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Sciences

Immunothérapie: le nouvel espoir

19-09-2014

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Quelques jours avant de mourir, Clément avait une obsession: le Maryland. Son foie ne fonctionnait plus. Son cerveau, juste assez pour lui permettre de dire à son amoureuse, dans ses rares et brefs moments de lucidité: «On s’en va au Maryland. Fais nos valises, on sort d’ici !»

«Ici», c’était l’étage des soins palliatifs de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, à Montréal. Là où vont mourir ceux qui, comme lui, ont reçu l’ultime diagnostic: «Il n’y a plus rien à faire.» Dans son cas, plus rien à faire pour freiner les métastases qui envahissaient ses poumons, ses os, son pancréas, son foie. Sauf peut-être aux États-Unis, dans l’État du Maryland.

Parce que, à 33 ans, on ne veut pas que la vie s’arrête. On a trop d’attaches, trop de projets, on n’a pas assez vécu. On veut se battre jusqu’à la fin, même si c’est peut-être en vain. Lorsqu’il a appris que le mélanome qu’il croyait disparu ne lui laissait même pas quelques mois à vivre, Clément a écrit une lettre à Steven Rosenberg, celui qui lui dirait peut-être qu’il y avait  quelque chose à faire: «I am not asking for a miracle, I am not asking for someone to tell me he’ll save my life with 100% certainty, but I desperately need someone to tell me he’s willing to try something

Je connaissais Clément Sauvé. Comme amie et comme journaliste, j’ai voulu savoir ce qui aurait pu se passer. Je suis allée au Maryland, à sa place en quelque sorte, voir comment on aurait pu le garder en vie s’il avait eu un peu plus de temps devant lui.

«Quel était son nom?» Le docteur Rosenberg a ce regard à la fois impassible et bienveillant de ceux qui combattent la mort du matin au soir. Il ne se souvient pas précisément de la lettre de Clément; des appels comme celui-là, il en reçoit tant… De désespérés prêts à se soumettre aux traitements expérimentaux d’immunothérapie – toujours pas reconnus, parfois même jamais encore tentés – qu’il a mis au point au département de chirurgie du National Cancer Institute, à Bethesda, au Maryland. Mais comme ils n’ont plus rien à perdre, ces mourants sont prêts à s’offrir comme cobayes, contribuant peut-être ainsi à faire avancer la recherche. «Une infime minorité rencontrent les critères d’inclusion de l’un ou l’autre de nos essais cliniques et se retrouvent hospitalisés ici», dit le chirurgien qui, à 74 ans, fait encore quotidiennement la tournée de ses patients de la dernière chance.

Si son foie ne l’avait pas laissé tomber si vite, Clément se serait peut-être retrouvé parmi ceux que nous visitons, ce lundi matin-là, avec tous les membres de l’équipe du docteur Rosenberg. Le traitement qu’il aurait reçu n’a rien à voir avec la chimiothérapie, où l’on injecte littéralement un poison dans les veines pour freiner la prolifération du cancer. «Avec les traitements conventionnels comme la chirurgie, la chimio ou la radiothérapie, on applique une force externe, explique Steven Rosenberg, qu’il s’agisse d’un scalpel, de médicaments ou de radiations. Tandis qu’avec l’immunothérapie, on met à profit les défenses naturelles du corps humain.»

L’idée n’est pas nouvelle. Dès la fin du XIXe siècle, un chirurgien du nom de William Coley, aux États-Unis, a pressenti le potentiel anticancéreux du système immunitaire – encore bien mal compris à l’époque –, lorsqu’il s’est intéressé au cas de Fred Stein, condamné par un sarcome de la joue qui résistait à toute forme d’intervention. L’immigrant allemand s’était mis à aller de mieux en mieux peu de temps après avoir contracté une infection cutanée postopératoire. Se pouvait-il que son système de défense, en déployant la grande artillerie pour combattre les microbes responsables de l’infection, se soit mis du même coup à combattre son cancer? Une quarantaine de cas semblables ont fini par convaincre Coley que oui. Pour en avoir le cœur net, il a volontairement contaminé ses patients à l’aide de cultures bactériennes, provoquant des fièvres carabinées qui en ont mené plusieurs à la mort, mais quelques-uns à la rémission totale. La mixture de toxines inactivées qu’il a ensuite mise au point a même été commercialisée à partir de 1923.

