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22-08-2019

La célèbre primatologue qui a bravé les interdits pour documenter les mœurs des chimpanzés met aujourd’hui son zèle et sa détermination au service de la planète.

Au bout du fil, la voix est fragile et cassée par la fatigue et la toux. Malgré notre insistance, Jane Goodall refuse de reporter l’entrevue. « Je tousserai quoi que je fasse. Et puis, j’ai trop de choses à vous dire », déclare-t-elle avec la force tranquille qui a fait sa réputation. Sans se faire prier, elle raconte par le détail sa vie dans la jungle tanzanienne où, il y a plus de 50 ans, elle a effectué des recherches qui ont changé à jamais notre compréhension des chimpanzés et transformé l’étude du comportement animal. À 85 ans, la primatologue est plus résolue que jamais à mener ce qui sera sans doute son dernier et plus important combat : convaincre le public et les politiciens qu’il est encore temps d’agir pour protéger la planète.

***

Québec Science : En 1957, alors que vous aviez 23 ans, vous avez rencontré le paléoanthropologue et archéologue Louis Leakey qui, impressionné par vos connaissances sur l’Afrique et la faune, vous a embauchée pour l’assister dans une fouille archéologique en Tanzanie. Plus tard, il vous a confié un projet : l’étude des chimpanzés à l’état sauvage. Quelle a été votre réaction ?

Jane Goodall : Depuis l’âge de 10 ans, je rêvais d’aller en Afrique pour observer les animaux sauvages et écrire des livres à leur sujet. Quand Louis Leakey m’a offert l’occasion d’aller vivre dans la jungle pour étudier l’animal qui nous ressemble le plus, le chimpanzé, je pouvais à peine y croire ! Cela dit, il y avait des sceptiques pour qui il était ridicule d’envoyer dans la forêt une jeune fille qui ne possédait pas de diplôme universitaire. Qui plus est, nous n’avions pas d’argent pour financer ce projet.

Alors, je suis retournée en Angleterre, où j’ai décroché un emploi pour économiser des sous et lu tout ce que je pouvais sur les chimpanzés − que des ouvrages sur leur vie en captivité, car personne n’avait documenté leurs comportements dans la nature. Cela a duré une année. Mais j’ai toujours été une personne patiente. Un jour, un riche homme d’affaires américain s’est présenté à Louis en déclarant : « Voilà de l’argent, mais juste pour six mois. On verra comment elle s’en sort. » Mais nous n’étions pas au bout de nos peines. Les autorités m’ont d’abord refusé l’accès à la forêt de Gombe. Sous la pression de Louis, elles ont fini par accepter, mais à une condition : que je sois accompagnée. C’est ma merveilleuse mère qui s’est portée volontaire.

Je ne sais pas combien de mères auraient ainsi quitté le confort de leur foyer pour dormir avec leur fille dans une vieille tente militaire sous laquelle rampaient des scorpions. Elle devait aussi affronter des babouins qui attaquaient notre camp pour se nourrir et gérer notre cuisinier qui s’enivrait avec des bananes fermentées. Tout cela pour me laisser vivre mon rêve. Et quand je revenais le soir, découragée parce que les chimpanzés me fuyaient, elle me remontait le moral et me rappelait que j’apprenais déjà beaucoup sur eux en les observant à travers mes précieuses jumelles.

QS Comment avez-vous réussi à être acceptée par les chimpanzés ?
JG C’était simplement une question de patience. Je n’ai pas essayé de m’approcher trop vite. Je portais des vêtements de la même couleur tous les jours. Ils ont fini par s’habituer à me côtoyer et ont réalisé que je ne représentais pas un danger. Cela a pris plus de cinq mois.

Nous vivons la sixième grande extinction et le doute n’est plus possible : si nous continuons comme si de rien n’était, il n’y aura plus ni chimpanzés, ni éléphants, ni lions, ni girafes, ni tant d’autres animaux dans la nature.

Jane Goodall

QS Quels sont vos meilleurs souvenirs de cette époque ?
JG Une fois que les chimpanzés m’ont acceptée, j’ai appris graduellement à les connaître en tant qu’individus et compris peu à peu leur structure sociale complexe. J’ai étudié comment les mâles adultes se font concurrence pour diriger leur groupe, comment les relations se développent entre les mères et leurs enfants, ainsi qu’entre frères et sœurs. J’ai constaté que, comme nous, ils ont un côté sombre et sont capables de violence. Mais tout comme nous, ils sont capables d’amour, de compassion et d’altruisme.

