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Santé

Cancer: les thérapies complémentaires, au-delà des traitements médicaux

16-05-2019

Illustration: Dorian Danielsen

Yoga, méditation, acupuncture, curcuma, vitamine C, probiotiques : certains tentent par tous les moyens de mater le cancer ou de trouver un soulagement aux traitements médicaux éprouvants.

Les salutations au soleil, ces successions de mouvements bien connues, se font en douceur, aujourd’hui, dans le groupe de Candace Labbé, professeure de yoga-thérapie à Saint-Basile-le-Grand. Elle invite les participantes, des femmes atteintes d’un cancer du sein, à rester dans le moment présent, à s’en tenir à ce qui se passe sur leur tapis coloré. Le cours est toujours gratuit, offert par la Fondation cancer du sein du Québec. «On a moins de sous disponibles à cause de la maladie, alors c’est vraiment bien», témoigne Chantal, une Montérégienne de 47 ans.

C’est à la fin de la séance, dans la lumière encore tamisée, qu’elle nous dit faire du sport tout le temps… même si elle en est à son 39e traitement de chimiothérapie. «Hier, c’était une randonnée au mont Saint-Hilaire, aujourd’hui le yoga et demain le ski de fond dans des pistes difficiles. Je m’accroche à ça pour combattre la fatigue extrême et l’anxiété.»

Mona, elle, lutte avant tout contre le chemo brain, un terme qui renvoie aux difficultés cognitives causées par la chimiothérapie. Le yoga, mais surtout la méditation et la visualisation sont ses armes. «J’ai une petite fille de quatre ans, alors je dois continuer à être organisée, raconte-t-elle à voix basse, comme pour prolonger les bienfaits du cours de yoga. Ça m’aide énormément.»

Ces femmes ne sont pas les seuls patients à chercher des outils pour améliorer leur qualité de vie. Environ la moitié des personnes atteintes d’un cancer ont recours à divers produits et techniques, selon une revue systématique de 2012, une proportion qui allait croissant.

Il n’est pas étonnant que les malades cherchent des solutions : le diagnostic de cancer est dévastateur et rime bien souvent avec chimiothérapie. Ils veulent ainsi lutter contre les nombreux effets secondaires de ces traitements : fatigue extrême, douleur, insomnie, diarrhée, hypersensibilité au froid, neuropathie, troubles de la mémoire et de la concentration, nausées, vomissements, nez qui coule, symptômes dépressifs, sans oublier le stress et l’anxiété. Plus de 67 % des patients composent avec au moins six effets secondaires, d’après une étude australienne parue dans PLOS ONE en 2017.

«Sur le plan psychologique, le diagnostic de cancer, le traitement et les effets secondaires sont vécus comme une perte de contrôle. Suivre une thérapie complémentaire, c’est reprendre un peu les choses en main, être proactif. »

Linda Carlson, professeure de psychologie

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Si le yoga est populaire, cette pratique est loin d’être la seule sur la liste officieuse que reçoivent ou s’échangent les malades. Sur le Web, et dans le bureau de plusieurs naturopathes et autres thérapeutes, une panoplie de produits est conseillée pour soulager ces maux. Acide alphalipoïque, protéine de petit-lait riche en glutamine, racine de guimauve, écorce d’orme rouge, gamma-oryzanol, curcuma, zinc, probiotiques, champignons médicinaux asiatiques : l’offre semble infinie.

«Dès que quelqu’un reçoit un diagnostic de cancer, tout le monde se met à lui envoyer des hyperliens, lui conseillant d’essayer le curcuma, les baies d’açaï ou telle vitamine. La personne ne sait plus quoi penser ni quels conseils mettre en pratique. C’est très mélangeant», explique la professeure de psychologie de l’Université de Calgary Linda Carlson, qui fait partie de l’équipe ayant rédigé les directives cliniques au sujet des thérapies complémentaires pour le cancer du sein. L’expression «thérapies complémentaires» fait référence à toutes les stratégies utilisées en plus des traitements médicaux (chirurgie, radiothérapie, hormonothérapie, immunothérapie, chimiothérapie et autres thérapies ciblées).

«Sur le plan psychologique, le diagnostic de cancer, le traitement et les effets secondaires sont vécus comme une perte de contrôle. Suivre une thérapie complémentaire, c’est reprendre un peu les choses en main, être proactif», ajoute-t-elle.

Soulager corps et esprit

Depuis 30 ans, Linda Carlson se penche sur les moyens complémentaires qui permettent de soulager les patients, particulièrement les thérapies de type corps-esprit. La chercheuse a effectué une revue de la littérature en 2017 qui montre que, chez les individus atteints d’un cancer, la visualisation et l’hypnose semblent utiles pour réduire les nausées et les vomissements, tandis que la méditation, le yoga et le taï-chi améliorent la qualité de vie en général et diminuent l’anxiété et la dépression. «Certaines données laissent entendre que ces thérapies influent sur le système immunitaire et que cela se fait à travers les hormones de stress. Le résultat est une baisse des effets secondaires.»

Pour rendre la méditation accessible à tous, son équipe évalue présentement l’efficacité d’un programme de 12 séances de méditation de pleine conscience en groupe par visioconférence pour des personnes qui souffrent d’un cancer du sein ou du côlon. «La moitié des participants, soit 180 au total, suivra le programme pendant le traitement et l’autre moitié après le traitement. On pourra alors comparer l’intensité des symptômes.»

Elle constate que les différentes thérapies qui agissent sur la relation de l’esprit et du corps et qui sont soutenues par la littérature scientifique deviennent courantes dans les centres de traitement. «Il y a encore des médecins de la vieille école qui pensent que ce sont des idées folles de granolas, mais la plupart ont vu les avantages sur les patients. Aujourd’hui, la controverse porte plutôt sur des produits naturels, des plantes, des vitamines et des diètes pour lesquels il n’y a pas vraiment de données probantes.»