Aujourd’hui, dans les laboratoires du monde entier, à défaut d’infecter délibérément les patients, on déploie toutes sortes de tactiques pour apprivoiser l’armée immunitaire. Enrhumé, Steven Rosenberg aimerait bien neutraliser momentanément la sienne. «Ce n’est pas le virus qui provoque les symptômes de mon rhume, mais bien la réaction immunitaire, et c’est ce qui protège mon corps. De la même façon, on peut exploiter le système immunitaire pour diriger sa puissance contre les cellules cancéreuses», souligne en réprimant une légère toux celui qui recevait justement en 2011 le William B. Coley Award, nommé d’après son illustre prédécesseur. Et c’est ce qu’il a fait; avec, à ce jour, un succès inespéré chez plusieurs patients atteints d’un mélanome métastatique, une forme de cancer qui, normalement, ne pardonne pas. Celle qui a tué Clément.

Tout a commencé en 1968, lorsque le jeune chirurgien qu’était alors Steven Rosenberg a été témoin, un peu comme William Coley, d’une guérison inexpliquée chez un vétéran de 63 ans qui se plaignait de douleurs abdominales. Selon son dossier médical, cet homme aurait dû être mort depuis longtemps. Douze ans auparavant, on lui avait diagnostiqué une tumeur à l’estomac des plus virulentes, qui avait étendu son emprise jusqu’aux ganglions lymphatiques et au foie. On l’avait alors tout bonnement renvoyé mourir chez lui. Et voilà qu’en opérant ce rescapé pour lui retirer la vésicule biliaire responsable de ses douleurs, le futur pionnier de l’immunothérapie ne trouvait aucune trace de ce vieux cancer pourtant mortel. «L’estomac, le foie… tout était en parfait état», se souvient-il.

À la même époque, on commençait justement à percer les mystères de ce qui deviendrait l’arme de prédilection de Rosenberg : le lymphocyte T, un type de globule blanc qui circule dans le sang en se chargeant d’éliminer les intrus. Quand un virus, par exemple, s’infiltre dans l’organisme, des antigènes présents à sa surface envoient des signaux qui déclenchent instantanément l’assaut des lymphocytes. Mais tout le paradoxe du cancer est là: l’intrus n’en est pas vraiment un. Car contrairement aux virus et aux bactéries, les cellules cancéreuses sont une partie intrinsèque de l’individu qu’elles attaquent, et elles réussissent parfois à déjouer les lymphocytes et leurs acolytes, qui deviennent alors incapables de bien remplir leur rôle devant cet ennemi atypique. Sauf peut-être dans quelques cas rarissimes de rémission spontanée, comme celui du vétéran. Sauf peut-être aussi si on leur donne un coup de main, s’est dit Steven Rosenberg, il y a plus de 40 ans.

Ce coup de main est venu sous la forme d’une protéine appelée interleukine-2 (IL-2). Steven Rosenberg a été le premier à démontrer, en 1985, qu’elle pouvait faire régresser les cancers les plus invasifs. C’est que l’IL-2, naturellement présente dans le corps, favorise la croissance des lymphocytes. En administrant des doses élevées d’IL-2 à des patients atteints de cancer, le chercheur a d’abord obtenu des résultats catastrophiques. Gonflée à bloc, l’armée immunitaire peut faire des ravages considérables : fièvre, douleurs articulaires, nausées, rétention d’eau, insuffisance hépatique et problèmes rénaux. Les patients mouraient les uns après les autres. Il a perfectionné la technique au fil des années, jusqu’à obtenir des résultats… mitigés.

