Publicité
Sciences

L’étrange sommeil en temps de COVID-19

21-05-2020

La chercheuse Deirdre Barrett réalise des oeuvres d’art à partir de ses rêves. www.deirdrebarrett.com/art

Rêves bizarres, cauchemars, insomnie : avez-vous fermé l’œil de façon paisible depuis que la pandémie bouleverse nos vies?

«J’ai rêvé que je devais monter une longue échelle, comme s’il y avait une urgence, et je n’y arrivais pas : j’avais une robe blanche trop longue qui volait au vent.»

Voilà un des nombreux rêves racontés par les lecteurs de Québec Science, dans un appel à témoignage que nous avons lancé sur notre page Facebook, et qui montre que la pandémie nous en fait voir de toutes les couleurs, même la nuit (voir plus d’exemples à la fin de cet article).

Tore Nielsen, professeur au département de psychiatrie et d’addictologie de l’Université de Montréal, lui, s’est tourné vers Twitter, Reddit et autres forums de discussion pour récolter des bribes d’étrangetés nocturnes liées à la COVID-19. Il s’apprête d’ailleurs à publier les premiers résultats de cette collecte. Se tourner vers le web était une nécessité. Son laboratoire spécialisé en rêves et cauchemars sera probablement fermé pour un bout : il loge à l’hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, un centre de traitement des patients atteints de la COVID-19.

La situation est sans précédent, selon lui, et a de quoi motiver les spécialistes (qui ne sont pas si rares, soit dit en passant : ils étaient environ 300 à vouloir participer à la plus importante conférence annuelle sur les rêves prévue en juin, et annulée, bien sûr). «Dans les temps qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001, on ramassait continuellement des rêves sur le web, on voyait un changement global, mais il n’y avait pas le même degré d’énergie, d’intérêt, de buzz qu’en ce moment.»

Il remarque trois types de rêveurs distincts en ce moment : le commun des mortels généralement confiné, le travailleur de la santé exposé au quotidien au virus et, enfin, le patient COVID aux soins intensifs, susceptible d’expérimenter un délirium. On imagine facilement que l’intensité des rêves puisse être différente entre ces catégories. Mais de façon générale, «on vit tous plus de stress en ce moment, donc ça augmente le risque de faire des cauchemars», indique le chercheur.

Les songes semblent avoir pour fonction de nous aider à digérer ce qui nous est arrivé dans la journée, à mettre de l’ordre dans nos émotions, à consolider la mémoire, à exprimer nos envies (mais la science des rêves a encore beaucoup à faire pour éclaircir tout ça). Selon certains, dont Tore Nielsen, les rêves peuvent également nous aider à désapprendre les peurs. L’humain est excellent pour intégrer une nouvelle peur qui peut lui sauver la vie. Mais il lui est tout aussi essentiel de la désapprendre quand elle n’est plus nécessaire.

«Ce désapprentissage implique de stimuler l’émotion [la peur] dans un contexte sécuritaire, explique-t-il. Par exemple, imaginons un enfant qui voit un chien menaçant et développe une peur. Il va peut-être rêver ensuite à un chien dans un party avec une piscine, et des enfants joueront avec le chien, qui sera gentil. Ça mène à un désapprentissage de la peur. [Dans mes recherches en ligne en lien avec la COVID-19], j’ai trouvé des rêves comme ça : la personne est menacée, décide de confronter la menace et se sent correcte à la fin du rêve. Le cauchemar, selon moi, c’est quand cet équilibre entre la peur et le sentiment de sécurité est rompu dans le rêve: ça déborde, il y a trop de peur. Il peut quand même aider à supprimer ou gérer les mauvaises émotions, mais à un certain point, ça ne marche plus.»

Des zombies ou une cure miracle

Si certains rêvent directement à la COVID-19, d’autres ont droit à une métaphore, remarque la chercheuse Deirdre Barrett, autrice du livre The Committee of Sleep et artiste, comme en témoignent les images illustrant ce reportage. Ces dernières semaines, elle a créé un sondage pour récolter les aventures nocturnes en continu. Elle souligne par ailleurs qu’il ne faut pas vous gêner pour lui confier vos rêves en français, même si les questions sont en anglais. Tore Nielsen est sur le point de mettre en ligne un tel sondage également, dans l’espoir d’obtenir des récits québécois.

