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Les 10 découvertes de 2013

[8] Le double jeu de la morphine

26-11-2013

Photo:Bettina Salomon/SPL

L’orgueil mâle peut entraîner de graves conséquences. Daniel Lévesque l’a appris, en 2008, quand il a voulu impressionner les amies de sa nièce venues se prélasser un après-midi d’été à son chalet des Laurentides. Le banquier, qui n’avait jamais fait de ski nautique de sa vie, s’est laissé tirer par le bateau moteur pour tenter quelques figures. Il a en raté une. Avant d’avaler la tasse, il a senti sa colonne vertébrale claquer. Sa vie venait de basculer. «J’ai voulu épater la galerie, j’ai payé pour», maugrée-t-il, cinq ans après l’accident. Il a dû s’aliter plusieurs semaines et, aujourd’hui, il lui arrive encore de figer en se levant de sa chaise après une longue journée au bureau.

Quand la douleur devient insoutenable, il voit son médecin qui lui administre une injection de morphine. «C’est ma planche de salut», dit l’homme de 52 ans. Au fil des années, il a fallu augmenter légèrement la dose pour le soulager. C’est que, avec le temps, comme beaucoup de patients, il a développé une tolérance à la morphine.

Depuis un an environ, le médicament semble même ne plus du tout apaiser sa douleur. En fait, Daniel n’a jamais eu autant mal.

Chez certaines personnes qui souffrent de douleurs chroniques, les doses répétées de morphine finissent par causer une hypersensibilité. Même une simple caresse est insoutenable. Le remède devient la source du mal!

«On a longtemps pensé que le mécanisme biologique responsable de la tolérance à la morphine était le même que celui lié à l’hypersensibilité», raconte Yves De Koninck, pro­fesseur au département de psychiatrie et de neurosciences de l’Université Laval. «En fait, on pensait que l’hyper­sen­sibilité était une sorte de tolérance exacerbée. Nous avons démontré que ce n’est pas le cas. Il s’agit de deux mécanismes complètement séparés.»

Le professeur, qui dirige le Réseau québécois de recherche sur la douleur, a publié cette découverte dans la revue Nature Neuroscience, en équipe avec Mike Salter, son vieil ami et collègue de l’université de To­ron­­to, ainsi qu’avec des collaborateurs italiens.

La percée est porteuse d’espoir pour les patients aux prises avec des douleurs chroniques. «Ça signifie que, en agissant sur le mécanisme moléculaire que nous avons identifié, on pourrait prévenir l’hypersensibilité sans nuire au pouvoir analgésique de la morphine», se réjouit Yves De Koninck.

«On a longtemps pensé que le mécanisme biologique responsable de la tolérance à la morphine était le même que celui lié à l’hypersensibilité», dit Yves De Koninck.

En principe, la douleur est bénéfique; c’est un signal d’alarme qui prévient le corps de la présence d’un danger. «Ce sont les neurones de la moelle épinière qui reçoivent le message douloureux en provenance des nerfs sensitifs, ceux du bout des doigts qui viennent de frôler le feu, par exemple, explique Yves De Koninck. Ces neurones peuvent amplifier le signal vers le cerveau quand il y a urgence d’agir, ou l’atténuer si nécessaire.»

Il faut deux protéines pour faire ce boulot: la glycine et l’acide gamma-aminobutyrique (GABA). Lorsque ces protéines se lient à la surface d’un neurone, un canal s’ouvre sur sa membrane, permettant à des ions chlorure d’y pénétrer. Le neurone est alors inhibé – il n’arrive plus à transmettre de signaux douloureux.

Mais une condition préalable s’impose. Afin que les ions chlorure puissent entrer dans le neurone, la concentration initiale des ions chlorure déjà à l’intérieur de la cellule doit être peu élevée. C’est une protéine nommée KCC2 qui tient le rôle de pompe et qui a pour mission de les évacuer. Quand la pompe fait défaut, le canal a beau s’ouvrir, les nouveaux venus ne peuvent pas entrer dans la cellule. Les neurones n’arrivent plus à bloquer les signaux et chaque petite douleur est relayée vers le cerveau.

«Chez certains patients, la morphine cause une inflammation qui enraye le fonctionnement de la pompe KCC2», a découvert Yves De Koninck, récemment nommé directeur scientifique de l’Institut universitaire en santé mentale de Québec.

Le chercheur est déjà sur la piste de composés qui pourraient restaurer l’activité de la pompe. Il serait possible de donner une molécule en conjonction avec la morphine, croit le professeur De Koninck.

Le nouveau médicament pourrait être appelé à servir au traitement du cancer. En effet, c’est parfois parce qu’ils n’arrivent plus à supporter la douleur causée par leur hypersensibilité à leurs traitements que les patients cancéreux abandonnent la chimiothérapie. «Une molécule qui les protégerait contre l’hypersensibilité leur permettrait peut-être de pousser la thérapie plus loin», espère le chercheur.

 

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