C’est à cette époque, d’ailleurs, au début des années 1990, que l’ancien premier ministre du Québec, Robert Bourassa, était venu au Maryland participer aux essais cliniques du docteur Rosenberg, dans l’espoir de vaincre le cancer de la peau qui aurait finalement raison de lui. «C’était déprimant, se souvient Giao Phan, qui a complété ses études postdoctorales au NCI en 1999 dans l’équipe de Rosenberg. Le taux de réponse n’était que de 10% à 15%. Une infirmière de l’équipe m’avait alors fortement recommandé de prendre des antidépresseurs.»

La réputation de l’immunothérapie s’est améliorée depuis, entre autres grâce au transfert adoptif de lymphocytes, technique que Steven Rosenberg a également mise au point. Le principe est étonnamment simple: on prélève chez le patient des lymphocytes T, on les fait proliférer, puis on les lui réinjecte, après avoir préparé le terrain en éliminant temporairement ses défenses immunitaires au moyen de la chimiothérapie ou de la radiothérapie. Les combattants sont soigneusement sélectionnés. On ne recrute pas n’importe quels lymphocytes, mais uniquement ceux qui ont quitté la circulation sanguine pour s’infiltrer au cœur de la tumeur : les bien  nommés Tumor Infiltrating Lymphocytes, ou lymphocytes infiltrant la tumeur (LIT), qu’on transformera en véritables armes de destruction massive.

Les robots super-héros que dessinait Clément pour gagner sa vie n’auraient pas fait le poids devant les machines à tuer microscopiques qu’on aurait préparées pour lui dans les laboratoires du NCI. On aurait eu l’embarras du choix pour prélever ses LITs, dans l’une ou l’autre des nombreuses métastases qui le ravageaient de l’intérieur. La tumeur aurait été amenée directement de la salle d’opération au Cell Processing Lab.

«Ici, explique en poussant la porte Mark Dudley, qui dirige le laboratoire, on découpe la tumeur en petits morceaux pour faciliter la culture des LITs.» Il ouvre un grand incubateur où s’empilent des plateaux remplis de fragments de tumeurs prélevées sur différents patients : «Dans chacun de ces plateaux, les good guys et les bad guys se livrent une incessante bataille.» Les bad guys, on l’aura deviné, sont les cellules cancéreuses; les good guys, les lymphocytes T. Ces derniers ont un avantage qu’ils n’avaient pas chez le patient qui les hébergeait: ils flottent dans une concentration élevée d’IL-2. Et voilà, bien visible à l’œil nu, un bad guy de la même espèce que celui qui a tué Clément. Il semble bien inoffensif quand on le regarde de haut, ce minable mélanome réduit en miettes. Le spectacle, grossi par les lentilles du microscope binoculaire, est fascinant. «Voyez, me dit Mark Dudley, ces grosses cellules de mélanome, sombres et laides, et les lymphocytes blancs, lumineux, qui s’agglutinent autour?» Pour l’instant, les forces du mal semblent l’emporter. «C’est très inhabituel à cette étape, se désole-t-il. Il faut attendre encore un peu. Mais si ça ne s’améliore pas, ce patient ne sera pas candidat à l’intervention; il n’y a aucun intérêt à lui réinjecter ces cellules.»

Autre plateau, autre portrait. Ici, on voit le mélanome pâlir presque à vue d’œil. Au fil des jours, le brun foncé a cédé la place au beige, signe que les LITs devraient remporter la bataille. Ils sont maintenant 50 millions. «Dans deux jours, on va sélectionner la crème de la crème, ceux qui croissent le plus rapidement; on va leur donner encore plus d’IL-2, d’autres anticorps stimulants et même des lymphocytes affaiblis qui leur serviront de nourriture», explique M. Dudley. Deux semaines plus tard, ils seront 50 milliards, prêts à livrer leur ultime combat dans le corps du patient.

