Publicité
Sciences

Mystère et gueule de bois

24-11-2014

Le lendemain de veille, un mal millénaire. Que la science, étonnamment, n’est pas pressée d’étudier. Donc, pas encore de remède en vue. C’est peut-être mieux ainsi…

La première fois, c’était quelque part en Afrique, il y a des centaines de milliers d’années. Un petit clan de chasseurs tombe sur des fruits fermentés, s’en gave par curiosité et découvre l’ivresse. Le lendemain, tout le monde le regrette: estomac au bord des lèvres et mal de tête carabiné, il faut annuler la chasse. La première gueule de bois de l’histoire humaine? Tous jurent que ça n’arrivera plus! On connaît la suite…

La veisalgie – c’est le terme médical pour désigner la gueule de bois – entraîne aux États-Unis des pertes de productivité de l’ordre de 160 milliards de dollars annuellement. Et même si elle affecte ponctuellement des centaines de millions de personnes dans le monde, on ignore encore exactement ce qui la cause et comment la traiter.

«La gueule de bois est largement ignorée de la science, confirme Adam Rogers, journaliste scientifique et éditeur au magazine Wired. Au cours des 50 dernières années, plus de 658 000 études ont été publiées sur l’alcool, principalement sur ses modes d’action dans l’organisme et sur les dépendances ou les maladies qu’il peut engendrer. De ce nombre, seulement 406 ont porté sur la gueule de bois.»

Adam Rogers a fait enquête sur le sujet et a épluché la littérature scientifique pour rédiger Proof: The Science of Booze, un livre sur la science de l’alcool. Son constat:  on en sait à peine plus sur la question que nos ancêtres africains.

«À peu près tout ce qu’on vous a dit sur les causes du lendemain de veille est faux ou non démontré, continue l’auteur. Et pour brouiller les pistes un peu plus, l’intensité des symptômes ne semble pas directement corrélée au taux d’alcoolémie atteint la veille – elle varie même d’un individu à l’autre et d’une fois à l’autre chez un même individu. Les quelques recherches des dernières années, si elles n’ont pas élucidé les causes, ont au moins le mérite d’avoir revisité les idées préconçues.»

La déshydratation? Il semble logique de croire qu’elle est en cause, puisque l’éthanol fait uriner plus souvent. «Mais les études ont vérifié que la concentration des électrolytes dans le corps n’est pas très différente avant et après la cuite. De toute façon, cette concentration n’est aucunement corrélée avec la sévérité des symptômes. Si ceux de la déshydratation s’apparentent en effet à ceux du lendemain de veille, ils disparaissent lorsqu’on se réhydrate. Ce n’est pas le cas de la gueule de bois qui ne disparaît pas si on avale de l’eau. Oui, vous êtes déshydraté, mais ce n’est pas la cause du problème.»

Même chose pour les sous-produits du métabolisme de l’alcool par le foie. Les enzymes hépatiques éliminent l’éthanol en le transformant en acétaldéhyde, substance aussi mise en accusation. Cependant, les symptômes de la gueule de bois sont à leur maximum de 12 à 14 heures après la consommation, lorsque les quantités d’acétaldéhyde sont à leur plus bas.

Et les tanins ou autres substances présentes dans les boissons? «Ici, la piste est plus crédible, puisque les alcools foncés semblent provoquer les pires gueules de bois, explique Adam Rogers. À quantités égales d’éthanol, le bourbon serait le plus dangereux, suivi par le brandy et le vin rouge. Les moins dommageables seraient le gin et la vodka.»

Certains accablent aussi le méthanol. Si ce cousin de l’éthanol (l’alcool «ordinaire»), qui se trouve en très faible quantité dans toute boisson alcoolisée, n’est pas spécialement problématique, ses sous-produits métaboliques le sont. C’est que les enzymes du foie produisent du formaldéhyde quand on leur donne du méthanol (le composé actif du formol), substance qu’elles transforment ensuite en acide formique (le venin de certaines fourmis)! En grande quantité, le formaldéhyde provoque des lésions aux yeux et au cerveau; mais, à petites doses, il pourrait être responsable du mal de bloc typique d’une consommation excessive.

«L’hypothèse la plus plausible, et la plus récente, est que la gueule de bois serait en fait une réponse inflammatoire de l’organisme à l’agression qu’il a subie. Il ne faut pas oublier que l’alcool est toxique et que se soûler, c’est s’intoxiquer. Le traumatisme déclencherait dans l’organisme toute une série de réactions de défense, dont une inflammation généralisée qui dure presque une journée.»

À preuve, le sang qui coule dans les veines d’un fêtard au lendemain d’une beuverie est chargé de cytokines, d’interleukines et d’interférons gamma; tous des messagers du système immunitaire en cas d’agression. En laboratoire, injecter ces substances dans un sujet sain déclenche immédiatement la migraine et la nausée. Autrement dit, cela entraîne une veisalgie artificielle.

«Ce qu’on oublie souvent, souligne Adam Rogers, c’est qu’environ 23% de la population est insensible à la gueule de bois. Des analyses génétiques ont démontré chez ces personnes une certaine variation dans les gènes servant à fabriquer une des enzymes du foie qui métabolisent l’éthanol. Mais dans des études précédentes, cette même particularité génétique avait été reliée à un plus grand risque de développer l’alcoolisme. Et c’est logique: si on ressent peu les effets secondaires de l’alcool, on a moins de réticence à en boire; on est donc plus à risque de développer une dépendance.»

Mais une question demeure. Quand on songe à tous ces buveurs qui ne demanderaient qu’à gober une pilule pour se remettre d’aplomb, le lendemain, pourquoi la science est-elle si peu pressée de trouver ce fameux remède au potentiel commercial prometteur? «Peut-être à cause des répercussions possibles sur la santé publique, répond Adam Rogers. Les compagnies pharmaceutiques et les gouvernements craignent peut-être qu’un tel médicament ouvre la porte à l’abus d’alcool. On tombe dans la morale: supprimez la punition et le péché devient encore plus tentant.»

+Pour en savoir plus
Proof: The Science of Booze, Adam Rogers, Houghton Mifflin Harcourt, 2014.

 

Publicité

À lire aussi

Les 10 découvertes de 2014

[8] Cette molécule qui nous déprime

Les dépressifs n’ont pas un cerveau tout à fait comme les autres. Leurs idées noires sont associées à la présence d’une molécule que l’on n’avait jamais observée auparavant.
Dominique Forget 03-12-2014
Sciences

L’après-boson

Genève, juillet 2012. Physiciens et physiciennes sabrent le champagne: une nouvelle particule, probablement le boson de Higgs, vient d'être découverte au c'ur du grand collisionneur de hadrons. Un an après, qu'en est-il ? A-t-on confirmé son identité ? Et quelle est la prochaine étape ?
Marine Corniou 25-07-2013
Sciences

Algorithmes: les maths discriminatoires

En théorie, les algorithmes sont neutres. En pratique, ils peuvent bouleverser des vies, en décidant qui a droit à un prêt étudiant, à un emploi et même à une peine de prison plus clémente.
Laurie Noreau 29-06-2017