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Sciences

L’insatiable curiosité de Léonard de Vinci

27-06-2019
Leonard de Vinci

L’homme de Vitruve, réalisé par le peintre vers 1490, sur papier. Image: VENISE, GALLERIE DELL’ACCADEMIA, GABINETTO DISEGNI E STAMP

Dans une volumineuse biographie de Léonard de Vinci, l’historien Walter Isaacson fait briller chacune des facettes du grand génie de la Renaissance.

Quand Walter Isaacson a décidé de s’attaquer à la biographie de Léonard de Vinci (1452-1519), il a exigé de son éditeur américain que l’ouvrage soit imprimé sur du papier de qualité − une fantaisie destinée à rendre hommage à cette technologie qui résiste au temps et à laquelle l’historien se devait d’être reconnaissant. En effet, quelque 7 200 pages des carnets du maître sont toujours intactes, et Walter Isaacson y a eu accès afin de brosser le portrait du plus savant des artistes de la Renaissance. En cette année du 500e anniversaire de la mort du célébrissime peintre italien, nous nous sommes entretenus avec l’auteur de Léonard de Vinci : la biographie, parue au printemps aux éditions Flammarion Québec. Au fil de ses recherches, l’infinie curiosité de Léonard de Vinci est apparue au biographe comme la source de ses prouesses. La bonne nouvelle, c’est que nous pouvons tous nous en inspirer, croit-il.

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Québec Science : Vous comptez plusieurs biographies de « génies » à votre actif : Albert Einstein, Benjamin Franklin, Steve Jobs. Comment Léonard de Vinci se compare-t-il à ces derniers ?
Walter Isaacson : Léonard de Vinci partage plusieurs qualités avec eux, à commencer par le fait qu’il était non seulement intelligent, mais aussi très créatif. Ils ont tous posé leur regard sur plusieurs disciplines, des mathématiques à la musique, des sciences aux lettres, et cela les a aidés à être plus inventifs. Par ailleurs, ils arrivaient à penser sans idées préconçues parce qu’ils étaient très attentifs aux motifs qui existent dans la nature. Léonard de Vinci, par exemple, prenait le temps d’observer comment la surface de l’eau ondule lorsque le vent souffle [NDLR : les tourbillons dans l’eau ont plus tard influencé sa manière de peindre des chevelures].

QS Est-ce que Léonard de Vinci faisait bande à part dans l’Italie de la Renaissance ?
WI Il était assurément marginal. Il était gaucher, fils illégitime et homosexuel. Et je pense même qu’on peut dire qu’il était radical. Se sentir rebelle et différent l’a aidé à défricher de nouveaux terrains et à être plus innovant.

QS S’intéressait-il à la science en tant qu’outil ou la considérait-il plutôt comme un sujet d’étude valable en lui-même ?
WI Dès l’enfance, Léonard de Vinci s’est intéressé à la science par pure curiosité. Il dessinait les cours d’eau qu’il voyait autour de Vinci, le village toscan où il est né. Il voulait savoir comment la nature fonctionne, comment les roches sont formées, pourquoi le ciel est bleu. Plus tard dans sa vie, il a parfois étudié l’anatomie et l’optique pour améliorer son art, mais la plupart du temps, c’était simplement pour ressentir la joie de comprendre la nature. En effet, il n’est pas nécessaire de savoir pourquoi le ciel est bleu pour peindre La Joconde. Je crois que, dans toute l’histoire, Léonard de Vinci a été la personne qui a manifesté la plus grande curiosité.

QS Quelle était sa relation avec la nature ?
WI Quand il se promenait, il remarquait des choses qui attirent l’attention de bien peu de gens. Comment la lumière éclaire-t-elle un objet courbe ? Les oiseaux battent-ils des ailes plus rapidement vers le bas ou vers le haut quand ils décollent ? Ce que j’aime avec Léonard de Vinci, c’est qu’on peut s’efforcer de devenir un peu plus comme lui. Ce serait dur pour vous et moi de nous approcher d’Albert Einstein : nous aurions besoin d’une immense puissance cognitive. Mais ce qui distingue Léonard de Vinci, c’est simplement d’avoir pris le temps et la peine d’observer des choses que tout le monde peut voir.

QS Comment ses études de l’optique ont-elles influencé ses tableaux ?
WI
Après avoir appris la notion de perspective aux côtés des artistes florentins qui l’ont inventée, Léonard de Vinci l’a poussée à un tout autre niveau. Dans L’adoration des mages [vers 1481], on voit qu’il avait bien compris que les objets paraissent de plus en plus petits à mesure qu’ils sont éloignés. Mais dans La Cène [1495-1498], c’est encore plus sophistiqué. Il utilise certes ce même type de perspective, mais il se sert aussi d’une autre astuce : en peignant les murs de manière qu’ils se rapprochent plus rapidement qu’ils le devraient, il accentue l’impression de profondeur. Finalement, il applique aussi le concept de « perspective aérienne », à savoir que les objets plus distants paraissent un peu plus flous. L’une des grandes contributions de Léonard de Vinci a été de montrer comment peindre une scène sur une surface bidimensionnelle et qu’elle paraisse tridimensionnelle.