Les résultats obtenus à ce jour pour traiter les mélanomes métastatiques sont spectaculaires. «Du jamais vu! Un patient peut être criblé de métastases au cerveau, dans les poumons, dans l’abdomen ou sous la peau, ces lymphocytes sont capables de retracer les cellules cancéreuses, peu importe où elles sont, et de les détruire toutes, jusqu’à la dernière», insiste Simon Turcotte, jeune chirurgien québécois maintenant chercheur au CHUM, et qui a complété un postdoctorat de chirurgie oncologique au NCI sous la supervision de Steven Rosenberg. Dès les premières années de sa formation, à l’Université de Montréal, on lui avait pourtant enseigné, comme à tous les étudiants en médecine, que, à quelques rares exceptions près, on ne guérit pas un cancer une fois que les métastases sont apparues. Mais au NCI, entre ses mains, les métastases excisées sont devenues porteuses d’espoir.

À ce jour, seulement pour le mélanome métastatique, 93 patients ont été traités, avec des taux de réponse (régression objective des tumeurs selon des critères standardisés) variant entre 49% et 72%. Pour la plus récente cohorte, le taux de réponse complète (disparition des métastases) a grimpé à 40%. «Quand on sait que les meilleures chimiothérapies peuvent prolonger la survie de quelques mois tout au plus, il ne fait aucun doute que c’est LE meilleur traitement pour le mélanome métastatique, point à la ligne», poursuit Simon Turcotte, qui rêve de pouvoir offrir bientôt ce type de traitement au Québec. Pour le moment, le chercheur veut voir si des résultats aussi spectaculaires peuvent être obtenus chez les patients atteints de cancers gastro-intestinaux. Son mentor, Steven Rosenberg, malgré ces résultats plus qu’encourageants, est cependant loin de crier victoire: «Quand je rentre chez moi, le soir, je ne pense pas aux patients qui ont survécu; je pense aux autres.»

À partir du moment où il lui a écrit, Clément était convaincu qu’il ne ferait pas partie de ces «autres»: la mort n’a jamais été une option envisageable à ses yeux. Pour lui comme pour tous ces patients venus au Maryland en quête d’un sursis, Steven Rosenberg se serait demandé, lors du décisif immunotherapy meeting qui suit la tournée du lundi matin, s’il fallait traiter ou ne pas traiter. L’éternel dilemme. Même parmi les plus grands spécialistes, il y a rarement consensus.

Le lundi, au National Cancer Institute, on se demande s’il faut lancer un ultime assaut contre le sarcome d’un homme qui a déjà participé à deux protocoles de recherche. Autour de la grande table ovale, l’une des membres de l’équipe soutient qu’il est déjà suffisamment amoché par la bataille: «Il n’a plus de diaphragme. Honnêtement, on n’a plus rien à lui offrir.» Un autre croit qu’il y a encore moyen de manipuler les cellules qu’on lui injecterait pour limiter les dégâts. Sa collègue ravive le spectre de la neurotoxicité associée à ce genre de traitement, en évoquant le douloureux souvenir d’un patient que la famille a dû se résoudre à débrancher. «Nous ne pouvons traiter de tels cas de façon éthique», renchérit son voisin. Tour de table. Les opinions varient, du No way au I would consider it. Comme à l’habitude, c’est Rosenberg qui tranche: «On devrait lui offrir le traitement, mais ne lui épargner aucun détail. Je crois personnellement qu’il devrait l’essayer.»

Et ils sont des centaines à essayer, réessayer, re-réessayer… Dans les études scientifiques, on les identifie en tant que «patient numéro 1», «patient numéro 2», et ainsi de suite. Mais ici, ils ont tous un nom, un visage, une histoire.

