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Santé

L’hypocondrie: une souffrance bien réelle

Que veut vraiment dire être en santé? L’expression prend un sens absolu chez les hypocondriaques.
08-10-2020

« Ils ont souvent la croyance que cela signifie de n’avoir jamais de “symptômes” : jamais de crampes, de sensations cardiaques, de douleurs au ventre, aux côtes ou à la tête… », explique la Dre Judith Brouillette, médecin psychiatre à l’Institut de cardiologie de Montréal.

Dès qu’ils perçoivent la moindre sensation inhabituelle, les voilà pris dans l’engrenage : comme ils soupçonnent un problème, ils portent une attention disproportionnée à leur corps, ce qui leur fait remarquer encore plus d’anomalies, autant de preuves qu’ils ont assurément quelque chose de grave. « L’élément déclencheur de l’inquiétude n’est pas imaginaire : la perception d’un signal du corps est réelle, mais c’est son interprétation qui est problématique », poursuit la Dre Brouillette.

Cela vous rappelle des inquiétudes vécues pendant le confinement ? Nous aussi ! Une étude britannique publiée dans la revue savante American Psychologist a d’ailleurs montré que, au cours du mois d’avril, 15 % des 842 personnes sondées en ligne répondaient aux critères menant à un diagnostic d’anxiété liée à la santé qui pourrait prendre différentes formes, dont l’hypocondrie si le trouble persiste dans le temps. Pas de panique, estiment les experts. « Pour certains qui avaient déjà des tendances hypocondriaques, mais chez qui ce n’était peut-être pas assez marqué pour qu’on pose un diagnostic, il se peut que la pandémie soit un déclencheur. Mais je pense qu’une majorité va avoir ce que j’appellerais une “hypocondrie transitoire”, qui va s’estomper avec le retour à la normale », avance Frédéric Langlois, professeur au Département de psychologie de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) et spécialiste des troubles anxieux.

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Les véritables hypocondriaques, eux, ne connaîtront pas le repos, car leur angoisse est ancrée bien plus solidement. Leur trouble n’est pas rare : on considère qu’il touche de 1 à 20 % de la population, selon la définition utilisée et les populations observées. Généralement, médecins et psychologues s’entendent pour dire que le vrai chiffre se trouve à mi-chemin, entre 6 et 13 %, avec une proportion plus forte chez des personnes présentant un autre trouble de santé mentale. La question qui émerge devant ces statistiques : comment prendre soin de la santé psychologique de ces gens qui n’en ont que pour leur santé physique ?

Soif de se rassurer

Derrière l’étiquette réductrice de « malade imaginaire » se cache une réelle souffrance dont il est difficile de se débarrasser. Car le diagnostic même d’hypocondrie contredit les certitudes les plus profondes de la personne. « Contrairement, par exemple, au trouble anxieux généralisé, où l’individu est conscient de son agitation, l’hypocondriaque croit percevoir des signes physiques alarmants, alors il est convaincu que sa maladie est physique », souligne Alain Vadeboncœur, chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal.

Le Dr Vadeboncœur est bien placé pour le savoir : son père était un hypocondriaque « de classe experte », qui a craint d’être gravement malade toute sa vie… jusqu’à ses 83 ans, où il a reçu un diagnostic de cancer. Ironiquement, cette nouvelle lui a procuré une période de répit − mais seulement pour quelques mois, car son hypocondrie a refait surface après qu’il a été opéré avec succès.

Cet exemple illustre combien tout se joue dans l’appréhension chez les hypocondriaques. Cette soif de se rassurer en pousse plusieurs à collectionner les examens et tests médicaux, même si ces derniers se révèlent presque toujours négatifs. «Ils consultent à droite et à gauche, ça devient envahissant pour eux, mais ils persistent à le faire parce qu’ils ne trouvent simplement pas de réponse qui les satisfait. C’est qu’on ne peut pas démontrer l’absence de maladie. Même quand on ne trouve rien d’anormal, il reste un doute qui plane!» ajoute-t-il.

