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Sciences

Quand l’intelligence artificielle produit de l’art

23-06-2020

L’artiste Sougwen Chung, qui a fait ses classes en recherche au Massachusetts Institute of Technology, utilise un robot nommé D.O.U.G. qui a analysé 20 ans de son travail et appris à imiter son style. D.O.U.G. lui propose des tracés inventifs, et l’artiste parle donc de cocréation robot-humain. Image: Sougwen Chung

L’intelligence artificielle s’immisce dans les arts, soulevant au passage des questionnements philosophiques et un vent de polémique.

L’impressionnisme, la photographie d’art et le readymade* ont tous, en leur temps, bouleversé les règles de l’art et échauffé les esprits. C’est au tour de l’intelligence artificielle (IA) de jeter un pavé dans la mare artistique. Le « scandale » est arrivé en 2018, lorsque le premier tableau créé par un algorithme a été vendu par la maison Christie’s à New York. Le Portrait d’Edmond de Belamy, qui avait été estimé initialement à 7 000 $ US, a été adjugé à plus de 430 000 $ US, causant surprise et indignation. D’autant que la signature de « l’artiste », apposée au bas du tableau, à droite, est une… formule mathématique.

« En réalité, on se considère comme les auteurs de l’œuvre », s’amuse Pierre Fautrel, l’un des trois membres du collectif français Obvious, à l’origine de ce coup d’éclat. Il voit d’un bon œil que les algorithmes « permettent à des gens comme nous, sans formation en arts, de produire du visuel ».

Le trio n’est pas le seul à avoir fait de l’IA un outil de création. Beaucoup d’artistes utilisent désormais des algorithmes pour concevoir des poèmes, des tableaux, des pièces musicales et même des scénarios de film. La plupart exploitent l’aptitude des ordinateurs à « apprendre » par eux-mêmes, à partir de centaines d’exemples, puis à créer de nouveaux contenus en imitant les règles apprises. Une prouesse qu’on doit aux « réseaux antagonistes génératifs » ou GAN, des algorithmes inventés en 2014 par Ian Goodfellow, alors chercheur à l’Université de Montréal. Repris et perfectionnés à l’envi, ces algorithmes sont si populaires qu’on parle du « ganisme » comme d’un nouveau courant artistique.

Les membres d’Obvious, par exemple, ont fourni à leur machine 15 000 tableaux du 14e au 20e siècle pour qu’elle « apprenne » l’art du portrait. Après quelques bidouillages des algorithmes, ils ont produit 11 portraits tout neufs et créé ainsi toute une famille fictive, nommée Belamy en l’honneur de Ian Goodfellow.

Le collectif vient également de sortir une série inspirée d’estampes japonaises et s’emploie à réaliser des masques africains malgré certaines critiques lui reprochant d’avoir copié les algorithmes d’un autre ou d’avoir un esprit plus entrepreneurial qu’artistique.

Faire réfléchir

Le groupe s’en défend : son but n’est pas de provoquer, mais plutôt de vulgariser. « L’IA est un vrai sujet de société qu’on souhaite démythifier et l’art est un bon vecteur pour le faire », explique Pierre Fautrel, qui travaille avec ses deux amis d’enfance Gauthier Vernier et Hugo Caselles-Dupré (un doctorant en apprentissage automatique).

« Tout le monde s’est agité avec le portrait de Belamy, mais l’usage d’algorithmes dans les arts avait cours bien avant », souligne Nathalie Bachand. En février dernier, à une journée organisée à Montréal par le Conseil québécois des arts médiatiques (CQAM), cette commissaire indépendante a rappelé que les premières expérimentations graphiques par ordinateur ont eu lieu dès les années 1960. Puis, les années 1990 ont vu fleurir de nombreuses installations interactives et productions artistiques automatisées. « Le mot intelligence fait peur, mais les algorithmes n’ont pas d’autonomie réelle ni de libre arbitre, mentionnait-elle. Ce qui est nouveau, ce sont les GAN, qui sont de plus en plus accessibles depuis cinq ans. »

Loin d’être de simples copistes, ces réseaux de neurones peuvent aussi inspirer leurs maîtres. À l’instar du Montréalais Marc-André Cossette, qui compose de la musique électronique à l’aide d’un système qui déchiffre les mouvements de danseurs et crée en temps réel des sons « inspirés » par la position des corps. « Les dissonances et les erreurs commises par l’IA m’influencent beaucoup, y compris quand je compose sans elle », illustrait-il au forum du CQAM. Et si la machine augmentait de fait la créativité humaine ?

* Mouvement consistant à exposer des objets, comme une roue de vélo, en tant qu’œuvres d’art.

Les GAN reposent sur un affrontement entre deux réseaux de neurones : un générateur et un discriminateur. Le premier produit des images en imitant les œuvres réelles réunies dans une banque de données. Le second doit « deviner » quelles œuvres sont issues de la banque de données et lesquelles sont des pièces de synthèse, issues du générateur. La rétroaction de ce « juge » permet d’améliorer les imitations du réseau « faussaire » jusqu’à ce qu’elles se fondent dans le style original. Ci-dessus : les membres du collectif Obvious et certaines de leurs œuvres, dont The Dormant Lake (à gauche, complètement en haut) et le Portrait d’Edmond de Belamy (à droite). Crédit: Obvious.

Image: Romain Guilbault. Mat Chivers. Vue de l’exposition Migrations, Musée d’art de Joliette, 2018.

Ci-dessus : l’artiste Mat Chivers a fourni à un agent intelligent 1 480 morceaux d’argile pressés par autant de mains pour qu’il conçoive une nouvelle empreinte. Celle-ci a ensuite été sculptée dans de l’impactite de Charlevoix, une roche formée par l’impact d’une météorite. Cette réflexion sur l’influence de l’intelligence artificielle sur l’humain a été présentée au Musée d’art de Joliette et à L’Arsenal, à Montréal, en 2018 et 2019.

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