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Sciences

Dissection: Leçon d’anatomie

En étudiant les squelettes exhumés des anciens cimetières d'hôpitaux ou d'écoles de médecine, des bioarchéologues retracent l'histoire de l'apprentissage de la pratique médicale.
14-05-2015

En étudiant les squelettes exhumés des anciens cimetières d’hôpitaux ou d’écoles de médecine, des bioarchéologues retracent l’histoire de l’apprentissage de la pratique médicale.

Le repos éternel. C’est ce que les prêtres ont toujours promis à leurs ouailles. Après une vie de labeur et de rudes épreuves, les fidèles pourraient enfin reposer en paix, six pieds sous terre. Et peut-être, s’ils avaient été justes et bons, leur âme monterait-elle au paradis. Or, pour des milliers de fidèles décédés au XVIIIe ou au XIXe siècle en Grande-Bretagne, aux États-Unis ou ici même au Québec, cette promesse de paix éternelle ne s’est jamais matérialisée. Leur corps avait à peine été enseveli que, la nuit venue, il était déterré.

«À partir du XVIIIe siècle, des “résurrec­tion­nistes” [body snatchers en anglais] se sont mis à déterrer les cadavres la nuit suivant leur enterrement, alors qu’ils étaient encore “frais”, afin de les vendre aux étudiants avides d’acquérir de nouvelles connaissances en anatomie»,  raconte Piers Mitchell, professeur à l’université de Cambridge, au Royaume-Uni.

Tout comme les résurrectionnistes autrefois, le professeur Mitchell déterre aujourd’hui les restes humains de ces malheureux, souvent inhumés, après avoir été disséqués, dans des cimetières d’hôpitaux ou d’écoles de médecine. «En examinant les ossements, je remonte le fil du temps et découvre les moyens qu’employaient les anatomistes pour disséquer les corps», résume le bioar­chéologue qui, avec des collègues, a signé un livre sur le sujet, intitulé Anatomical Dissection in Enlightenment England and Beyond. Autopsy, Pathology and Display (Ashgate, 2013).

L’équipe de Piers Mitchell a frémi de bonheur quand, en 2006, des travaux d’agrandissement menés au Royal London Hospital ont conduit à la découverte de 109 cercueils et de plusieurs fosses communes contenant des os humains entre­mêlés à des ossements de chiens, de lapins, de tortues ou de cochons d’Inde (l’anatomie comparée, qui consiste à établir des parallèles entre l’anatomie des humains et celle des animaux, étant particulièrement en vogue au XIXe siècle). Au total, les restes d’au moins 259 humains, enterrés entre 1829 et 1854, ont été exhumés – la moitié des hommes et le quart des femmes et des enfants portaient des marques de dissection.

Plusieurs autres sites archéologiques britanniques, à Londres, à Oxford, à Newcastle ou à Worcester, où se situaient autrefois des hôpitaux, des infirmeries, des écoles de médecine ou des prisons, tiennent les bioarchéologues occupés. «La première chose qu’on fait lorsqu’on trouve des restes humains dans ces anciens cimetières, c’est de déterminer si la personne a été disséquée ou autopsiée», explique Jenna Dittmar, étudiante au doctorat au sein de l’équipe de Piers Mitchell, rencontrée alors qu’elle présentait ses recherches au congrès de l’American Association for the Advancement of Science, à San Francisco, en février 2015.

Un honneur posthume?

L’autopsie, rappelle-t-elle, vise à déterminer les causes d’un décès. «Au XVIIIe et au XIXe siècle, c’était pratiquement un honneur qu’on rendait à l’individu décédé, explique la doctorante. On s’intéressait suffisamment à lui pour vouloir comprendre le mal qui l’avait emporté. La dissection, à l’opposé, était faite sans égard envers la personne.» Par exemple, les cadavres disséqués ont pratiquement tou­jours fait l’objet d’une craniotomie; on a découpé le dessus de leur crâne pour en sortir le cerveau et l’observer. En outre, dans le cas d’une dissection, on trouve souvent des crânes ou des membres isolés du reste du squelette. «À Londres, un même cadavre pouvait être partagé entre plusieurs écoles de médecine», explique Mme Dittmar.

En observant les marques de coupe sur les ossements à l’aide d’un microscope à balayage électronique, la doctorante arrive à reconstituer la façon dont ont évolué les instruments chirurgicaux utilisés aux fins de dissection. «Avant 1700, les anatomistes et leurs étudiants avaient recours à des outils très grossiers, comme ceux utilisés en menuiserie, raconte-t-elle. Graduellement, les scies sont devenues de plus en plus minces et les techniques de coupe se sont affinées.» Ainsi, Jenna Dittmar a constaté que, jusqu’à la fin des années 1880, les anatomistes coupaient le dessus du crâne d’un seul trait horizontal, ce qui avait pour conséquence d’endommager le cerveau. Plus tard, ils ont commencé à pratiquer une ouverture en arc, pour préserver son précieux contenu, comme on le fait encore aujourd’hui.

