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Sciences

Des leçons de programmation dès six ans?

19-09-2014

Photo: Unsplash

Logique, autonomie, structuration de la pensée… La programmation informatique aurait d’importantes vertus éducatives; au même titre que la géométrie, par exemple. Et elle devrait être enseignée aux jeunes à partir de six ans, croient les experts.

Devant une classe d’élèves de troisième année de l’école primaire Au pied de la montagne, à Montréal, Maude Lemaire, 21 ans, étudiante en informatique à l’Université McGill, explique tranquillement comment changer la couleur d’un mot sur une page web: « style=“color:blue” ».

Assis à son pupitre, le jeune Esteban, neuf ans, qui a créé un site Internet en l’honneur de Minecraft, son jeu vidéo favori, a bien appris la leçon. Il applique le code de Maude et, comme par magie, le titre se modifie. «C’est quand même vraiment compliqué, dit-il en se grattant la tête. Mais j’aimerais un jour pouvoir coder un jeu vidéo ! »

Sans le savoir, Esteban s’initie à ce que certains considèrent aujourd’hui comme un nouveau langage universel qui pourrait bien lui être aussi utile que sa table de multiplication. Le développeur en herbe participe au projet pilote de Kids Code Jeunesse, une initiative montréalaise bilingue lancée en septembre 2013. Le but avoué étant que chaque enfant canadien ait la possibilité d’apprendre la programmation informatique.

« J’ai toujours travaillé en communication, dit la fondatrice, Kate Arthur qui observe les enfants de la classe tandis qu’ils tapent sur leur clavier des codes incompréhensibles pour le profane. Pourtant, quand je dois communiquer avec les développeurs de sites web, il me manque encore tellement d’outils ! »

Mère de trois filles au primaire, il n’était pas question pour elle qu’elles vivent les mêmes frustrations. « Elles passent trop de temps devant un écran à se faire dicter quoi regarder ou à quoi jouer, dit Kate Arthur également propriétaire de l’entreprise de services informatiques DMCS. Je veux qu’elles puissent créer une image à l’ordinateur tout aussi facilement qu’avec du papier et un crayon. »
Un jour, en lisant un article dans le Daily Telegraph, l’entrepreneure d’origine anglaise apprend que, en Estonie, pays qui a vu naître Skype, les bases de la programmation sont enseignées aux enfants dès l’âge de six ans. Et que, en 2015, le Royaume-Uni fera de même.

S’inspirant de ces initiatives européennes, Mme Arthur décide alors de rassembler une équipe d’une cinquantaine de développeurs prêts à transmettre leurs connaissances aux enfants. Tous bénévoles, les formateurs sont étudiants, professeurs à l’université ou employés d’entreprises dans le domaine des nouvelles technologies.

Kids Code Jeunesse offre des formations de 8 à 16 heures aux élèves de la troisième à la sixième année du primaire. Depuis la fondation, plus de 500 enfants ont participé aux ateliers de l’organisme. « La programmation informatique est une langue universelle, dit Kate Arthur, qui leur sera utile partout dans le monde. »

Tous les outils employés en classe sont gratuits et accessibles en ligne. Les élèves apprennent notamment en jouant avec Scratch, un langage de programmation destiné aux enfants de 8 à 16 ans, développé en 2006 par le Massachusetts Institute of Technology. La plateforme, offerte en 40 langues, dont le français, est utilisée pour créer des histoires interactives, des jeux et des animations. Son inventeur, Mitch Resnick, estime que la capacité à programmer est aujourd’hui aussi essentielle que la lecture ou l’écriture, puisqu’elle permet d’exprimer ses idées sur le Web.

Au Québec, les cours d’informatique ont été mis de côté depuis la réforme scolaire de 2005. Kate Arthur rêve qu’un jour prochain, les gouvernements des différentes provinces canadiennes prennent éventuellement le relais de ses bénévoles.

« Avant l’âge de 11 ans, les enfants, surtout les filles, sont beaucoup plus ouverts à apprendre la programmation qu’ils perçoivent comme un jeu, explique l’entrepreneure. Plus tard, ils ont beaucoup moins d’intérêt et ils décrochent rapidement parce qu’ils trouvent que les lignes de code sont monotones. »

Un autre défi à relever est de sensibiliser les enseignants à l’importance de la programmation en leur apprenant certaines bases utiles. Ils peuvent ainsi continuer le travail après le passage des bénévoles dans les classes. « On leur montre par exemple que, au lieu de faire une recherche sur papier, il est possible pour les élèves de créer un site web, dit Maude Lemaire, dont les travaux à l’université s’orientent justement vers la capacité des enfants à apprendre la programmation. Ainsi, pour souligner le Jour de la Terre, un groupe a réalisé un projet Internet en utilisant Scratch. De la sorte, les enseignants font d’une pierre, deux coups ! »

L’enseignement de la programmation informatique a des vertus psycho-cognitives, estime le responsable des enjeux numériques pour la France auprès de la Commission européenne, Gilles Babinet : « Comme avec les mathématiques, le code de programmation aide les gens à structurer leur pensée. Il exige des raisonnements complexes où l’enfant doit générer une action tout en la structurant. De plus, son enseignement permet de naviguer dans le monde moderne. »

HTML, Python, JavaScript, Ruby. Dans cette tour de Babel numérique, il existe des centaines de langages, qui changent rapidement avec le temps. Toutefois, selon Derek Ruth, chercheur en informatique à l’Université McGill, le code de programmation est une façon de penser qui ne change pas, et qu’il compare à l’apprentissage de la géométrie. « Est-ce si utile dans le cadre du travail de la majorité des Québécois de savoir ce qu’est un triangle isocèle? La géométrie développe néanmoins deux choses très importantes : la pensée spatiale et la logique. La programmation est à l’ère moderne ce qu’était la géométrie à l’Antiquité. »

Apprendre le code aux jeunes est aussi une manière de s’assurer une relève dans le domaine des technologies, alors qu’une partie de plus en plus importante de l’économie utilise le Web. « En l’enseignant à tous, on crée un large bassin de talents pour l’avenir », estime Kate Arthur.

Aujourd’hui, les trois enfants de la fondatrice de Kids Code Jeunesse s’amusent quotidiennement avec le code. Alexandra, cinq ans, joue avec Scratch, alors que Helen, neuf ans, a créé son propre site Internet sur les chiens. À 10 ans, Sophia, l’aînée, suit des cours de Python. Qui sait, l’une d’entre elles imaginera peut-être un jour le prochain Facebook?

Photo: Simon Coutu

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