on parle depuis des décennies des délais d’attente. Mais d’une façon ou d’une autre, on finit par être soigné. Et plus on est malade, et moins ces délais s’appliquent. Qu’arriverait-il si on vous refusait carrément l’accès à un hôpital parce qu’on considère qu’on ne peut vous réchapper, ou pire, qu’un autre patient a plus de chance de s’en sortir que vous? Personne ne s’est jamais posé la question, car notre système de soins est universel. C’est une idée incongrue, tellement loin de notre réalité et pourtant, plusieurs personnes sur Terre la vivent chaque jour. Ce serait un recul sociétal désastreux. Les plus insouciants devant la pandémie ne poussent jamais leur réflexion jusque-là.

Je comprends la frustration et la colère devant les fermetures, les pertes d’emploi, l’appauvrissement de notre qualité de vie et de notre santé mentale, mais… on n’en serait pas là si ce n’était des petites et grandes désobéissances qui ont ponctué la fin de l’été et le début de l’automne. Une cascade d’événements a été déclenchée et elle sera difficile à arrêter. Les efforts exigés pour qu’une zone rouge redevienne orange ou jaune, peut-être verte, sont démesurés comparativement aux efforts qui auraient été nécessaires pour maintenir une région en zone verte ou jaune. C’est le cauchemar de la prévention: quand on met en place des mesures pour déjouer les pires scénarios et que ces derniers ne se produisent pas, on a l’impression de dilapider des ressources pour des résultats nuls. Pourtant, cette « absence » n’est autre qu’une réussite – même si elle demeure intangible.

Je le rappelle: cette pandémie est un exercice démocratique. C’est peut-être le temps que la majorité silencieuse, qui respecte les règles, s’élève contre ceux qui, au nom de leurs libertés individuelles, compromettent les chances de tous et chacun.

Dans les prochains mois, que je ne vois pas des antimasques ou des antivaccins se plaindre aux médias qu’ils n’ont pas été soignés assez rapidement par un système de santé dépassé. Je n’aurais qu’une chose à leur dire : voilà les conséquences de vos actes.

Collaboration: Marie Lambert-Chan

À suivre!

Surveillez cette page pour connaître la suite. Ce carnet se bonifiera au fil du temps.

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