Comme ce père de famille à l’air résigné, auquel on injectera des lymphocytes génétiquement modifiés pour tenter de freiner le glioblastome qui envahit son cerveau. Un monstre contre lequel il se bat depuis trois ans : on l’a excisé, irradié et empoisonné. Chaque fois, il est revenu en force. On ne peut plus rien faire pour cet homme. À part peut-être quelque chose qu’on n’a jamais fait pour quiconque. Alors il faut y aller prudemment, en lui injectant une très faible dose de lymphocytes. «Le procédé s’appelle escalade de dose », me souffle à l’oreille Simon Turcotte au moment où nous entrons dans la chambre du patient. On ne sait pas encore à partir de quelle quantité de cellules injectées la toxicité supplante les bénéfices de ce genre de traitement. Il faut donc commencer avec une dose infime, parfois aussi peu que un million de lymphocytes.

«Quand on sait qu’on a naturellement un million de lymphocytes par millilitre de sang, les chances que ça fonctionne sont ridiculement minces pour le patient numéro 1. Ça prend quelqu’un d’altruiste, qui le fait pour la science.» On augmente ensuite graduellement la dose, au moins à deux semaines d’intervalle pour limiter l’ampleur des dommages collatéraux. Mais on espère toujours secrètement le miracle; lequel, la grande majorité du temps, ne se produit pas. Car les résultats spectaculaires obtenus dans le traitement du mélanome métastatique sont loin d’être la norme. Steven Rosenberg le dit crûment: «La plupart du temps, ça ne fonctionne pas. Et le patient meurt.»

Impossible d’éluder la question : du patient ou du chercheur qui publiera les résultats dans une prestigieuse revue scientifique, lequel profite le plus de ces traitements expérimentaux? «La seule raison d’être de notre groupe de recherche est le développement de la médecine de demain, pas la pratique de la médecine d’aujourd’hui. Nous n’offrons donc aucun traitement de routine», dit Steven Rosenberg, comme s’il savait lire dans les pensées. Mais il y a ceux qui, tout en étant prêts à briser la routine, ne veulent pas être les premiers à tenter une thérapie expérimentale. Comme cet homme de 46 ans atteint d’un mélanome métastatique, qui préférerait un autre protocole à celui qu’on lui propose, jamais essayé sur qui que ce soit. S’il avait pu se rendre là, Clément, lui, aurait dit oui à n’importe quoi, pour avoir une chance, même infime, de vivre encore juste un peu. Et que, peut-être, on dise de lui, lors d’un immunotherapy meeting, qu’il est officially a CR – un complete response. Comme le héros du jour, un autre patient dont les métastases ont disparu. À l’annonce de sa rémission, l’équipe laisse éclater sa joie. Les applaudissements fusent et, pendant un trop bref instant, la gravité habituelle de la réunion laisse place à l’euphorie.

 

Tom et Kari Whitehead se sont eux aussi demandé s’ils voulaient que leur fille soit la «première». Après deux rechutes d’une leucémie particulièrement tenace, Emily, six ans, voyait ses chances de survie réduites à néant. Les mots tant redoutés ont été prononcés en mars 2012: «Nous ne pouvons plus rien pour elle.» Leur Maryland à eux se trouvait à Philadelphie, à moins de quatre heures de route de Philipsburg, en Pennsylvanie. Une paisible bourgade de 2 770 habitants où ils vivaient une existence sans histoire entre la maison, le travail, l’église et le Country Club, jusqu’au soir où Kari a compté 21 bleus sur le corps de sa petite, alors âgée de 5 ans. «À partir de ce moment-là, je n’ai jamais cessé de m’inquiéter.» Pour les saignements de nez, de gencives, le mal de genoux, de jambes, de tout le corps, la surdose de morphine, les chimios, l’infection, la crainte de l’amputation, les rechutes, etc. Mais l’inquiétude a parfois du bon; en multipliant ses recherches sur Internet, Kari découvrait des options dont jamais ses oncologues ne lui avaient parlé. «Pour plusieurs d’entre eux, se souvient son mari, notre fille n’allait être qu’un cobaye si nous empruntions la voie des traitements expérimentaux. On allait tout au mieux nous offrir un essai clinique de phase 1, ne servant qu’à établir un dosage optimal, et non à soigner Emily.»

