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Sciences

Le formidable pouvoir du mignon

28-04-2020

Image: Shutterstock

Les chiots au regard tendre, chatons maladroits et poupons adorables exercent sur nous une influence démesurée. La jeune mais très sérieuse science du mignon se penche sur le phénomène.

Le mignon rend gaga. C’est plus fort que nous : nous perdons systématiquement nos moyens devant toutes ces choses ravissantes qui peuplent notre quotidien.

Pas convaincu ? Faites l’exercice : googlez sans plus attendre Four laughing babies et laissez-vous attendrir par des chérubins éminemment trognons qui s’esclaffent. À répétition. Pendant près d’une minute. Ohhh… La vidéo s’inscrit dans un genre devenu archipopulaire. Quelques clics à peine suffisent pour dénicher des comptes, comme Cute Animal Planet, qui se spécialisent dans la diffusion d’images de petites boules de poils adorables. À 179 000 abonnés, on peut dire que ce canal YouTube cartonne.

Un nouveau champ de recherche inusité explore ce véritable phénomène de société : la science du mignon (cute studies, en anglais). Il regroupe à peine une dizaine de chercheurs issus de domaines différents, mais passionnés par l’étude des côtés lumineux − et obscurs − du beau à croquer.

Ces chercheurs citent à peu près tous les premiers travaux sur le sujet, qui datent − ça ne s’invente pas − de l’Allemagne nazie. À l’époque, l’éthologue autrichien Konrad Lorenz remarque que les progénitures de plusieurs espèces mammifères partagent des traits physiques communs, comme de grands yeux, un petit nez, un front proéminent, une tête disproportionnée et des formes potelées. Il décrit pour la première fois ces similitudes juvéniles en 1943 dans un journal savant allemand, puis avance qu’elles sont à l’origine des comportements de soins et de protection des parents vis-à-vis de leurs rejetons. Les observations sous-jacentes à sa théorie du kindchenschema (schéma infantile), qui lui vaudront un prix Nobel, ont été validées à maintes reprises depuis.

Une partie de la théorie de Konrad Lorenz est cependant erronée, explique Joshua Paul Dale, professeur au Département des langues étrangères et de littérature de l’Université Tokyo Gakugei, coéditeur du livre The Aesthetic and Affects of Cuteness et maître d’œuvre, en 2016, d’un numéro spécial du East Asian Journal of Popular Culture entièrement consacré au mignon. « Il pensait que seuls les parents pouvaient manifester les comportements suscités par les caractéristiques physiques de leurs nourrissons. C’était une vision très mécanique des choses : le parent voit son bébé et bang ! il veut instinctivement et automatiquement s’en occuper », analyse celui qui est considéré comme le père fondateur de ce champ d’études émergent.

De fait, Konrad Lorenz est un homme de son époque. Eugéniste convaincu et membre honoraire du parti nazi, il était sympathique aux politiques d’hygiène raciale du Troisième Reich. « Pour lui, le fait de trouver joli un autre bébé que le sien était condamnable », précise l’expert. Les rares spécialistes du mignon savent aujourd’hui que la réponse à ce qui est adorable est universelle. Autrement dit, il est tout à fait normal de se pâmer devant un poupon, le sien comme celui d’un parfait inconnu. « D’un point de vue évolutif, la réponse au mignon a contribué à modeler Homo sapiens. Elle s’est imposée au fil de notre histoire afin de favoriser la socialisation des progénitures, qui est synonyme d’augmentation des chances de survie de l’espèce », indique Joshua Paul Dale.

Ce n’est pas un hasard si les bébés sont plus craquants que jamais autour du sixième mois de leur vie ; c’est vers cet âge qu’ils commencent à interagir avec leur environnement, une nécessaire prémisse à la création de liens de coopération.