Dans quelques rares cercueils, les bioarchéologues ont remarqué, à côté des ossements, des résidus de cire ou même des traces de mercure. «À l’époque, on pouvait remplir certains organes de cire de couleur pour qu’ils conservent leur forme et soient plus faciles à différencier des structures voisines, explique Piers Mitchell. Pour la même raison, on injectait parfois du mercure dans les veines afin de leur donner une couleur argentée.»

Le destin des pauvres

De ce côté-ci de l’Atlantique, quelques sites archéologiques permettent aussi aux bioarchéologues de faire l’histoire de la médecine. Sur le campus de l’université Harvard, au Massachusetts, plus de 3 300 fragments – os d’humains et d’animaux, mêlés à des fragments de vaisselle de laboratoire ou à des déchets de construction – ont été découverts au fond d’un puits, sous la chapelle Holden qui a servi d’école de médecine au début du XIXe siècle. Plus au sud, des travaux de rénovation au Medical College of Georgia, dans la ville d’Augusta, ont conduit à la découverte de plus de 9 000 ossements humains et de 300 os d’animaux enfouis sous le plancher d’un sous-sol. La salle avait servi à l’enseignement de l’anatomie.

«C’était généralement les corps des pauvres qu’on volait pour la dissection», raconte Ken Nystrom, professeur d’an­thro­pologie à l’université d’État de New York. «Ils n’avaient pas les moyens de protéger leurs tombes avec des grilles de fer, comme pouvaient le faire les riches.» Aux États-Unis, plusieurs squelettes soumis à des craniotomies ont été découverts dans d’anciens cimetières qui jouxtaient des poor­houses (des maisons pour les nécessiteux). Ken Nystrom travaille sur l’un de ces cimetières, dans le comté d’Erie, dans le nord-ouest de l’État de New York, où 376 squelettes ont été trouvés, dont 20 affichent des marques de dissection.

Dans le sud des États-Unis, ce sont essentiellement les cadavres des Noirs que les videurs de tombes dérobaient, ont révélé les recherches menées en Géorgie. «On estimait qu’ils n’étaient pas des êtres humains à part entière et les anatomistes avaient peu de scrupules à piller leurs tombes», poursuit Ken Nystrom.

Le Québec n’a pas été épargné par la curiosité des étudiants en médecine. Dans Histoire de la médecine au Québec 1800-2000. De l’art de soigner à la science de guérir (Septentrion, 2014), les auteurs Denis Goulet et Robert Gagnon racontent comment la pratique de la dissection est devenue particulièrement intensive dans les écoles de médecine du Québec à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Chaque étudiant pouvait, au cours de ses études, disséquer une centaine de cadavres lors de séances quotidiennes qui se déroulaient entre 20 h et 22 h, ou même la nuit si les étudiants étaient surchargés. Un «démonstrateur d’anatomie» supervisait les activités et l’approvisionnement en cadavres.

«Les étudiants de l’Université McGill pouvaient se procurer des dépouilles auprès de résurrectionnistes pour 40 $ ou 50 $, raconte l’historien Denis Goulet. Les cadavres étaient souvent déterrés au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, dans la section où étaient inhumées les personnes peu fortunées. Le gardien fermait les yeux en échange de quelques dollars.»

«Voleurs de cadavres prenez garde! Nous avons pu voir, aujourd’hui, une nouvelle arme remarquable à l’usage du gardien du cimetière de la Côte-des-Neiges. C’est un fusil volumineux et chargé avec des balles de gros calibre. Les bandes de jeunes gens qui auront l’intention d’aller y déterrer une dépouille mortelle seront la cible d’une formidable volée de plomb. Un bon tir sur quelques violeurs de sépultures permettra sûrement de fournir les salles de dissection en sujets à disséquer pendant plusieurs semaines.»

Traduction d’un extrait du Montreal Evening Star du 11 février 1871. Tiré de Histoire de la médecine au Québec 1800-2000. De l’art de soigner à la science de guérir, Septentrion, 2014.

Plus pauvres, les étudiants francophones de l’École de médecine et de chirurgie de Montréal n’avaient pas les moyens de se procurer les dépouilles auprès des revendeurs. Ils déterraient donc eux-mêmes les morts. «Certains voleurs se faisaient pincer, mais la justice était plutôt clémente à leur endroit», dit Denis Goulet. L’Université Laval, pour sa part, était approvisionnée par l’Hôpital de la Marine, situé à Lévis. Les marins qui décédaient ne pouvant être rapatriés, ils prenaient le chemin de la faculté de médecine.