Illustration inspirée d’un cauchemar de pandémie et réalisée par Deirdre Barrett, www.deirdrebarrett.com/art

«Je lis déjà tous les rêves pour déceler les tendances, dit la professeure au département de psychiatrie à la Harvard Medical School. Mais je ferai des analyses statistiques formelles pour les comparer aux rêves en temps normal, selon les émotions et le contenu.» Les insectes sont la métaphore la plus commune à date, observe-t-elle avant de nous partager le rêve d’un participant. Alors qu’il est envoyé pour travailler dans une région rurale, une bibitte s’apparentant à une sauterelle mange son chandail, puis sa peau. C’est ensuite un énorme vers blanc qui s’attaque à lui, jusqu’à ce que le sang fuse. Le rêveur apprend alors que tout le monde est immunisé contre ces bestioles sauf lui et qu’il doit partir.

La métaphore peut aussi s’éclater, comme dans cet autre rêve recueilli par Deirdre Barrett où la populaire animatrice Oprah Winfrey incarne la menace; elle veut tuer des gens réunis dans un gymnase à l’aide d’une tronçonneuse… Les zombies sont très présents aussi, selon Tore Nielsen. «Les gens se trouvent des boucs émissaires!»

D’autres rêves concernent plutôt la transgression, par soi-même ou par d’autres, de la distanciation sociale. Sans oublier les rêves positifs! «Des personnes découvrent un traitement» contre le virus SARS-CoV-2, relate la professeure Barrett.

Dans tous les cas, ces rêves sont normaux, alors qu’une menace est apparue dans nos vies sans crier gare, assure la professeure. «Plus de gens que jamais partagent leurs rêves et cela tend à procurer un sentiment de proximité et de communauté avec les autres personnes qui rêvent à la pandémie.» Ces espaces de discussion sont précieux.

La chercheuse observe néanmoins que certaines personnes sont troublées par des rêves anxieux répétitifs qui les rendent encore plus anxieuses ou perturbent leur sommeil. Tore Nielsen ajoute: «Si on fait plus d’un cauchemar par semaine et qu’ils génèrent de la détresse et altèrent notre fonctionnement, c’est peut-être le temps de chercher des solutions. » Des intervenants spécialisés peuvent aider (appelés dream workers dans le milieu), tout comme les forums et certains psychologues et psychiatres. Le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5) a d’ailleurs un nom pour cet état: le trouble cauchemar.

Dormir peu ou mal

Il ne faudrait pas oublier les insomniaques (faible qualité du sommeil), ainsi que les personnes qui manquent de sommeil (faible quantité). Le mot insomnia est plus populaire que jamais dans le moteur de recherche Google à l’échelle mondiale. Plusieurs équipes dans le monde se penchent sur leur cas. Parmi elles, une grande collaboration internationale propose une enquête en ligne traduite en plusieurs langues, dont le français (et le suédois, car on veut savoir si l’on dort mieux dans un pays où le confinement est moins strict). «Pouvez-vous indiquer que l’enquête prend seulement quelques minutes à compléter?» nous disent sur Skype Clara Colomb et Olivier Mairesse, des chercheurs du Centre hospitalier universitaire Brugmann, en Belgique. Déjà, plus de 7000 personnes ont répondu à leur appel.

Le questionnaire comporte des questions sur le sommeil avant la crise, puis pendant la crise. D’autres éléments sont pris en compte, comme le groupe sanguin, le fait d’avoir des enfants, la profession et l’âge. « On veut voir qu’est-ce qui protège contre les problèmes et qu’est-ce qui augmente les plaintes. Ça peut être une indication pour le traitement de ces personnes. Car je suis certain que ça va nous tomber dessus dans les mois qui viennent… On voit déjà chez nos patients traités en télémédecine que la situation actuelle a un impact », dit le professeur Mairesse, affilié à la Vrije Universiteit Brussel.