Philadelphie, la grande ville. Un contraste saisissant avec Phillipsburg. Du côté est de la rivière Schuylkill, qui coupe la cité en deux, se dresse le Children’s Hospital of Philadelphia et sa spectaculaire façade vitrée, au cœur d’un imposant complexe médical qu’un cortège de grues s’affaire à rendre encore plus impressionnant.

Quand il déambule dans les couloirs de l’hôpital, Stephen Gruppen impose lui aussi, avec son dos légèrement voûté et son air de gentil géant moustachu. Le directeur de la recherche translationnelle– qui fait le pont entre la recherche fondamentale et la pratique clinique – en cancer pédiatrique se souvient encore du jour où il a rencontré les Whitehead pour leur parler de ce traitement encore jamais administré contre la leucémie lymphoblastique aigüe dont Emily souffrait. «J’ai été très clair, explique-t-il. Nous ne savions à peu près rien. Nous avions traité trois adultes atteints d’une autre forme de leucémie, dont deux étaient en rémission. Elle allait être la première enfant que nous allions traiter, mais il faut toujours un patient numéro 1…»

Le traitement, pour l’instant, n’était mis à l’essai que pour en tester l’innocuité. Le fameux essai de phase 1 dont on avait parlé aux Whitehead. Là encore, on met à profit le pouvoir destructeur des lymphocytes. Mais pour pallier leur difficulté à reconnaître les cellules cancéreuses, on les transforme en chimères, des créatures composites qui auront à la fois la puissance meurtrière d’un lymphocyte et le pouvoir de reconnaissance d’un anticorps –un type de protéine qui a la structure parfaite pour s’accrocher à une autre protéine, dans ce cas-ci la CD19, qu’on trouve très souvent à la surface des cellules responsables de la leucémie.«Bref, on force les lymphocytes T à reconnaître le cancer», résume Stephen Grupp.

Pour cela, il faut les modifier génétiquement, c’est-à-dire leur implanter un tout petit bout d’ADN qui déclenchera la production de cet anticorps. Et quoi de mieux qu’un virus pour insérer du matériel génétique étranger dans un lymphocyte, puisque c’est exactement ce qu’il fait lorsqu’il l’infecte. L’un des virus les plus efficaces pour s’acquitter de cette tâche est aussi l’un des plus redoutables : le VIH qui provoque le sida justement à cause de la facilité avec laquelle il insère son matériel génétique dans les cellules pour mieux se reproduire. Stephen Grupp s’est fait rassurant en expliquant à Tom et Kari Whitehead qu’on utiliserait une forme atténuée du VIH pour transformer les lymphocytes de leur fille en ces formidables chimères qui lui sauveraient peut-être la vie. «Il nous a garanti qu’il était impossible qu’elle attrape le VIH, qu’il utilisait le virus seulement pour entraîner les lymphocytes», raconte Tom Whitehead. «C’est en effet l’une des premières choses que je leur ai dites : le virus est affaibli, il ne peut se répliquer. Tout ce qu’on préserve de lui, c’est sa facilité à mettre un gène dans une cellule», précise Stephen Grupp.

Le 6 mars 2012, dans la chambre numéro 5 de l’hôpital pour enfants de Philadelphie, on a percé la veine jugulaire d’Emily pour y insérer un tube et prélever les futurs super-lymphocytes à même son sang. Leur camp d’entraînement a ensuite duré six semaines. Un mois et demi pendant lequel elle n’a pu quitter sa chambre. Le cocktail de clofarabine, étoposide et cyclophosphamide qu’on lui avait administré en dernier recours, ultime espoir de rémission avant de passer en mode expérimental, avait complètement anéanti ses défenses immunitaires, ce qui a eu l’avantage de laisser le champ libre aux chimères. «Un simple rhume aurait pu la tuer. On retenait notre souffle», se souvient sa mère. Puis, le 17 avril, un premier bataillon de lymphocytes, soit 10% de la dose totale à recevoir, s’engouffrait dans ses veines. Le lendemain, 30%. Le surlendemain, les 60% restants.