QS Léonard de Vinci valorisait beaucoup l’apprentissage par l’observation. Puisait-il aussi une partie de ses connaissances dans les écrits ?
WI
Il est né l’année pendant laquelle Gutenberg a produit la première impression en série. Il a donc été en mesure de lire beaucoup de livres, mais il n’a jamais organisé son propre travail pour le publier, ce qui est extrêmement dommage… Heureusement, ses carnets de notes ont été très bien conservés et, 500 ans plus tard, on peut toujours les lire. Léonard de Vinci n’a cependant pas été très influent dans les années suivant sa mort parce que très peu de gens ont eu accès à ses carnets.

QS Qu’est-ce que cela aurait changé s’il avait publié une partie de ses travaux scientifiques ?
WI Je suis certain qu’il aurait eu une immense influence en anatomie. Il a fallu attendre 100 ou même 200 ans avant que certaines de ses réalisations soient redécouvertes. Léonard de Vinci avait notamment compris que les valves du cœur ne s’ouvrent pas à cause de la pression sanguine, mais plutôt à cause des tourbillons dans l’écoulement du sang. S’il avait publié ses travaux, il aurait été considéré comme l’un des plus grands anatomistes, un pionnier dans la compréhension de la circulation sanguine et des muscles.

QS Quelle influence a-t-il eue sur les savants de son époque, malgré la faible diffusion de ses travaux ?
WI Il a marqué la représentation graphique de l’information, notamment par la manière dont il dessinait le corps humain, soit en plusieurs couches, et par la beauté de toutes ses illustrations, de l’anatomie aux cartes géographiques. Ses illustrations ont été vues et ont inspiré d’autres personnes à l’époque.

QS L’œil faisait partie de ses sujets fétiches. Qu’a-t-il découvert sur cet organe ?
WI
À l’époque, certaines personnes croyaient que les yeux émettaient des rayons qui se reflétaient sur les objets et que c’était ainsi qu’on arrivait à voir. Léonard de Vinci a parfaitement compris que les yeux fonctionnent plutôt en captant la lumière environnante qui se reflète sur les objets. Dans ses carnets, 15 pages de notes sont consacrées aux rayons pénétrant dans l’œil et à ses dissections de cet organe. Il tentait de saisir comment les rayons de lumière y sont focalisés. Ces travaux lui ont permis d’apprendre des notions pertinentes à la perspective. Par exemple, il a compris que le centre du champ de vision est plus sensible aux détails, mais que la perception des ombres demeure relativement bonne en périphérie. Il a utilisé ce truc dans La Joconde. Si vous regardez directement la bouche de Mona Lisa, vous présumerez qu’elle ne sourit pas. Cependant, en modifiant légèrement la direction de votre regard, les ombres vous donneront l’impression que les coins de ses lèvres se redressent. Son sourire semble vaciller en fonction de la manière dont vous regardez le tableau.

Le Salvator Mundi, attribué à Léonard de Vinci, est le tableau le plus cher du monde : il a été vendu 450,3 millions de dollars en 2017,

QS L’une des œuvres de Léonard de Vinci découverte tardivement et dont la paternité fait toujours débat, le Salvator Mundi, est particulièrement intéressante d’un point de vue scientifique. Pouvez-vous nous dire pourquoi ?
WI Léonard de Vinci utilisait fréquemment ce qu’il appelait le sfumato, c’est-à-dire le brouillement des contours. Grâce à ses études sur l’œil et l’optique, il savait que les lignes d’un objet lointain sont légèrement floues, mais que celles d’un objet plus près de notre visage sur lequel on concentre notre regard paraîtront mieux définies. En peignant l’une des mains de Jésus plus nettement que son visage, il donne l’impression que la main sort du tableau pour nous bénir.

QS Y a-t-il des incohérences scientifiques dans le Salvator Mundi ?
WI Plusieurs détails de l’orbe de cristal que tient Jésus dans sa main gauche sont scientifiquement corrects. Cependant, la toge de Jésus qu’on voit à travers la sphère n’est pas déformée. Pourtant, quand vous regardez à travers une boule de cristal, les objets à l’arrière apparaissent déformés ou même renversés. À mon avis, Léonard de Vinci était bien au fait de cette anomalie scientifique. Certaines personnes croient qu’il ne voulait pas distraire le spectateur de la beauté de l’art en déformant la toge qu’on voit à travers l’orbe. Une autre hypothèse, tout à fait plausible selon moi, veut que Léonard de Vinci ait voulu illustrer que rien de ce que touche Jésus ne peut être perverti. Je crois qu’il a intentionnellement peint la toge de Jésus en rupture avec la réalité afin de simuler ce petit miracle.

QS L’homme de Vitruve est-il un objet d’art ou de science ?
WI D’abord, c’est évidemment une magnifique œuvre d’art. Ses lignes fines rendent l’image vive et le regard du personnage intense. Mais Léonard de Vinci a aussi pensé L’homme de Vitruve comme une œuvre mathématique, en tentant de résoudre la quadrature du cercle. Et aussi comme une œuvre d’anatomie, en montrant les proportions exactes du corps humain. C’est même une œuvre de spiritualité parce qu’elle démontre que les proportions du corps correspondent à celles d’une église parfaite. À mon avis, c’est l’un des ouvrages les plus aboutis de Léonard de Vinci.

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