L’insomnie en général est liée à l’anxiété et on peut dire qu’on est servi en ce moment! Le potentiel de « pensées éveillantes » est également là. « En temps de crise, on voit souvent une réduction du sommeil parce que ce sont des phénomènes qui suscitent l’éveil plutôt que le sommeil. »

La souffrance des personnes dont le sommeil est perturbé peut être immense. « C’est comme quand vous avez passé une mauvaise nuit, mais pour eux, cet état est chronique. Les relations interpersonnelles sont affectées et ces personnes ont la sensation que leur qualité de vie est réduite. »

www.deirdrebarrett.com/art

Passons en mode solution. Olivier Mairesse a déjà étudié le sommeil du confiné dans le passé : celui de 13 scientifiques, techniciens, et professionnel de la santé passant un peu plus d’un an en Antarctique, des travaux parus dans la revue savante Sleep en 2018. En hiver, ces individus sont plus isolés encore que les astronautes dans la Station spatiale internationale, car aucune capsule ne peut les renvoyer vers la civilisation en cas de problème quand il fait entre 60 et 80 degrés sous zéro… L’isolation sociale est également difficile pour eux, surtout pendant le troisième trimestre.

« Ceux chez qui les répercussions sur le sommeil étaient les moins prononcées étaient ceux qui avaient conservé un rythme strict : c’est-à-dire la partie de l’équipage qui devait se lever tôt pour entretenir la base ou pour faire à manger [alors que certains vivaient carrément la nuit, lorsqu’il fait noir pendant des mois, puis jour pendant des mois ensuite aux pôles, rendant les concepts nuit/jour plus flous]. Tout ça donne des indications par rapport au traitement des personnes qui souffrent d’insomnie ; l’aspect comportemental est important : se lever à la même heure, pour avoir un rythme qui demeure stable et avoir une qualité de sommeil meilleure. »

Clara Colomb souligne que des effets positifs pourraient aussi ressortir chez les individus qui sont habituellement en manque de sommeil (ceux pour qui le réveil-matin est une torture et qui usent de la fonction « Snooze » pour survivre). « Par exemple, les gens en télétravail n’ont plus à passer du temps dans les transports, et peuvent peut-être dormir plus tard », dit la neuropsychologue. À condition de ne pas avoir de poussineau qui veut des céréales…

Le duo belge nous permet de vous partager les recommandations fournies à la fin du questionnaire pour favoriser une bonne hygiène de sommeil :

  • Allez au lit uniquement lorsque vous êtes somnolent, c’est-à-dire quand vous avez du mal à rester éveillé.
  •  Utilisez un réveil (alarme) pour quitter le lit à la même heure chaque matin.
  • Ne restez pas éveillé au lit trop longtemps! Si vous avez du mal à vous (r)endormir, osez quitter votre le lit et faites autre chose (activité passive) dans une autre pièce.
  • Essayez de faire régulièrement de l’exercice physique (marche, course, sport chez soi), sauf trop près de l’heure de mise au lit. Si vous avez des symptômes respiratoires, par ailleurs, évitez les efforts physiques.
  • Évitez également l’alcool, la caféine et la nicotine près de l’heure du coucher.

Au Québec, la campagne canadienne de santé publique Dormez là-dessus! partage également du contenu pratique en lien avec le sommeil en temps de pandémie sur son site Web et ses réseaux sociaux.

Enfin, réconfortez-vous en vous disant que de ces nuits troublées ressortira assurément une avancée des connaissances scientifiques sur le sommeil.

Des lecteurs nous racontent leurs nuits

«J’ai rêvé que le fantôme d’un garçon de 9 ans tentait de me faire réaliser que son père l’avait assassiné par accident et que depuis le début de la pandémie, il pourrissait dans son lit… J’ai aussi rêvé qu’en allant visiter mes parents je trouvais ma mère sur le sol en putréfaction et mon père dans le sous-sol mort d’un AVC. J’en ai un journal plein!»

«Je fais des rêves érotiques! Mais c’est peut-être à cause de ma grossesse, plutôt qu’à cause de la pandémie?»

«Je rêve que je tente de quitter le pays (ou plutôt de fuir) pour aller en voyage. Parfois, j’y arrive sans difficulté; parfois, c’est digne d’un suspense. Le lien avec le subconscient est facile: je voyage en moyenne quatre fois par année et un de mes voyages a été annulé en mars. Depuis le début des restrictions, je me sens prise au piège. Ça me poursuit dans mon sommeil. Quand on est privé de la chose qui nous rend le plus heureux, c’est normal de ressentir du stress et le subconscient prend la relève.»

