Publicité
Sciences

Miser sur la science

14-05-2016

Après un créationniste, un avocat et un vendeur d’assurances à la tête du ministère canadien des Sciences, la nouvelle titulaire, Kirsty Duncan, a de quoi surprendre. Un doctorat en géographie! De l’expérience en recherche! Des amis scientifiques!
La femme de 49 ans veut ramener la science dans la prise de décision à Ottawa, redonner la parole aux chercheurs fédéraux et lutter contre les changements climatiques. Un virage à 180 degrés qui s’amorce à peine, comme en témoigne l’état de ses bureaux sens dessus dessous, où les visiteurs partagent la salle d’attente avec de vieux écrans d’ordinateur.

Québec Science s’y est rendu pour parler avec elle de son parcours étonnant – cette géographe a flirté avec la danse traditionnelle écossaise et fait des recherches en virologie – et, surtout, pour savoir comment elle compte atteindre ses objectifs ambitieux.

Vous pratiquez la cornemuse et la danse traditionnelle écossaise, vous êtes géographe et politicienne. Pourriez-vous classer ces activités en ordre de préférence?

À une époque, l’art et la danse étaient tout ce qui comptait à mes yeux. Ça n’a pas fonctionné, alors j’ai opté pour la géographie, un sujet qui me passionnait. J’ai adoré ma carrière de scientifique, mes recherches, mes étudiants. Sauf que, aujourd’hui, ma vie, c’est la politique et elle me permet d’encourager la science.

En 1992, vous avez lu un livre sur la grippe espagnole, une pandémie à laquelle vous avez ensuite consacré 10 ans de votre vie. Vous avez mis sur pied une expédition multidisciplinaire visant à exhumer les corps de six mineurs enterrés dans le pergélisol de Norvège en 1918, dans l’espoir de prélever des spécimens du virus. Étiez-vous géographe ou virologue?

En une seule année, la grippe espagnole a fait plus de morts que la peste noire au Moyen-Âge; et plus de morts que tous les combats de la Première Guerre mondiale. Je ne suis pas virologue, ce n’est pas mon domaine d’expertise, mais quand j’ai appris ça, j’ai passé une année dans les entrailles de la bibliothèque de l’université de Toronto à lire tout ce que je trouvais sur le sujet. Ça m’obsédait! Je savais que les pandémies vont et viennent, et je voulais que nous soyons mieux préparés pour la prochaine. Avec un spécimen du virus, nous aurions pu tester des médicaments, créer un vaccin. Mais aucun n’avait été préservé depuis 1918. Alors j’ai tenté d’en récupérer un.

Finalement, les six corps étaient en état de décomposition avancée et aucun spécimen du virus n’a été retrouvé. Vos détracteurs qualifient l’expédition d’échec. Est-ce le cas?

Je suis très fière de cette expédition. J’y ai cru assez pour y investir 85 000 $ de ma poche. À l’époque, c’était très difficile d’obtenir de l’argent pour la recherche multidisciplinaire; aujourd’hui encore, à bien y penser. Nous avons reçu un prix de l’American Biological Safety Association pour nos protocoles de sécurité. Tout s’est déroulé avec l’accord de la communauté de la région et dans le respect des conditions imposées par le gouvernement norvégien.

Vous en avez tiré un livre, Hunting the 1918 Flu: One Scientist’s Search for a Killer Virus, où vous écrivez qu’être une femme était un désavantage en science. Est-ce encore le cas?

Je n’ai pas écrit que c’était un désavantage, mais un défi. Les femmes doivent affronter des difficultés dans chaque discipline où les hommes sont majoritaires, et la science ne fait pas exception. J’ai passé les 25 dernières années de ma vie à œuvrer pour que les jeunes femmes ne rencontrent pas les mêmes problèmes que moi en science, mais ça reste toujours difficile.

Le sexisme et les politicailleries en science vous ont profondément affectée. Pourtant, en 2008, vous êtes entrée au Parlement, où le sexisme et les querelles politiques sont omniprésents. Pourquoi?

Dans mes cours, j’enseignais les faits. La science, évidemment, mais je mettais continuellement mes étudiants au défi de changer le monde. Comment allez-vous améliorer votre communauté? Votre environnement? Je me souviens d’un cours où je parlais des changements climatiques; où j’expliquais que les humains avaient une influence réelle sur le climat. Et j’ai compris que je ne pouvais plus rester les bras croisés.

Quand vous étiez dans l’opposition, vous avez vivement défendu l’approche controversée du chirurgien italien Paolo Zamboni pour traiter la sclérose en plaques. Quelle est votre position aujourd’hui?

Écoutez, toute ma vie, je me suis battue pour que les décisions soient fondées sur des preuves scientifiques, et c’est ce que je vais continuer de faire. En ce moment, il y a des essais cliniques en cours. Attendons les résultats.

Le premier ministre a déclaré que le «gouvernement croit en la science». Est-ce pour cela qu’il a nommé non pas un, mais deux ministres des Sciences – le ministre de l’Innovation, des Sciences et du Développement économique, Navdeep Bain, et vous?