C’est à ce moment que les choses ont mal tourné. Tom Whitehead voudrait pouvoir oublier ces images insupportables. «Douze personnes qui coupent, qui percent, qui insèrent des tubes dans l’artère fémorale, dans la jugulaire, partout sur le corps de ma petite fille.» Du délire aux hallucinations, du masque à oxygène qu’elle tentait d’arracher au ventilateur qui forçait l’air à entrer dans ses poumons pleins d’eau, Emily Whitehead, maintenant dans le coma, expérimentait, aux premières loges, la puissance dévastatrice des défenses immunitaires humaines. «On ne peut être plus malade que ça», résume Stephen Grupp. «Elle était méconnaissable avec sa tête au moins 50% plus grosse que la normale, poursuit son père, les yeux humides. Dix-sept intraveineuses lui injectaient les médicaments nécessaires pour compenser sa pression sanguine presque inexistante. Ses reins ne filtraient plus rien. »

Malgré les stéroïdes, les prières, la douce musique que sa mère jouait pour elle, son état a continué à se détériorer. Les médecins  ont alors dit qu’Emily ne passerait pas la deuxième nuit. Les membres de la famille sont venus lui faire leurs adieux.

Odieux paradoxe, chaque patient qui meurt après avoir participé à un essai clinique, à l’hôpital pour enfants de Philadelphie, au NCI ou ailleurs, peut accéder à une forme de vie éternelle, à travers les cellules qui ont eu raison de lui. « C’est une des propriétés de la cellule cancéreuse que d’être immortelle, c’est-à-dire de pouvoir se multiplier de façon illimitée », m’avait révélé Simon Turcotte, alors qu’il tenait entre ses mains un contenant rempli des descendantes d’une métastase d’un cancer du côlon qui avait fini par emporter une de ses patientes, en août 2011. Et ces cellules cancéreuses continuaient à proliférer, bien après être venues à bout d’une Québécoise qui espérait qu’à défaut de survivre, elle pourrait aider à faire avancer la science.

Nous savons finalement bien peu de choses sur les interactions entre le système immunitaire et le cancer, par rapport à tout ce qu’il reste à découvrir. «En établissant des lignées de cellules cancéreuses in vitro, comme celle de cette patiente, on peut faire des essais de reconnaissance très sophistiqués qui nous aideront peut-être un jour à comprendre exactement comment le système immunitaire reconnaît et attaque le cancer… ou se fait berner par lui », conclut Simon Turcotte. Les cellules cancéreuses d’Emily Whitehead, précieusement préservées dans les laboratoires de l’hôpital pour enfants de Philadelphie, apporteront ainsi peut-être un jour la guérison à d’autres patients, en offrant des réponses aux questions de ceux qui les soignent. «Nous avons des souris dépourvues de système immunitaire, auxquelles nous pouvons donner la leucémie d’Emily, ainsi que ses lymphocytes T, afin d’étudier leurs interactions et mieux comprendre pourquoi le traitement fonctionne chez les uns et pas chez les autres », explique Stephen Grupp. « Le cancer d’Emily est toujours vivant ! » résume avec un troublant mélange de fierté et de dégoût Tom Whitehead.

Emily aussi. Contre toute attente, elle a survécu à cette fameuse nuit qui devait être la dernière. Les médecins ont maîtrisé sa fulgurante réaction au traitement grâce à un médicament contre l’arthrite ayant la particularité de cibler l’interleukine-6, une protéine inflammatoire qui s’était emballée pour déclencher la tempête immunitaire dans son corps. Elle a ouvert les yeux pour la première fois le 2 mai, jour de son septième anniversaire. Quatre semaines plus tard, le pathologiste téléphonait à Stephen Grupp, qui appelait à son tour Tom Whitehead : Emily était cancer free! Depuis, 21 autres enfants atteints de la même maladie ont reçu le même traitement, et, aux dernières nouvelles, 14 d’entre eux sont toujours en rémission. Leurs photos s’ajouteront peut-être un jour, sur le mur d’un couloir du Children’s Hospital of Philadelphia, à celles de Meghan, Stefan, Sarah et les autres petits survivants qui fixent les passants de leurs yeux victorieux.

