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Sciences

Une baleine à bosse à Montréal

04-06-2020

Richard Sears-MICS Photo

Depuis samedi 30 mai, une baleine (ou rorqual) à bosse séjourne dans le fleuve Saint-Laurent à Montréal, dans les secteurs du pont Jacques-Cartier et du Vieux-Port.

Si ce n’est pas la première fois qu’un mammifère marin est observé dans la ville, loin de son habitat habituel (un béluga avait été repéré dans le Vieux-Port en 2012, une «baleine de 9 tonnes» s’était égaré dans le port en 1901), c’est une situation inédite qui attire bien évidemment de nombreux curieux.

La raison pour laquelle elle s’est aventurée jusqu’ici restera sans doute mystérieuse : l’animal peut être désorienté, un peu trop explorateur ou encore il peut avoir suivi des proies. Décrypter précisément la situation de cet individu qui se retrouve loin de son habitat est complexe, parce qu’elle est par définition extrêmement rare, mais les baleines à bosse sont le sujet d’étude de nombreux scientifiques et sont même les grands cétacés les mieux connus.

Richard Sears, fondateur de la Station de recherche des Îles Mingan, étudie les baleines dans le Saint-Laurent depuis plus de 40 ans. Il répond à nos questions.

Québec Science: Comment estimer l’âge et l’état de santé d’un rorqual à bosse ?
Richard Sears:
Dans le Saint-Laurent, on a l’habitude de suivre les rorquals à bosse de près, grâce à la photo-identification. On a mis au point un catalogue de près de 1000 individus. Ainsi pour reconnaître une baleine, on se réfère au patron de coloration (couleur, marques, cicatrices), à la forme et à la dentelure de sa nageoire caudale. Comme nos empreintes digitales, ces caractéristiques sont uniques à chaque individu.

La « baleine de Montréal » n’apparaît pas dans ce fameux catalogue. Et comme en plus elle n’est pas très grande (environ 10 mètres), on peut dire sans se tromper qu’elle est jeune. Il faut savoir que chez les baleineaux, le patron de coloration est encore en train de s’établir. Un peu comme une photo de polaroid qui a besoin de temps pour que sa couleur se révèle. Ou comme les cheveux et les yeux d’un enfant qui changent de couleur avec le temps.

Quant à estimer son état de santé, c’est une question d’expérience. En la voyant sauter, j’ai eu l’impression qu’elle était en bonne forme. Si elle a accumulé assez de réserves en se nourrissant correctement (krill, hareng, capelan, lançon) ce printemps et l’an passé, alors elle est capable de ne pas ou peu se nourrir plusieurs semaines. Cela fait partie des adaptations des rorquals : accumuler une couche de graisse pour se permettre ensuite de jeûner lors des migrations en quête de lieu de reproduction ou de nouvelles zones d’alimentation.

Richard Sears-MICS Photo

QS: Certains soirs, la baleine a sauté des dizaines de fois. Pourquoi les baleines à bosse font-elles de telles acrobaties ?
RS:
Les sauts sont un comportement habituel qu’elles peuvent adopter pour plusieurs raisons. Ça peut être un signe d’agressivité : des mâles qui tenteraient de prendre la place d’un autre en position de dominance par exemple.

C’est aussi fréquent qu’une mère en fasse la démonstration à son petit, qui l’imite. Les rorquals peuvent aussi simplement s’amuser, à l’instar des dauphins qui surfent sur une vague. Les baleines à bosse sont très expressives, et il existe de grandes différences de tempérament d’un individu à l’autre.

Concernant la « baleine de Montréal », ces acrobaties peuvent être le signe qu’elle s’amuse ou bien qu’elle ne comprend pas sa situation. Autrement dit, on ne sait pas si la locataire du fleuve est contente ou frustrée.

QS: Il y a encore beaucoup d’inconnues sur les cétacés. Comment s’y prend-on pour étudier les rorquals à bosse ?
RS:
Il existe de nombreuses techniques. La plus connue, c’est justement la photo-identification, indispensable pour suivre les déplacements des rorquals, connaître l’organisation sociale ou encore décrypter le comportement de chaque individu.

On peut aussi faire des biopsies, c’est-à-dire prélever un morceau de peau et de gras, pour avoir des informations génétiques, comme connaître le sexe ou la filiation. On peut recueillir des échantillons de souffle pour y détecter divers composants biologiques comme des bactéries, en approchant une boîte de Petri à l’aide d’une perche ou même d’un drone.

Pour savoir ce qu’il se passe sous l’eau, sachant que les baleines y passent près de 80 à 90% de leur temps, on peut poser des émetteurs (ou des balises) dans le dos de l’animal grâce à une arbalète ou à une perche. Avec cette méthode, on obtient des informations sur le profil de plongée de la baleine ou sa vitesse de nage. Certaines balises peuvent aussi être associées à des capteurs acoustiques ou à des caméras.

Également, quand on suit la baleine, on peut récupérer ses excréments pour en savoir plus sur ce qu’elle mange ou encore sur son taux de corticoïde, témoin du niveau de stress.

QS: C’est un beau spectacle pour les Montréalais mais que va devenir l’animal?
RS: On lui souhaite de faire demi-tour et de reprendre le bon chemin toute seule. Parce qu’il sera difficile, peut-être même contre-productif, de l’escorter jusqu’à Tadoussac.

Rappelons qu’il est important de ne pas déranger la baleine, c’est-à-dire de ne pas aller sur l’eau, et dans tous les cas de garder une distance minimale de 100 mètres, comme le prévoit le Règlement sur les mammifères marins de la Loi sur les pêches du Canada.

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