Publicité
Sciences

Inde: le dérapage de la révolution verte

14-05-2016

Photo: Nicolas Mesly

Et si la sécurité alimentaire de la planète passait par de nouvelles cultures?

À huit heures de route de la capitale, New Delhi, se trouve la ville de Ludhiana. Elle abrite la mythique université agricole du Punjab (PAU), «mère de la révolution verte». La PAU collabore avec le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (CGIAR). Depuis la fin des années 1960, des généticiens travaillent à mettre au point, dans des centres de recherche au Mexique, aux États-Unis, en Inde et aux Philippines, des hybrides de blé et de riz qui permettraient de doubler, voire tripler les rendements. Il s’agit de produire en masse pour s’assurer de nourrir à long terme les populations grandissantes d’Asie et d’Amérique latine.

Connu sous le nom de «révolution verte», l’enjeu de cet effort scientifique, largement financé par le gouvernement états-unien et certains organismes privés comme la Rockefeller Foundation, était aussi politique. L’un des buts poursuivis, entre autres, était d’empêcher l’Inde de tomber dans le giron communiste.

Le hic, c’est que ces hybrides sont boostés avec un engrais chimique, l’urée, et qu’ils siphonnent une quantité démentielle d’eau! «On a atteint des rendements de blé et de riz de six tonnes par hectare, mais au prix de nos nappes phréatiques. La prochaine révolution verte doit préserver nos ressources naturelles», déclare Rajan Aggarwal, spécialiste des sols et de l’eau de la PAU.

Pour cultiver le paddy – le riz complet –, on troue le sol d’une multitude de puits. Plus de 12 millions de pompes siphonnent les nappes phréatiques! L’irrigation est telle que le Punjab est devenu le plus grand lac artificiel d’eau douce de la planète. Les chiffres déclinés par le spécialiste sont hallucinants. Pour n’en donner qu’un: depuis 1991, le niveau des nappes d’eau souterraine a baissé entre 10 m et 30 m! Il aura fallu une seule génération pour vider le sous-sol du Punjab.

Les scientifiques rencontrés à la PAU cherchent donc des solutions pour une agriculture plus durable. D’abord, ils planchent sur des variétés de riz basmati hâtives. Prêtes à être récoltées à 100 jours plutôt qu’à 130 ou 140, elles exigent une moins grande quantité d’eau. Ensuite, ils encouragent l’utilisation par les agriculteurs d’une machine au laser (qui coûte plus de 25 000 $) pour niveler leurs champs. L’appareil fait économiser de 15% à 25% d’eau. Ils ajoutent que, depuis 10 ans, un tiers de la superficie cultivée de l’État a été nivelée grâce à cet engin miracle «made in Punjab». Enfin, ils optent pour des systèmes d’irrigation goutte à goutte, auxquels de plus en plus d’agriculteurs ont déjà recours.

L’objectif ultime de la PAU: réduire la consommation d’eau et laisser à la mousson le soin de recharger les aquifères. Comme dans le reste de l’Inde, 60% des terres cultivées au Punjab sont pluviales et 40% sont irriguées.

Toutefois, rappelle l’ex-doyen de la PAU, l’agroéconomiste S.S. Johl, c’est la révolution verte qui a transformé le Punjab en producteur de riz. La région était d’abord productrice de blé. Le checheur est formel: le Punjab, déjà en déficit d’eau, ne devrait pas produire de telles quantités de riz. En même temps, il dénonce les subventions à outrance de New Delhi qui, selon lui, sont les véritables responsables du pillage des nappes phréatiques. Les producteurs ne paient ni pour l’eau ni pour l’électricité, ils bénéficient de subventions pour l’urée et le diesel, en plus d’obtenir des prix garantis pour la culture de riz et de blé. Ce qui encourage un gaspillage éhonté des ressources et une attitude «au plus fort la pompe» entre producteurs.

Le long de la route qui mène de Ludhiana à Bathinda jusqu’à Chandigarh, la capitale du Punjab, les champs de blé passent du vert à l’or. Nous sommes au début de mars et, dans trois semaines, des milliers de moissonneuses y battront le grain. J’aperçois régulièrement d’immenses ronds d’épis couchés, comme si des éléphants s’y étaient prélassés. Cette verse n’est due ni au vent ni à la grêle, mais à une trop grande utilisation d’urée, m’explique-t-on. Les hybrides de blé de la révolution verte ont été conçus pour avoir des pailles courtes qui leur permettent de résister aux intempéries. Trop d’urée fait pousser les plants en orgueil, fragilisant les tiges, qui plient sous le poids des épis. Résultat: les grains sont mangés au sol par les rats et les oiseaux. Que la révolution verte ait dérapé, en voici bien la preuve.