Plusieurs se rabattent également sur le Web pour y consommer compulsivement de l’information médicale (on parle alors de « cybercondrie »). Cette habitude ne remplace généralement pas les consultations médicales, puisqu’elle s’installe plutôt en parallèle, a montré une étude autrichienne publiée en 2019 dans le Journal of Medical Internet Research (oui, oui : une revue se consacre au sujet!).

À noter que, paradoxalement, certains hypocondriaques adopteront des comportements d’évitement (par exemple, refuser d’aller voir un médecin malgré la conviction d’avoir un cancer) dans l’espoir de ne pas nourrir leur anxiété.

Un seul médecin

Pour ceux qui se reconnaissent en lisant ces lignes : la première chose à tenter − avant même de songer à l’aide psychologique − est de consulter un seul et même médecin de façon régulière, généralement une fois par mois. Plus souvent, cela nourrirait l’obsession ; moins souvent, cela pousserait à prendre rendez-vous ailleurs entretemps, explique la Dre Guylaine Lajeunesse-Viens, médecin au groupe de médecine de famille universitaire Sacré-Cœur à Montréal. Or, la consultation de plus d’un médecin et la surinvestigation peuvent empirer la situation, met-elle en garde, car le patient peut alors se dire « Si je n’avais pas quelque chose de grave, si ce n’était pas inquiétant, on ne me ferait pas passer tous ces tests ! »

Dre Guylaine Lajeunesse-Viens Photo: Jean-François Hamelin

En outre, les rendez-vous réguliers permettent un meilleur contact entre le patient et le médecin. « On connaît les patients depuis longtemps, alors on peut développer tranquillement la confiance. On confirme au patient qu’on le croit quand il nous rapporte les symptômes qui l’inquiètent. » Il ne s’agit pas d’une mise en scène du côté du médecin : « C’est notre travail de nous assurer nous-mêmes que le patient n’a rien parce que les hypocondriaques peuvent bien évidemment tomber malades comme tout le monde ! »

Cette alliance thérapeutique sera précieuse à la prochaine étape, la plus difficile à franchir : amener le patient à considérer la dimension psychologique de sa souffrance. « C’est un diagnostic un peu tabou, car ce n’est pas toujours facile d’en discuter avec les patients. Ils ont souvent l’impression qu’on leur dit que c’est dans leur tête, alors que ce n’est pas du tout ce qu’on essaie d’expliquer », mentionne la Dre Lajeunesse-Viens.

Et la distinction entre les maux du corps et ceux de l’esprit est non seulement stigmatisante, mais elle sous-entend aussi que la maladie mentale n’est pas un problème médical, ce qui est faux, dit pour sa part la Dre Brouillette. « Ce n’est pas parce que l’on comprend moins les troubles psychologiques qu’ils ne sont pas valables ! Le cerveau est plus dur à étudier, mais avec l’observation des neurotransmetteurs, c’est plus facile d’accepter qu’il peut y avoir des déséquilibres chimiques comme c’est le cas pour d’autres organes. » Pour elle, tenir une personne responsable de sa maladie mentale est par conséquent aussi déraisonnable que blâmer un diabétique pour son pancréas qui ne sécrète pas assez d’insuline.

Malgré tout, le préjugé que « c’est dans ta tête, alors il n’y a pas de vrai problème » persiste. Ainsi, il s’écoule généralement plusieurs années entre le début des consultations médicales régulières d’un hypocondriaque et sa prise en charge psychologique − pour ceux qui acceptent de franchir cette étape.

Apprivoiser l’anxiété

Comme le médecin avant lui, le psychologue devra accueillir la souffrance du patient. Mais son défi sera de l’amener à considérer que son état psychologique peut être lié aux signaux de son corps et à leur intensité. Pour y arriver, le patient est invité à noter les signaux physiques qui l’inquiètent de même que les émotions vécues dans les jours précédant la perception de ces sensations. Ces observations serviront de point de départ pour aiguiller la thérapie.