Comme les perfusions de vitamine C, qui ont causé l’émoi ces derniers temps au Québec, plusieurs traitements complémentaires sont utilisés sans avis médical dans le but d’atténuer les maux débilitants. Plus inquiétant encore, des techniques et produits seraient parfois employés comme thérapie «parallèle» : à ce stade, ils remplacent carrément les traitements médicaux. Toutefois, ces cas seraient plutôt rares, à en croire une étude américaine publiée en 2017 dans le Journal of the National Cancer Institute.

Fait intrigant : les personnes qui renoncent complètement aux traitements classiques sont plus jeunes, sont plus souvent des femmes et ont un statut socioéconomique élevé. «Comme la plupart des thérapies parallèles ne sont pas couvertes par les assureurs, leur usage dépend des ressources financières pour les payer, mentionne l’un des auteurs de l’étude, le Dr Skyler Johnson, de la Yale School of Medicine, au Connecticut. Mais on ne sait pas encore très bien pourquoi les personnes plus éduquées sont plus susceptibles d’y recourir. Peut-être est-ce une simple association avec un revenu important ou alors ces gens estiment avoir assez de connaissances en médecine et sur le cancer, mais ils ne comprennent pas les nuances à apporter et les données qui sont nécessaires pour prouver qu’un traitement est efficace.»

L’équipe a poursuivi ses travaux pour découvrir que les individus atteints d’un cancer curable et adeptes de thérapies complémentaires sont plus susceptibles que les autres patients de refuser des éléments du plan de traitement (ils peuvent par exemple dire oui à la chimiothérapie et non à la radiothérapie). Cela a une incidence négative sur l’issue des traitements : ils seraient deux fois plus à risque de décès. Bref, les adeptes de thérapies complémentaires et parallèles ne sont pas totalement différents; leurs choix «représentent un continuum», écrivaient les chercheurs dans JAMA Oncology, qui incitaient les médecins à engager la discussion avec tous leurs patients.

Illustration: Dorian Danielsen

Effets de mode

C’est justement ce dialogue que France Vachon entretient en tant que documentaliste à la Fondation québécoise du cancer en répondant aux questions des patients sur la ligne Info-cancer. Elle passe beaucoup de temps à fouiller la littérature scientifique ainsi que les articles moins fiables sur Internet pour voir venir les coups. «Ce sont des modes. Pendant un temps, on parlera de l’huile de ceci, puis de l’injection de cela. Au téléphone, on essaie de voir ce que les gens savent sur le sujet, s’ils sont au courant des recherches, pourquoi ils veulent faire telle cure. On fournit la meilleure information disponible fondée sur la science.»

Le service recommande surtout aux malades d’en parler avec le personnel soignant. «Il ne faudrait pas nuire au traitement… C’est sur ce principe que la Fondation a construit son offre de service en thérapies complémentaires : notre choix s’est arrêté sur la massothérapie, la kinésiologie et l’art-thérapie, dont les bienfaits sont reconnus, et l’on sait qu’au pire ils ne nuiront pas.»

Cela ne veut pas dire que le reste ne fonctionne pas. Peut-être que des études complètes révéleront un jour l’efficacité et l’innocuité des perfusions de vitamine C, par exemple. «Mais si vous n’avez pas une super alimentation, ne bougez pas 150 minutes par semaine, ne travaillez pas à la réduction du stress des habitudes efficaces selon la science , je ne vois pas pourquoi vous iriez suivre des thérapies dont l’efficacité n’est pas prouvée, dit Linda Carlson. Mais la nature humaine est ainsi faite, on cherche une cure miracle…»

Ou un peu plus d’espoir? Après 42 ans à traiter des patients atteints de cancer, le chirurgien colorectal de l’Hôpital général juif de Montréal Philip H. Gordon a dû subir des traitements de chimiothérapie pour un cancer du pancréas. Il a publié en 2018 un article dans Diseases of the Colon and Rectum pour informer ses collègues de la réalité des traitements. La «tête qui pèse 100 livres», des engourdissements qui peuvent aller «jusqu’au point où boutonner une chemise est difficile, voire impossible», le goût métallique «qui coupe l’appétit et rend désagréable même le brossage des dents». Il savait que le sport peut aider à soulager la fatigue : une revue systématique canadienne parue dans Current Oncology concluait en 2017 à une amélioration de la qualité de vie des patients actifs pendant et après les traitements médicaux. «Mais ça demande un effort colossal», écrivait le Dr Gordon.

De façon rétrospective, il estimait avoir fait un mauvais travail avec les patients, pas par manque de compassion, ni de temps ou de connaissances, mais simplement parce qu’il «n’avait jamais expérimenté ce qu’ils vivaient». Il encourageait ses collègues à se familiariser avec les divers agents de chimiothérapie pour pouvoir mieux informer et soutenir les patients. Le Dr Gordon est décédé en 2018, mais ses propos rappellent que les recommandations et la réalité sont deux choses parfois bien éloignées…

Pour sa part, Chantal fait tout comme il faut : de l’alimentation à la gestion du stress en passant par l’activité physique, même «si ce serait plus facile de rester à la maison, à cause de la fatigue, mais je me retrousse les manches». Sa cure «bonus», c’est le jus vert préparé par son conjoint chaque jour. Ça lui donne de l’énergie. Reste qu’elle ne se fait pas d’illusions. «C’est peut-être psychologique! Mais j’essaie de mettre toutes les chances de mon côté.»

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