Un cerveau configuré

L’avènement des technologies d’imagerie médicale dans les dernières décennies a étayé ce qui relevait jusque-là de simples hypothèses. Dans une étude qu’a publiée en 2008 la revue PLOS ONE, des chercheurs américains ont recouru à la magnétoencéphalographie pour scruter le cerveau d’adultes à qui l’on montrait des clichés de nourrissons. Certains représentaient des enfants qui étaient familiers des participants, alors que d’autres ne l’étaient pas. L’analyse a tout d’abord révélé que les zones cérébrales en jeu dans la reconnaissance faciale, comme le cortex visuel, étaient activées par ces images. Cette conclusion était attendue ; il faut bien percevoir ce qu’on a devant les yeux et en reconnaître la nature avant de porter un quelconque jugement.

De manière plus surprenante, les scientifiques ont ensuite décelé de l’activité dans le cortex orbitofrontal, une partie du cerveau liée à la récompense et à la prise de décision, à la vue d’images aussi bien familières que non familières. La rapidité de la réponse est tout particulièrement étonnante : de l’ordre d’un septième de seconde, soit bien en deçà du temps normalement nécessaire pour se forger une opinion. « L’activité dans le cortex orbitofrontal est si instantanée qu’elle survient selon toute vraisemblance avant n’importe quel processus cognitif conscient », note d’ailleurs l’équipe de chercheurs. « C’est comme si le cerveau des participants avait été pris en otage, littéralement», souligne pour sa part Joshua Paul Dale.

Plusieurs études ont par la suite validé ces observations et démontré jusqu’à quel point le cerveau est programmé pour réagir fortement à ce qui est trop chou. Ainsi, il semble que les rires − ou les pleurs − d’un bébé captent l’attention encore plus vite que des images. On relève une activité cérébrale dans les zones auditives en aussi peu qu’un vingtième de seconde ! Cette réponse quasi immédiate a pour effet de placer le cerveau en état d’hypervigilance, ce qui se traduit par de meilleures performances des participants soumis à des tâches motrices et visuelles analogues à un jeu d’arcade où l’on tape sur la tête d’une taupe avec un marteau.

Une autre étude conclut que l’envie impérieuse de serrer très fort les joues d’un bébé adorable − un phénomène dit d’« agression du mignon » − est associée à une activité neuronale particulière faisant intervenir les circuits de la récompense et des émotions. L’agressivité servirait en quelque sorte à « contrebalancer » l’intense émotion ressentie face à un être littéralement beau à croquer…

Dans une revue de la littérature publiée en 2016 dans Trends in Cognitive Sciences, des chercheurs soutiennent que les choses mignonnes agissent comme un cheval de Troie. « Elles ouvrent des canaux qui, autrement, demeureraient fermés. […] Cela rend possible le lent processus d’apprentissage de comportements prosociaux », confirment-ils.

Image: Shutterstock

Manufacturer le mignon

Le mignon exerce donc un formidable pouvoir d’influence sur nous tous. Les as de la publicité l’ont compris depuis belle lurette : ce qui est mignon se vend mieux − y compris lorsqu’il est question de progénitures animales ou de personnages animés !

L’exemple de Mickey Mouse est éloquent. À sa première apparition dans le film d’animation Steamboat Willie en 1928, il ressemble à s’y méprendre à une véritable souris − aux tendances sadiques, de surcroît. Puis, au fur et à mesure que l’empire Disney a pris de l’expansion, les traits physiques du personnage se sont adoucis, une métamorphose décrite par le paléontologue américain Stephen Jay Gould en 1979. En somme, Mickey Mouse s’est petit à petit transformé en cet adorable ambassadeur de la multimilliardaire Walt Disney Company.

Au Japon aussi, le joli − ou kawaii − fait vendre depuis longtemps. Le phénomène remonterait aux années 1970, dans un Japon d’après-guerre en plein bouleversement social. « C’est la décennie pendant laquelle la consommation au féminin a pris son essor dans l’archipel. Des entreprises ont compris que l’ajout de certains attributs à des produits, comme des fleurs, des fraises et des formes rondes, était très vendeur », raconte Christine Yano, professeure d’anthropologie à l’Université d’Hawaii et auteure de La vie en rose Kitty, un livre sur l’égérie de la société Sanrio, Hello Kitty. La valeur du personnage est aujourd’hui estimée à plus de 40 milliards de dollars américains !