« L’hypocondrie est un peu la cousine du trouble panique, de l’anxiété généralisée et du trouble obsessionnel-compulsif, indique le professeur Langlois, de l’UQTR. On utilise donc des outils semblables en thérapie, comme couper les comportements de réassurance [telle la consultation médicale excessive] ou encore exposer le patient aux idées qui lui créent de l’anxiété, afin qu’il réalise qu’il peut s’habituer à la sensation d’anxiété. Il faut juste qu’il se donne la chance de la vivre pour que le cerveau enregistre le message que c’est tolérable. »

Cette formation de nouveaux chemins mentaux est le principe de base de la thérapie cognitivocomportementale (TCC), une approche très populaire pour la gestion de l’anxiété. En d’autres termes, elle cherche à reprogrammer un processus psychologique afin de réduire l’emprise des pensées provoquant de la souffrance.

La TCC aurait toutefois ses limites, puisqu’elle ne s’attaque pas aux causes du trouble, estime le psychologue Donald Bouthillier. Celui-ci se spécialise dans les troubles psychosomatiques, c’est-à-dire les troubles où la souffrance psychologique se manifeste par des modifications chimiques menant à des symptômes corporels, comme des sensations de chaleur dans l’abdomen ou des tensions musculaires. Ce phénomène pourrait expliquer que plusieurs souffrent à la fois d’hypocondrie et d’autres troubles psychologiques. En clinique, on observe par exemple des dépressions qui sont d’abord masquées par le diagnostic d’hypocondrie, car le patient aborde seulement les symptômes physiques alors que ceux-ci découlent de sa souffrance psychologique.

Selon le psychologue, la meilleure approche est donc d’accompagner le patient dans l’exploration des expériences négatives du passé. « Le refus de ressentir la souffrance cause le problème. Tant qu’une émotion n’est pas intégrée, elle va continuer de créer des mécanismes de défense qui vont influencer nos comportements. »

Tout cela signifie-t-il qu’on peut en guérir ? Au bout de ce périple médical et psychologique, entre le tiers et la moitié des hypocondriaques verront une amélioration de leur état. Il est cependant plus approprié de parler de gestion plutôt que de guérison.

« Comme pour tous les troubles d’anxiété, le patient gardera toujours une fragilité, relève le professeur Langlois. Il devra rester à l’affût lors de situations stressantes pour éviter de retomber dans ses mauvaises habitudes… Mais c’est possible aussi qu’une personne ne rechute jamais. » L’expression être en santé aura pris un nouveau sens.

Illustration: Sébastien Thibault

Cachez ce terme que je ne saurais voir!

Bien que le terme hypocondrie soit toujours largement utilisé, autant dans les cabinets de médecine et de psychologie que par le grand public, il faut savoir qu’il a été évacué du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (ou DSM), le célèbre ouvrage de référence des troubles de santé mentale, lors du passage de la quatrième à la cinquième édition, en 2013.

Dans la refonte, le trouble a été subdivisé en deux : si l’accent est mis sur une anxiété avec peu ou pas de symptômes physiques, on parle de «crainte excessive d’avoir une maladie»; si l’hypocondrie est associée à une forte souffrance physique généralement inexplicable par la médecine, il s’agit d’un «trouble à symptomatologie somatique».

La disparition du mot hypocondrie visait en partie à se débarrasser de sa connotation négative. Une justification qui fait sourciller le psychologue Donald Bouthillier. «Les gens n’aiment pas utiliser la nouvelle nomenclature! C’est long à dire et il est difficile de comprendre ce que les appellations signifient, alors c’est peu employé. De plus, comme on parle de trouble ou de crainte excessive, les gens se sentent quand même étiquetés et stigmatisés!»

La nouvelle version du DSM introduit également des critères de diagnostic positifs (par exemple la présence d’un comportement) plutôt que négatifs (comme l’absence d’explication médicale).

Sept ans plus tard, qu’ont apporté ces changements aux hypocondriaques? Vraisemblablement peu de choses, répondent les experts interrogés. «Ce n’est pas parce que la définition change que ce que vivent les gens va changer!» commente tout bonnement le Dr Vadeboncœur.

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