Il faut dire que l’urée, fortement subventionnée par New Delhi, coûte moins cher que le sel, ce qui encourage sa surutilisation. Le gouvernement de l’actuel premier ministre de l’Inde, Narendra Modi, envisage de transférer directement aux producteurs les subventions – évaluées à près de 13 milliards de dollars par an – actuellement octroyées aux fabricants d’engrais. Mais cela aurait pour effet d’augmenter le prix de l’engrais à la ferme, une mesure pas très populaire. «Je suis contre. Je préfère que les subventions de l’urée restent entre les mains des fabricants. Parce que je ne veux pas attendre un mois avant d’être remboursé par le gouvernement», dit Haridenyat Gill, un producteur de céréales rencontré sur sa ferme tout près de Lidhuana.

En plus de fragiliser les plants, cette surdose d’urée épandue dans l’ensemble du pays a brûlé les sols. L’Inde a un rendement de céréales à l’hectare par quantité d’engrais appliquée plus bas que celui de la Chine et deux fois moindre que celui des États-Unis.

C’est pour cette raison que Narendra Modi a lancé en février dernier un vaste programme appelé «Carte nationale des sols». Cette opération vise à doter de laboratoires d’analyses de sol plus de 2 000 points de vente de compagnies d’engrais, au cours des 3 prochaines années.

Selon ce plan, chaque producteur possédera sa carte de sol. Il connaîtra ainsi les besoins en azote, phosphore, potasse et microéléments de son lopin de terre, ainsi que son taux de matière organique. «C’est une situation “gagnant-gagnant” puisque les producteurs vont utiliser moins d’urée. Le gouvernement va donc économiser d’énormes subventions et la santé des sols va s’améliorer», se réjouit P.K. Joshi, directeur Asie du Sud de l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI), basé à New Delhi. Quelque 140 millions de cartes de santé de sol ont déjà été émises par le ministère indien de l’Agriculture.

«Ces tests de sols, ce n’est pas assez! Nous devons accroître leur fertilité en réduisant notre dépendance aux engrais chimiques, en favorisant la diversité et la rotation de cultures», affirme Vibha Varshney, éditrice du magazine Down to Earth publié par le Centre pour la science et la technologie, aussi basé à New Delhi.

Pour briser les monocultures de blé et de riz, elle suggère l’adoption de politiques agricoles qui favoriseraient par exemple la culture de lentilles, championnes toutes catégories en matière écologique. Peu gourmandes en eau, elles permettraient de régénérer les sols en azote naturel et de réduire l’apport d’urée. De plus, le pays en est fortement déficitaire (le Canada fournit 40% des lentilles importées par l’Inde). Cette culture aurait des effets bénéfiques non seulement sur le plan agronomique, mais aussi sur le plan nutritionnel, la lentille étant riche en fer.

«Cette seconde révolution verte doit aussi tenir compte des déficiences alimentaires de la population indienne. Près de 90% des femmes enceintes au pays sont anémiques!» ajoute A. Kishore, responsable de l’agriculture durable et des change­ments climatiques à l’IFPRI.

Reste à voir si le gouvernement donnera l’impulsion nécessaire pour concrétiser cette deu­xiè­me révolution verte.

Photo: Nicolas Mesly

Publicité

À lire aussi

Sciences

Le manteau terrestre est beaucoup plus hétérogène que ce qu’on croyait

La composition chimique du manteau de la Terre est beaucoup plus complexe que ce que l’on croyait, démontre une nouvelle étude scientifique.
Annie Labrecque 23-05-2019
Sciences

Le bec des macareux est fluorescent

Le bec du macareux moine, un oiseau qu'on peut observer aux Îles-de-la-Madeleine et sur la Côte-Nord, prend une allure étonnante sous les rayons ultraviolets.
Sciences

Premiers Américains: le secret du mastodonte

Les archéologues sont tombés sur un os. Un os taillé en pointe de flèche, qui pourrait ajouter deux millénaires à la préhistoire de l’Amérique.
Marine Corniou 02-03-2012