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Sciences

Ce que les singes nous ont appris

19-10-2015

Photo: Pixabay

Pour mieux comprendre l’évolution des sociétés humaines, l’anthropologue Bernard Chapais a choisi l’étude des primates. Il a découvert chez nos cousins de quoi bouleverser notre façon de voir le monde. Explications.

Si nombre de chercheurs en sciences sociales partagent les vues de Charles Darwin sur l’évolution des espèces, la plupart répugnent cependant à appliquer les mêmes principes aux rapports sociaux. Résultat, le débat opposant nature et culture – anthropologie sociale et primatologie comportementale – con­tinue de faire rage dans les salles de cours et de réunion des universités du monde. Vaines discussions? C’est en tout cas l’avis du primatologue québécois Bernard Chapais.

Après avoir passé 25 ans à étudier les macaques japonais, ce professeur au département d’anthropologie de l’Université de Montréal se définit comme un trait d’union entre ces deux approches. «Les gens ne réalisent pas à quel point la vie sociale humaine est enracinée dans la biologie», résume-t-il.

Dans Liens de sang, son livre qui vient juste de paraître aux Éditions du Boréal – et qui reprend en partie Primeval Kinship, paru en 2008 aux Éditions de l’université Harvard –, Bernard Chapais nous invite à remonter dans le temps soit jusqu’à il y a 6 ou 7 millions d’années, alors que les homininés – la lignée à laquelle appartient l’espèce humaine – et les grands primates ont commencé à évoluer séparément. En étudiant comment vivent certains des singes (bonobos, chimpanzés, gorilles), les primatologues ont constaté la genèse de certains de nos traits comportementaux, jusque-là pourtant estampillés 100% humains.

Ainsi, des phénomènes comme le lien conjugal, la coopération ou les inégalités sociales n’auraient rien d’inventions spontanées. Leurs racines se trouveraient dans des comportements déjà en vigueur chez nos ancêtres communs. Puis l’évolution des facultés cognitives et de la capacité culturelle aurait multiplié et complexifié les règles et lesfonctions sociales humaines.

«Au fil des années, des chercheurs, comme Robin Fox l’anthropologue culturel spécialiste de la parenté, ont réalisé de façon cumulative que de plus en plus de caractéristiques, que l’on pensait uniquement humaines, étaient partagées par les autres primates. Comme le tabou de l’inceste, mais aussi la reconnaissance des proches parents et le lien sexuel stable, qu’il s’agisse de monogamie ou de polygynie», précise Bernard Chapais. Dans son ouvrage, l’auteur soutient que la comparaison des humains et des primates révèle l’existence d’une structure commune à toutes les sociétés humaines, au même titre qu’il existe une structure sociale propre au chimpanzé et ancrée dans sa biologie. Après avoir décrit cette structure profonde, il s’emploie à en reconstituer l’évolution depuis la séparation des lignages humain et chimpanzé.

Déjà, dans les années 1960, l’anthropologue Claude Lévis-Strauss soutenait que les sociétés humaines étaient nées avec le tabou de l’inceste, l’exogamie – le mariage avec un partenaire d’un autre groupe – et les ententes matrimoniales entre groupes. L’étude des primates démontre que de nombreux autres aspects du modèle développé par le célèbre anthropologue sont présents chez ces espèces. On les retrouve cependant en pièces détachées et sous des formes plus simples, selon Bernard Chapais. Ce dernier écrit: «À l’encontre de toute logique, les études sur les primates peuvent nous éclairer non seulement sur les traits que nous partageons avec eux, mais aussi sur des traits spécifiquement humains.» Ainsi, la relation privilégiée qu’entretient le père avec ses enfants, tout comme la façon dont ces derniers reconnaissent leur géniteur, trouverait son fondement dans l’existence d’un lien reproducteur stable que connaissaient déjà les primates.

«Les études sur les primates peuvent nous éclairer non seulement sur les traits que nous partageons avec eux, mais aussi sur des traits spécifiquement humains.»

– Bernard Chapais

Longtemps, les chercheurs ont pensé que les premiers homininés étaient passés d’une promiscuité sexuelle totale, comme la pratiquent les chimpanzés et les bonobos – nos plus proches parents -, à la monogamie. Or, c’est faux. L’étude des primates indique plutôt que ce développement est passé par la polygynie. D’ailleurs, l’auteur cite dans son ouvrage l’exemple du gorille des montagnes, dont les unités reproductrices comprennent un seul mâle. Cedernier pratiquerait moins l’infanticide au détriment des petits nés dans son propre groupe qu’il ne le fait aux dépens de ceux nés ailleurs.