Mais pour une Meghan, un Stefan, une Sarah, combien mourront peu de temps après avoir reçu la crème de la crème des traitements? Comme Avrey, atteinte de la même forme de leucémie qu’Emily. La petite a pourtant reçu le même type de cellules qu’Emily, administrées par les mêmes médecins, dans le même hôpital. Et, comme Emily, elle a été déclarée cancer free. Mais elle a rechuté moins de deux mois plus tard. Nouvelles doses de super-lymphocytes, échec. Elle est morte, le 26 octobre 2013, après avoir souffert comme jamais un enfant ne devrait souffrir. Et combien, comme Clément, n’auront pas le temps de se rendre au premier traitement? Combien n’en entendront même jamais parler? « Pour l’instant, ces thérapies émergentes ne font pas encore partie de la culture médicale », se désole Simon Turcotte. Tout comme les premiers oncologues ayant soigné Emily Whitehead n’avaient jamais mentionné à ses parents que d’autres options s’offraient à eux, le spécialiste qui a annoncé à Clément Sauvé qu’il allait mourir ne lui a jamais parlé de ces traitements expérimentaux qui auraient pu lui sauver la vie. Anéanti, Clément avait néanmoins refusé la condamnation et consulté un second oncologue qui, lui, avait bien voulu l’appuyer dans ses démarches et cultiver l’« espoir Maryland » .

C’est la triste réalité : pour accéder à de tels soins expérimentaux, il faut avoir un médecin à l’affût des dernières percées, ou naviguer du mieux qu’on peut parmi les 173 000 essais cliniques répertoriés au www.clinicaltrials.gov. « Il y a, aujourd’hui même, un enfant qui ne se fait pas offrir cette option pouvant le sauver », dit Susan Rheingold, la première oncologue de l’hôpital pour enfants de Philadelphie, à laquelle les parents d’Emily ont demandé une seconde opinion. Elle admet du même souffle avoir reçu quelques demandes de Canadiens. En ajoutant : « On aimerait que votre gouvernement rembourse ce genre de traitement car, le plus souvent, les patients sont incapables de payer, et nous ne pouvons aller de l’avant. »

Heureusement, les parents d’Emily Whitehead avaient des assurances, et la communauté de Philipsburg a multiplié les collectes de fonds pour celle qui est maintenant la vedette locale. Au restaurant, au bed and breakfast, à la station-service, tout le monde connaît Emily, se souvient de son combat épique et se réjouit qu’elle soit vivante. Vivante, il n’y a pas d’autre mot pour la décrire, en cette journée ensoleillée du mois d’août, alors qu’elle court avec son chien Lucy dans la forêt ou nourrit les truites de la rivière qui coule tout près du chalet familial. Oui, ses parents devront lui injecter des immunoglobulines dans le ventre avec une gigantesque seringue, ce soir comme tous les dimanches, pour la protéger contre les infections : ses super-lymphocytes, toujours bien présents dans son sang, ont le vilain défaut de s’attaquer aussi à des globules blancs sains, porteurs, comme les cellules problématiques, du fameux récepteur CD19. Mais elle en a vu d’autres ! Chaque fois qu’on lui pose une question liée de près ou de loin à son cancer, sa réponse se résume toutefois à ceci : « Meepmop ! » « C’est le code secret qu’elle utilise quand elle n’a pas envie de répondre », précise sa mère. Et je finis par mettre le calepin de côté pour courir avec Emily, capturer des chenilles poilues, respirer, seulement respirer, et nier l’existence même de cette ignoble maladie, le temps d’un après-midi. Mais en vérité, pour une Emily pleine de vie, il y a encore beaucoup trop de Clément. La fin heureuse, il y a pourtant cru…jusqu’à la fin. Jusqu’à ce triste soir de février où il a compris en silence qu’il n’irait jamais au Maryland.

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