«Que de rêves. J’en ai fait plusieurs et lorsque je me réveille, je me lève quelques minutes pour me changer les idées avant de me rendormir.»

«J’ai eu beaucoup de difficulté à dormir au début du confinement. J’attribuais ça au fait de ne pas assez bouger dans la journée… Mon cycle de sommeil a été complètement changé. Et actuellement, j’ai l’impression d’être souvent fatiguée… J’ai fait des rêves étranges, mais je suis plutôt « bonne » dans ce domaine, alors je ne les ai pas attribués à la pandémie.»

«Mes rêves sont pas mal intenses dernièrement… Le plus marquant est celui où on me transperçait la poitrine avec une lame de couteau. J’ai ressenti dans mon rêve une douleur intense au niveau de la poitrine… Je ne pouvais pas bouger, immobilisée au sol pendant que mon assaillant continuait à me transpercer de sa lame. Finalement, dans mon rêve, j’ai eu la pensée que probablement que je rêvais mais était incapable de me réveiller. Je me suis finalement réveillée après quelques secondes… Également, la semaine passée, ma mère est décédée d’insuffisance respiratoire à cause de la COVID-19 à 3h30 du matin. Depuis ce temps, je me réveille dans la nuit à 3h30 et j’ai de la difficulté à me rendormir…»

«De jour, mon conjoint et moi travaillons de la maison, tout en prenant soin de nos enfants, ce qui n’est pas évident… La nuit, je rêve régulièrement que je maltraite mes enfants. Ça peut devenir assez trash

«J’ai été sujet à de l’insomnie en début de pandémie. Mon interprétation du « pourquoi »: ici, en Ontario, l’annonce officielle de la pandémie (annoncée le 11 mars 2020) est arrivée juste avant la semaine de relâche scolaire. D’une part, nous avons dû changer nos plans de « relâche » (c’est-à-dire se rendre à Washington D.C. en voiture, visiter la ville et les musées) et, d’autre part, devant le sérieux de la situation avant la semaine de relâche (branle-bas de combat au bureau pour tout réorganiser afin de faire du télétravail) et pendant, la situation a fait en sorte que j’étais « scotché » devant les nouvelles/réseaux sociaux afin de suivre l’affaire… ce qui était fort anxiogène. »

« Couplons ceci au fait que notre fils a un historique médical difficile, que mon père était alors à New York (haut lieu de problématiques liées à la COVID-19), et que la réalité et la sévérité du virus s’est fait rapidement sentir avec les mesures de confinement, le tout s’est traduit en stress et difficulté à s’y retrouver… et donc, dans mon cas, en plusieurs semaines d’insomnie en mars et début avril. Au fur et à mesure que nous avons appris (collectivement) à vivre avec cette nouvelle réalité – et que j’ai pris la décision de ne pas continuellement suivre les nouvelles à ce sujet — mon état s’est peu à peu amélioré (enfin je crois). »

« Je terminerais en disant que malgré les super efforts pour bien informer la population sur les tenants et aboutissants de cette pandémie (surtout de la part de la communauté des journalistes scientifiques qui font un travail exceptionnel), je trouve, pour ma part, très difficile d’être continuellement bombardé d’information de toutes parts sur le sujet — c’est partout, tout le temps, et le sujet no#1 de l’ensemble des médias… Cette « omniprésence » du virus dans notre quotidien depuis deux mois a également contribué, je crois, à mon insomnie.»

Publicité

À lire aussi

Sciences

Science et fraude : la recherche sous omerta

Comment les universités gèrent-elles les cas de fraude des chercheurs?
Marine Corniou 21-10-2013
Sciences

Un dinosaure dans le tiroir

Un nouveau dinosaure de la famille des tricératops pour le Canada.
Marine Corniou 15-01-2013
Les 10 découvertes de 2017

Au public de voter… à partir du 4 janvier!

L'édition 2017 des 10 découvertes québécoises les plus impressionnantes est lancée.
Québec Science 21-12-2017