La science est un continuum, depuis la recherche fondamentale jusqu’à la commercialisation des idées. Ce n’est pas l’une ou l’autre. Il faut donc s’assurer que les chaînons soient bien attachés, du début à la fin. Mon travail consiste essentiellement à soutenir la recherche, tandis que le ministre Bain travaille surtout du côté de l’innovation.

Vous devez aussi soutenir vos collègues: l’une des tâches que vous a confiées le premier ministre Justin Trudeau est de réinsérer les considérations scientifiques au cœur du processus décisionnel.

C’est un objectif louable, mais comment y parvenir? Peu de ministres ont des connaissances scientifiques. C’est un grand défi. Prenez les changements climatiques. Dès 1995, le Groupe d’experts international sur l’évolution du climat, le GIEC, a dit que le comportement des humains avait un impact sur le climat. Et ce n’est qu’en 2011 ou 2012 que le ministre de l’Environnement a reconnu que, oui, les changements climatiques constituent un problème! Nous avons des chercheurs fantastiques au gouvernement; j’ai travaillé avec plusieurs d’entre eux à Environnement Canada. Alors pourquoi ces données ont-elles été balayées du revers de la main? Il faut s’assurer que les preuves scientifiques se rendent jusqu’au cabinet des ministres.

Certes, mais comment?

La première annonce de ce gouvernement a été de réinstaurer le formulaire long du recensement, afin que nos politiques puissent se fonder sur des faits. Justin Trudeau m’a également demandé – et c’est l’une de mes priorités – de créer le poste de conseiller scientifique en chef, dont le rôle sera notamment de s’assurer que la science est accessible au public et qu’elle est considérée au gouvernement lors des prises de décision.

Où en êtes-vous rendue, concernant ce dossier?

J’ai discuté avec les conseillers scientifiques du Royaume-Uni, d’Israël, des États-Unis, de Nouvelle-Zélande et d’Australie pour connaître les meilleures pratiques. Au Québec, j’ai rencontré le scientifique en chef Rémi Quirion à plusieurs reprises à ce sujet. Nous avons aussi consulté des chercheurs du gouvernement et j’ai contacté tous les députés et tous les sénateurs pour avoir leurs idées. Je peux vous dire que, depuis que je suis au Parlement, personne n’a jamais fait ça. Les consultations sont maintenant terminées; nous en sommes à l’analyse, et je n’utilise pas ce mot à la légère. C’est de la science administrative, et nous analysons les résultats.

Et quand publierez-vous vos conclusions?

J’espère que nous pourrons ouvrir le poste d’ici quelques mois.

Vous avez «démuselé» les scientifiques fédéraux. Mais reprendre la parole après 10 ans n’est pas facile. Comment allez-vous changer pour de bon la culture du silence?

C’est difficile. Nous comptons sur le futur conseiller scientifique en chef pour s’assurer que les chercheurs du gouvernement puissent parler librement de leurs travaux.

Qui le conseiller scientifique en chef servira-t-il, exactement? Le public, le gouvernement ou les chercheurs?

Ce sera clarifié lorsque nous aurons les résultats des analyses.

Le dernier budget fédéral consacre 2 milliards de dollars sur trois ans au développement des infrastructures des universités et des collèges, mais seulement 95 millions de dollars par année pour les agences fédérales de financement de la recherche. De nouveaux labos, c’est bien, mais il faut de l’argent pour les utiliser…

J’ai été très claire à ce sujet: nous ne répéterons pas ce qui s’est produit avec le programme d’infrastructures de 2008, où il y a eu des immeubles, mais pas d’argent pour la science. Au cours des dernières années, les agences de financement ont été affamées. Ces 95 millions, c’est le plus gros investissement qu’elles ont reçu en une décennie. Est-ce qu’il faudra en faire plus? Oui. Mais je suis fière de ce début.

Qui établira les priorités pour les recherches à financer: le gouvernement ou les agences de financement?

Le gouvernement précédent a essayé d’usurper l’agenda scientifique. Laissez-moi vous donner un exemple. En 2006, 9% des fonds alloués par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada étaient conditionnels à la participation d’un partenaire privé. Aujourd’hui, c’est 37%! Cette hausse doit s’arrêter. Et il faut trouver un meilleur équilibre.

Alors que l’échec peut faire partie de la démarche scientifique…

Absolument!

… avez-vous le droit à l’échec en politique?

La seule façon de réussir, c’est de collaborer avec les chercheurs, de faire les choses ensemble. Mon rôle est d’écouter. Écouter et rassembler les gens, construire des partenariats. Ma promesse, c’est de travailler de toutes mes forces pour la communauté scientifique.

Publicité

À lire aussi

Les 10 découvertes de 2015

[3] Clair comme du verre

En intégrant des conduits microscopiques au cœur du verre de nos écrans, des chercheurs ont développé une interface étonnante.
Québec Science 30-11-2015
Sciences

Orgue et délices

Le plus imposant des orgues jamais construits par Casavant Frères vient d’être livré à l’Orchestre symphonique de Montréal. Et il doit maintenant sonner juste!
Dominique Forget 19-09-2013
Sciences

Du kale pousse dans les serres du Nunavik

À Kuujjuaq, des chercheurs travaillent main dans la main 
avec la collectivité pour renforcer le projet de serres communautaires et évaluer ses...
Hélène Gélot 02-04-2019