QS Avez-vous déjà eu peur quand vous étiez seule dans la forêt ?
JG Il m’arrivait de m’aventurer seule la nuit dans les collines. Je m’allongeais sur le sol et dormais avec une simple couverture − non sans nervosité ! J’avais un peu peur des léopards. Si l’un d’entre eux s’approchait, je tirais ma couverture sur ma tête et je me répétais : je suis ici pour une bonne raison, donc rien ne peut m’arriver. Et rien ne m’est jamais arrivé.

QS Avez-vous déjà subi du sexisme pendant vos années de recherche sur le terrain ?
JG Non. Au contraire, le fait d’être une jeune femme m’a été bénéfique à deux égards. D’abord, Louis Leakey estimait que les femmes étaient de meilleures observatrices et il recherchait quelqu’un qui n’était pas allé à l’université parce qu’il trouvait que les scientifiques avaient une vision réductrice du monde. Par exemple, ils entretenaient l’idée que l’espèce humaine était distincte du règne animal. Notre étude des chimpanzés a montré que ce n’est pas vrai.

Être une femme fut également un avantage dans la Tanzanie postcoloniale, alors que les hommes blancs étaient considérés avec une certaine méfiance, voire de l’animosité, par la population. Par contre, tout le monde voulait aider une jeune fille !

QS De retour en Angleterre, en 1962, vous avez commencé un doctorat en éthologie à l’Université de Cambridge en vous appuyant sur vos données recueillies en Tanzanie. Vous aviez notamment noté que les chimpanzés concevaient et utilisaient des outils − une découverte révolutionnaire. Pourtant, vous avez subi le feu des critiques des scientifiques.
JG Plusieurs professeurs m’ont dit que j’avais mal conçu mon étude. Selon eux, je n’aurais pas dû donner des noms aux chimpanzés, mais plutôt des numéros. Et je n’aurais pas dû écrire qu’ils avaient des personnalités, qu’ils étaient dotés d’un esprit capable de résoudre des problèmes, qu’ils éprouvaient des émotions. Mais je me moquais de leur avis.

Les scientifiques ont finalement admis que j’avais raison après avoir vu les images d’Hugo. [NDLR : Hugo van Lawick, cinéaste néerlandais, a suivi le travail de Jane Goodall en Tanzanie à la demande de la National Geographic Society. M. van Lawick fut également le conjoint de Jane Goodall de 1964 à 1974.]

Pendant quelques années, Jane Goodall et son équipe ont entretenu une grande proximité avec les chimpanzés, les épouillant, les chatouillant, les berçant. Ici, on peut voir la primatologue avec Flint, le premier chimpanzé dont elle a pu documenter la naissance et l’enfance. Cependant, en 1966, une éclosion de poliomyélite chez les chimpanzés a mis un terme à ces contacts physiques. En effet, les chercheurs craignaient que le virus ait été transmis aux animaux par des humains et ils n’ont plus voulu courir ce risque. Photo: Hugo Van Lawick, NG IMAGE COLLECTION

Jane Goodall en 10 dates

3 avril 1934
Valerie Jane Morris-Goodall naît à Londres.

2 avril 1957
Elle va rejoindre une amie d’enfance au Kenya. Là-bas, elle prend son courage à deux mains et communique avec le paléoanthropologue Louis Leakey, alors conservateur au musée Coryndon, à Nairobi, qui, plus tard lui propose de mener une étude sur les chimpanzés.

14 juillet 1960
Elle arrive dans la forêt de Gombe, dans l’ouest de la Tanzanie, où elle amorce ses travaux.

30 octobre 1960
Jane Goodall observe des chimpanzés qui mangent de la viande, alors qu’on les croyait végétariens.

4 novembre 1960
La primatologue découvre que, comme les humains, les chimpanzés sont capables de concevoir et d’utiliser des outils.

1965
Elle obtient son doctorat en éthologie de l’Université de Cambridge. Elle ouvre officiellement les portes de son centre de recherche à Gombe.

1977
Elle fonde l’Institut Jane Goodall.

1984
La chercheuse lance un programme pour étudier et améliorer la vie des chimpanzés dans les sanctuaires.

1986
Elle délaisse le monde de la recherche pour se consacrer à la protection des chimpanzés sauvages.

16 avril 2002
Elle est nommée messagère de la paix des Nations unies.

QS Depuis, non seulement vos observations sur les comportements sociaux et l’intelligence des chimpanzés ont été confirmées à maintes reprises, mais des chercheurs explorent maintenant la conscience animale. Suivez-vous ce champ de recherche ?
JG Je le suis dans une certaine mesure, mais ce qui me motive depuis plusieurs années, c’est surtout la protection des chimpanzés et de la faune en général avant qu’il soit trop tard. Nous vivons la sixième grande extinction et le doute n’est plus possible : si nous continuons comme si de rien n’était, il n’y aura plus ni chimpanzés, ni éléphants, ni lions, ni girafes, ni tant d’autres animaux dans la nature.