Les échanges matrimoniaux et les alliances qui en découlent seraient aussi hérités de nos lointains ancêtres, et cela, bien avant l’apparition du langage. Depuis plusieurs décennies, des recherches témoignent en effet de l’importance de l’exogamie chez de nombreux primates. À la puberté, selon les espèces, les mâles ou les femelles quittent volontairement leur groupe pour aller fonder ailleurs une nouvelle famille. Chez les chimpanzés, la femelle, après avoir enfanté, perd le contact avec ses propres parents. Par contre, elle noue des relations au sein de sa nouvelle famille: toilettage mutuel et soutien en cas de conflits sociaux.

Liens de sang décrit donc soigneusement les différents cas de figure des relations sociales chez les espèces de primates. Avec quelle lignée entretient-on des liens? Celle du père ou de la mère? Jusqu’à quel degré de parenté se reconnaît-on pour s’allier? Comment choisit-on son partenaire sexuel? Autant de questions et d’informations qui permettent, selon Bernard Chapais, de lire notre passé commun avec, notamment, le chimpanzé. Cela dit, le primatologue précise quand même que cet animal a continué d’évoluer au cours des dernières 6 millions d’années et qu’il n’a rien d’un fossile!

Pour se bâtir, les sociétés humaines auraient emprunté de nombreux éléments comportementaux en vigueur chez nos ancêtres, éléments qui, en se combinant, ont peu à peu abouti à des phénomènes sociaux très complexes.

Contrairement à Claude Lévis-Strauss, Bernard Chapais considère donc que les prémisses de l’échange matrimonial ont un fondement biologique et que leur compréhension s’inscrit dans une perspective évolutionniste. «On peut décomposer ce phénomène très complexe et culturellement variable en plusieurs matériaux sociaux, cognitifs, émotionnels. On en retrouve certains chez les primates, d’autres sont originaux», explique le professeur.

Dans son livre, Bernard Chapais insiste sur l’importance de la monogamie pour faciliter les rapports amicaux entre groupes. Le lien reproducteur stable a permis au père de reconnaître ses propres enfants et à ces derniers de le reconnaître, lui. En cas de rencontre entre deux groupes, les mâles étaient en mesure de reconnaître leurs filles, leurs soeurs, qu’ils avaient fréquentées plusieurs années, tout comme ils reconnaissaient les conjoints de leurs soeurs et leurs gendres, pour ensuite nouer des relations amicales avec eux. Ces rapports auraient ainsi donné naissance aux premiers réseaux de parenté multigroupes.

Concrètement, les frères et soeurs deviennent des alliés à vie, ce qui n’est pas le cas chez les autres primates. Lesgrands-parents maternels et paternels peuvent prendre soin d’un enfant; et les mâles, protéger des descendants qu’ils auraient pu autrement attaquer. À partir de ce que l’auteur appelle la tribu primitive, les sociétés humaines seraient ensuite passées à des structures de solidarité emboîtées les unes dans les autres au sein de fédérations. Leséchanges mutuels d’enfants, garants de ces alliances, découlent de ce type d’entente que l’on retrouvera en vigueur dans de nombreux modèles culturels partout sur la planète. Selon le chercheur, les rois donnant en mariage leur fille au fils du souverain d’un autre royaume, les mariages entre cousins croisés, le fait d’épouser la femme de son frère décédé ou, pour un veuf, de se marier avec la soeur de son épouse seraient autant de manifestations culturelles d’un phénomène ayant des bases biologiques multiples.

Longtemps, les anthropologues ont considéré que l’énorme variabilité culturelle avait affranchi l’être humain de sa biologie. Mais Bernard Chapais réfute absolument cette hypothèse. «La biologie détermine une vaste gamme d’objectifs comportementaux généraux, tandis que la culture apporte une grande variété de moyens de satisfaire chacun de ces objectifs», écrit-il dans Liens de sang . À ses yeux, les individus – qu’ils soient Inuits, Pygmés, Japonais ou Québécois – partagent une psychologie commune, universelle, dont la connaissance est essentielle pour véritablement expliquer les phénomènes sociaux. Convaincu, le professeur espère faire des adeptes parmi leschercheurs en sciences sociales, en commençant par convaincre les anthropologues culturels de la nécessité de la biologie. Son rêve le plus cher? Que les manuels universitaires d’anthropologie comportent une section sur lesorigines biologiques de l’être humain et de sa sociabilité. Cela permettrait aux spécialistes des sciences sociales de prendre conscience qu’une véritable révolution de l’étude de la condition humaine est en marche!

Ce texte est tiré du numéro de novembre 2015.

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