Ces manipulations commerciales ont eu un effet sur toute la société japonaise : le kawaii fait partie intégrante de l’identité nationale, des cônes de chantier en forme de panda joufflu jusqu’aux animés qui décorent les hélicoptères de combat des forces japonaises d’autodéfense !

Attention toutefois à ne pas confondre la notion de kawaii avec celle de mignon ou même de cute. Bien que proches, leurs sens respectifs diffèrent quelque peu pour des raisons culturelles et historiques. « Le mignon est à la fois biologiquement universel et culturellement spécifique. Autrement dit, ce qui est mignon aux yeux des Nord-Américains ne l’est pas forcément pour les Japonais et vice versa », affirme Joshua Paul Dale. Ainsi, chez les Japonais sont considérés comme kawaii aussi bien les bébés que des objets de la vie courante, tels les kyaraben, ces plats soigneusement confectionnés pour ressembler à des personnages, des animaux ou des plantes.

Dans une étude publiée en 2017 dans SAGE Open, l’une des premières à contenir le terme kawaii dans son titre, des chercheurs tentaient de départager les concepts. Ils ont montré à des étudiantes japonaises des photos de nourrissons répondant au kindchenschema (donc à la fois kawaii et mignons), de divers objets jugés simplement kawaii et des images neutres. Puis, ils ont mesuré leurs réponses physiques, comme l’activation des zygomatiques, les muscles du sourire, et les ont questionnées sur l’appréciation de leur expérience.

Au final, les participantes ont rapporté craquer pour les représentations kawaii et mignonnes, de même que pour celles simplement kawaii. Dans les deux cas, elles ont d’ailleurs eu tendance à contempler plus longtemps ces photos que les neutres, même si les muscles de leur visage étaient davantage activés à la vue d’images de poupons. Les auteurs, experts en marketing, mentionnent que l’exercice démontre que l’humain peut ressentir des effets semblables à ceux suscités par la vision d’un bébé même pour des éléments inanimés.

Le côté obscur

Après le kawaii, passons au concept de kama muta, un mot sanskrit qui signifie être touché ou ému, éprouver de l’empathie, explique Kamilla Knutsen Steinnes, chercheuse au Département de psychologie de l’Université métropolitaine d’Oslo. Avec ses collègues du Kama Muta Lab, elle étudie ce sentiment découlant du mignon et qui se reconnaît à des réponses physiologiques fortes, comme la chair de poule, les larmes aux yeux ou une perception de chaleur dans la cage thoracique. Il a été utilisé par le groupe armé État islamique (EI) en 2016. L’organisation terroriste a diffusé des vidéos de ses combattants armés en train − oui − de caresser des chatons. Avec cette propagande étrange, l’EI « cherchait à s’humaniser dans l’œil du public », soutient-elle.

Dans une étude parue en 2019 dans Frontiers in Psychology, son équipe a fait voir de courtes vidéos de jeunes animaux mignons (lapereaux, chiots…) ou non (requins blancs, poulpes) à des participants. Sans surprise, ces derniers ont ressenti davantage de kama muta à la vue des premiers que des seconds. Cette conclusion a des implications énormes, notamment en matière de protection d’espèces en danger. Le commandant Jacques Cousteau ne disait-il pas « On aime ce qui nous a émerveillés et l’on protège ce qu’on aime » ? Les chercheurs ont répété l’expérience en montrant cette fois des vidéos d’animaux mignons jouant ensemble. Résultat : encore plus de kama muta. « Questionnés sur leur expérience, les participants ont dit percevoir les animaux en interaction comme plus humains », rapporte Kamilla Knutsen Steinnes.

Ces résultats ouvrent la porte à des campagnes de sensibilisation à l’égard des tranches mal-aimées de la population. « Quand on ressent du kama muta, on a naturellement tendance à humaniser l’être ou l’objet qui en est la cause. Cela reste à valider, mais le mignon aurait ainsi le pouvoir de combattre le racisme, la xénophobie ou la misogynie », conclut la chercheuse.
Rien de moins.

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