QS Justement, en 2017, un groupe de chercheurs a révélé que 60 % des espèces de primates sont menacées de disparition en raison de la destruction de leur habitat ainsi que de la chasse et du commerce illicites. Devant cette sombre réalité, comment rester optimiste ?
JG J’ai rencontré tant de gens, surtout des jeunes, qui me disent avoir perdu espoir parce que nous avons détruit leur avenir et qu’ils ne peuvent rien y faire. Et c’est vrai. Nous avons volé le futur de nos jeunes. Mais est-il vrai qu’il n’y a rien à faire ? Je n’arrive pas à le croire. Nous avons une fenêtre de temps pour agir et nous devons nous unir et commencer à réparer les torts infligés. Mère Nature, si on lui en donne la chance, est incroyablement résiliente. C’est pourquoi je voyage 300 jours par année pour parler à des étudiants, des politiciens, des groupes d’intérêts. Si tout le monde abandonne, alors il n’y a plus d’espoir.

QS Il n’est pas facile de convaincre les gens de passer à l’action pour protéger la faune et l’environnement. Or, c’est ce que vous faites depuis plus de 30 ans. Quelle est votre approche ?JG Pour modifier l’opinion des gens, il est inutile de les affronter et de les montrer du doigt. Il faut essayer d’atteindre leur cœur en leur racontant des histoires. Quand je me suis battue pour faire sortir les chimpanzés des laboratoires de recherche médicale [dans les années 1990], des défenseurs des droits des animaux m’ont reproché d’avoir parlé aux travailleurs des laboratoires. Mais si vous ne leur parlez pas, comment pouvez-vous les faire changer d’idée ? Impossible !

QS Prendrez-vous un jour votre retraite ?
JG Jamais, jamais, jamais ! Bien sûr, mon corps ne pourra pas toujours me permettre de voyager autant. J’espère que, à ce moment-là, je pourrai encore compter sur mon cerveau pour écrire plus de livres parce que c’est aussi une façon d’influencer les esprits. En attendant, je continuerai de me battre pour faire comprendre au public que, malgré notre sentiment d’impuissance, tout un chacun peut changer les choses. Si nous choisissons de façon responsable et durable ce que nous achetons, portons et mangeons, collectivement la somme de ces choix éthiques nous mènera vers un monde meilleur. Un monde que nous aurons moins honte de laisser à nos enfants.

Photo en ouverture: Morten Bjarnhof

Photo: Hugo Van Lawick, NG IMAGE COLLECTION

La relève de Jane

Pour mener à bien sa mission, Jane Goodall peut compter sur une brigade d’employés disséminés à travers le monde dans la trentaine de bureaux de l’institut qui porte son nom. Créée en 1977, l’organisation avait d’abord pour objectif de poursuivre la recherche sur les chimpanzés et de mieux protéger ces primates ainsi que leurs habitats. Aujourd’hui, elle agit sur plusieurs fronts : en plus de travailler à la protection des primates et de leur environnement, ses équipes mettent sur pied des projets de lutte contre les changements climatiques, de conservation de la faune, de sensibilisation au trafic d’espèces sauvages, d’agroforesterie, d’éducation des filles tanzaniennes, de microcrédit et de santé maternelle et infantile. À première vue, ces activités semblent disparates, mais elles ont toutes un lien avec les chimpanzés.

« Les gens pauvres et malades n’ont pas le temps de se soucier de la protection de ces animaux et de leur environnement, explique Andria Teather, directrice générale de la branche canadienne de l’Institut Jane Goodall. En Tanzanie et en République démocratique du Congo entre autres, il y a des hommes et des femmes qui, pour assurer leur subsistance, coupent des arbres et mangent de la viande de brousse parce que ce sont leurs seules options. À moins de travailler avec eux pour remédier à la situation, nous n’avons aucune chance de leur parler de la préservation des espèces et de la forêt. »

En parallèle, l’Institut développe depuis 1991 le programme éducatif Roots and Shoots, aujourd’hui présent dans plus de 100 pays, qui encourage les jeunes à passer à l’action pour construire un monde durable. Ce faisant, l’Institut a l’espoir de former la prochaine génération de Jane Goodall. « Nous voulons créer une cohorte de jeunes qui, comme Jane, seront assez courageux, audacieux et instruits pour changer les politiques et les mentalités », dit Andria Teather, qui sait bien que le plus grand défi de son organisation sera « l’après-Jane ». « Nous avons une leader emblématique qui vieillit, reconnaît-elle. Nous en sommes tous conscients, à commencer par elle. Personne ne pourra véritablement la remplacer, mais il y a certainement des gens qui continueront le travail en son nom. »

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