«La Loi concernant l’anatomie, adoptée au Canada en 1843, devait régler le problème d’approvisionnement en cadavres, explique Martin Robert, étudiant au doctorat en histoire à l’Université du Québec à Montréal. Cette loi obligeait les institutions publiques, dont les hôpitaux, à livrer aux écoles de médecine les dépouilles non réclamées. Encore une fois, on visait les pauvres, dont les familles n’avaient pas les moyens d’enterrer leurs proches.» Les responsables des hôpitaux, souvent des religieuses, ont longtemps refusé d’obéir à la loi, jugeant immoral de livrer des corps à la dissection. Il a fallu durcir la loi pour qu’elles acceptent enfin de se conformer.

Aucun cimetière québécois n’a encore livré les secrets de la pratique de la dissection chez nous, mais les vestiges de cette épo­que n’ont pas entièrement disparu pour autant. À l’Université McGill, dans une aile du pavillon Strathcona, 750 spécimens d’os et quelques squelettes entiers s’entassent aux côtés de plus de 2 000 «spécimens humides» – des organes divers conservés dans une solution de formaldéhyde.

«Rien n’indique qu’ils proviennent de dépouilles volées», affirme le docteur Richard Fraser, professeur de pathologie, qui veille sur la collection durant ses – rares – temps libres. «Ce sont probablement des personnes décédées à l’hôpital dont le corps n’a pas été réclamé», poursuit le médecin qui a trouvé au fond d’un vieux coffre humide les registres où était consignée la provenance de chaque spécimen.

Sur le même étage du pavillon Strathcona, à quelques pas des cagibis où s’entassent les os, les cœurs ou les foies centenaires, des étudiants en médecine procèdent, derrière des portes closes, à la dissection de cadavres, donnés ceux-là par des individus qui ont librement choisi d’offrir leur corps à la science. L’Université McGill est la seule des facultés de médecine du Québec qui impose encore à ses étudiants de procéder à la dissection d’un cadavre. L’Université de Montréal a fermé son laboratoire de dissection en 1993, jugeant que les modèles numériques d’organes en trois dimensions suffisaient désormais à enseigner l’anatomie aux étudiants. L’Université Laval et l’Université de Sherbrooke ont considérablement réduit leurs propres laboratoires.

Pour le docteur Fraser, une image numérique ne pourra jamais remplacer une dépouille en chair et en os, qu’on peut toucher et manipuler. Le pathologiste qui, au sous-sol de l’Hôpital Royal Victoria passe encore des heures à ouvrir et à examiner les tissus des morts en vue d’élucider les causes du décès des malades, se souviendra toujours du premier cadavre qu’il a disséqué alors qu’il était étudiant, en 1972. «C’était une femme, se rappelle le médecin. C’était mon premier contact avec la mort. C’était tellement plus qu’une leçon d’anatomie; c’était une leçon d’humanité.»

 

Je donne mon corps… à l’UQTR

L’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) est en voie de devenir un véritable centre d’anatomie au Québec. Environ 50 corps y sont disséqués chaque année. Les «pièces» (des membres ou des organes) sont embaumées et servent à l’enseignement auprès de plusieurs centaines d’étudiants qui viennent des quatre coins de la province. «On a ouvert le laboratoire en 1993 pour former nos étudiants en chiropractie et en médecine podiatrique, explique le professeur d’anatomie Gilles Bronchti. Mais depuis que l’Université de Montréal a fermé son propre laboratoire de dissection, et que l’Université Laval et l’Université de Sherbrooke ont réduit les leurs, plusieurs de leurs étudiants viennent suivre un stage chez nous.
Ils sentent qu’il manque quelque chose à leur formation.»

Les étudiants en médecine qui en sont à leurs premières années peuvent suivre un stage facultatif au cours de l’été, où ils s’initient à l’anatomie à l’aide de pièces «prédisséquées». Des étudiants plus avancés peuvent suivre des stages de chirurgie sur des pièces spécialement embaumées à cette fin; elles se conservent des années tout en préservant leur texture.
Selon Gilles Bronchti, les individus qui donnent leur corps à l’Université proviennent en grande majorité de la Mauricie. «Ils ne donnent pas leur corps à la science, ils le donnent à l’UQTR, dit le professeur. Ils connaissent l’immense respect dont tous nos employés et nos étudiants font preuve.»

Lire le reportage en pdf ici.

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