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Sciences

Des droits pour les animaux!

21-07-2015

Notre rapport avec les animaux commence à changer, affirme Martin Gibert dans son
tout récent essai Voir son steak comme un animal mort; est-ce un progrès? Pour le
philosophe chargé de cours en éthique et en philosophie du droit à l’Université McGill, cela ne fait aucun doute.

Notre vision des animaux a évolué au fil des siècles. Où en sommes-nous aujourd’hui?

Dans la tradition chrétienne et dans la pensée de René Descartes en particulier, les hommes ont longtemps considéré les animaux comme étant d’une nature différente de la leur, ce qui justifiait notamment qu’ils se les approprient comme des biens. La première grande rupture avec cette façon de voir est venue avec Charles Darwin au XIXe siècle, lorsque ce dernier a démontré qu’il y avait une vraie continuité dans le vivant et aucune différence de nature entre les humains et les autres animaux. Depuis, les découvertes en biologie et en cognition animale n’ont fait que renforcer cette conclusion. Cela n’empêche pas qu’il y ait d’importantes différences entre la cognition humaine et la cognition non humaine, mais cela signifie que, en ce qui concerne les espèces «sentientes» – c’est-à-dire capables de ressentir de la douleur –, on ne devrait plus se comporter comme nos ancêtres du XVIIe siècle.

En 2012, à l’université de Cambridge, au Royaume-Uni, des experts scientifiques de plusieurs disciplines ont signé la Déclaration de Cambridge sur la conscience animale. Quelle est la valeur réelle de ce document?

Pour la première fois, on reconnaissait que «les humains ne sont pas les seuls à posséder les substrats neurologiques de la conscience». Donc, que des animaux non humains, notamment l’ensemble des mammifères et des oiseaux, ainsi que les pieuvres, pouvaient comme nous ressentir du plaisir, de la douleur et des émotions. C’est sur cette constatation que se fonde le mouvement de libération animale, mené notamment par l’éthicien australien Peter Singer. Rejetant l’idée d’une démarcation entre les hommes et les bêtes, qui ferait de ces dernières de simples propriétés à exploiter, on considère les animaux dans une optique d’égalité avec les humains. Ce mouvement, selon moi, devrait prendre beaucoup d’ampleur dans les années à venir.

La science a démontré que les grands singes ressentent de la douleur et expriment des émotions, d’où une remise en question de leur captivité dans les zoos. Mais cela vaut-il également pour les poulets et les anchois, par exemple?

La question est encore relativement ouverte. Mais la Déclaration de Cambridge englobe tous les vertébrés, sur la base du fait que la structure de leur cerveau est semblable à celle du nôtre. C’est aujourd’hui le nouveau consensus en éthique animale. Par ailleurs, plus on étudie les animaux, plus on est surpris de leurs capacités. On sait ainsi depuis peu qu’une vache peut dissimuler son veau à l’éleveur et que des cochons se plaisent à jouer à des jeux vidéo.

Si on considère que les animaux et les humains sont égaux, on considère aussi l’égalité de leurs droits. Mais peut-on parler des mêmes droits?

Il y a toutes sortes de droits humains qui ne concernent pas les animaux; il serait ridicule de prétendre le contraire. Mais si un animal a la capacité de ressentir de la douleur, il a un intérêt à ne pas la ressentir, à ne pas souffrir. Par conséquent, il a droit à l’intégrité physique – à ne pas être battu. Il a aussi droit à la vie – à ne pas être tué. Et droit à la liberté – à se déplacer librement sur son territoire. Il s’agit de droits fondamentaux.

Vous soutenez que notre rapport aux animaux témoigne d’une perception morale confuse: nous ne voulons pas voir l’oppression dont ils sont victimes. Vous dénoncez le «carnisme» dominant qui soutient que tuer des animaux pour les manger est normal, et vous parlez de dissonance cognitive. Que voulez-vous dire?

Si on avait conscience de la quantité de souffrance animale que notre plaisir gustatif exige – car c’est bien de plaisir qu’il s’agit, puisqu’on n’a pas besoin de consommer des produits animaux pour être en santé –, je pense qu’on serait un peu horrifiés. Pourquoi ne la perçoit-on pas? Parce que le cerveau humain est très habile; il a plein de stratégies pour continuer à faire comme si de rien n’était. Et c’est là qu’intervient la dissonance cognitive.

Ce concept, en psychologie morale, se définit comme étant l’inconfort ressenti lorsque deux pensées, ou bien une pensée et un comportement, sont en contradiction. Comme nous n’aimons pas l’inconfort de la contradiction, nous cherchons à atténuer la dissonance cognitive.

Or, la manière la plus efficace de le faire, c’est de changer son comportement: ne plus consommer d’animaux, donc devenir végétarien ou «végane» [NDLR: le «véganisme», c’est-à-dire le végétalisme intégral, est un mouvement moral et politique qui lutte pour la justice animale].
Mais la manière de loin la plus commune est de changer ses pensées. On se tourne alors vers des arguments qui nient ou minimisent la contradiction. Ce sont les suivants: «ils ne souffrent pas vraiment»; «nous avons besoin de protéines animales»; «on a toujours exploité les animaux»; «les changements ne dépendent pas de moi». Certains ont aussi recours à la rationalisation. Ils se disent par exemple qu’il est naturel de manger de la viande, ce qui n’est pas faux puisque l’homme est omnivore. La rationalisation consiste à se servir de ce fait pour justifier la consommation de viande. Ce procédé – passer d’un jugement de fait à un jugement de valeur – n’est pas acceptable sur le plan logique. C’est un sophisme naturaliste.

Vous êtes devenu végane, vous ne consommez au­cun produit animal ou dérivé d’animal. Vous sou­li­gnez que le véganisme n’est pas un régime alimentaire, mais une position philosophique. Pourquoi ce choix radical?

Dans mon rapport aux animaux, je suis un type normal. Sauf que je suis aussi sensible aux arguments et aux raisons morales. Et aujourd’hui, ces raisons, en éthique animale et environnementale, sont devenues trop sérieuses pour qu’on rejette le véganisme d’un haussement d’épaules. Considérer qu’on ne devrait pas faire souffrir un être vivant si ce n’est pas nécessaire, je ne trouve pas cela radical, c’est tout simplement le bon sens.

Le véganisme s’est imposé progressivement à moi. Aussi suis-je aujourd’hui plutôt optimiste quant à notre capacité collective de transformer notre rapport aux animaux. Un philosophe comme Peter Singer insiste souvent sur une idée qui me semble très importante et qu’il appelle l’«extension du cercle de la moralité», c’est-à-dire de l’ensemble de ce qui est considéré comme moralement pertinent. Depuis l’Antiquité, en effet, nous avons progressivement inclus dans ce cercle un certain nombre d’individus qui en étaient exclus – les femmes, les enfants, les étrangers, les personnes d’autres races, les handicapés, les homo­sexuels. Il y a eu un réel progrès moral.
Maintenant, nous sommes à l’étape de nous demander si nous devrions ou pas inclure dans ce cercle les animaux non humains. Sur quelle base? Eh bien, sur la base de leur capacité de «sentience» et de leur intérêt à ne pas souffrir!

En résumé, comment vivre avec les animaux? Faut-il tenir compte de leurs intérêts lorsque nous prenons des décisions qui les concernent?

C’est une question morale et politique. C’est surtout une question sérieuse, c’est-à-dire à laquelle un silence gêné ne constitue pas une réponse acceptable.

 

+Pour en savoir plus
Voir son steak comme un animal mort, Lux Éditeur, 2015, 256 p.

Article initialement publié dans notre dossier spécial animaux.

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