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Sciences

Neandertal avait les mêmes comportements que nous

27-06-2019

Structure circulaire dans la grotte de Brunique. lImages: CNRS / ÉTIENNE FABRE / SSAC

Première espèce humaine fossile découverte, Homo neanderthalensis a longtemps été considéré comme un être bestial. Les découvertes récentes dessinent un portrait bien différent.

Ils ont d’abord cheminé dans la galerie rocheuse, s’enfonçant toujours plus loin dans la grotte à la lueur de torches en os. Puis, à 300 m de l’entrée, dans une vaste cavité, ils ont choisi quelque 400 stalactites de diamètre équivalent, les ont brisées et disposées en deux larges cercles. L’agencement minutieux est ensuite resté à l’abri des regards et de la lumière du jour pendant des millénaires.

Située dans le sud-ouest de la France, la grotte en question, dite de Bruniquel, a finalement été explorée en 1990, laissant les archéologues perplexes. Il a fallu attendre 2016 pour que des datations effectuées par une équipe franco-belge révèlent que la structure avait en fait 176 000 ans ! Les anneaux de roches sont devenus la plus vieille « construction » connue et ont du même coup repoussé de quelque 130 000 ans l’appropriation du monde souterrain par l’humanité. Or, cette humanité n’était pas « nous » : à l’époque, seul Néandertal, une espèce humaine cousine d’Homo sapiens, habitait la région.

« Bruniquel est une immense découverte, s’enthousiasme Bruno Maureille, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à Bordeaux et spécialiste des Néandertaliens. Cette construction énigmatique montre clairement que les bâtisseurs avaient des préoccupations non matérielles. Ce site nous amène à nous questionner sur la structuration sociale des Néandertaliens, qui nous échappe totalement. »

 

Ces premiers occupants d’Europe étaient déjà présents en Espagne il y a 430 000 ans. Ils ont été la seule espèce du genre humain à déambuler sur un immense territoire, couvrant toute l’Europe jusqu’au sud de la Sibérie en passant par le Proche-Orient, jusqu’à l’arrivée des Homo sapiens, en provenance d’Afrique, il y a environ 50 000 ans. Puis, de 10 à 15 000 ans plus tard, pour des raisons floues, Néandertal s’est éteint, laissant les humains anatomiquement modernes seuls maîtres des lieux.

La grotte de Bruniquel est une immense découverte. Cette construction énigmatique montre que les bâtisseurs avaient des préoccupations non matérielles.

Bruno Maureille, paléoanthropologue à l'Université de Bordeaux

En dépit de leur règne incontestable, ces gaillards robustes ayant résisté à trois glaciations ont essuyé bien des insultes et suscité nombre de débats depuis leur découverte en Allemagne, en 1856. Tour à tour dépeints comme des sous-hommes aux traits de singe et des brutes épaisses, les Néandertaliens sont, depuis 160 ans, victimes de préjugés inhérents à leur condition d’humains différents. Mais la découverte de Bruniquel, publiée dans Nature, a alimenté un faisceau d’indices archéologiques récents, qui pointent tous vers la même conclusion : les comportements des Néandertaliens étaient comparables, à plusieurs égards, à ceux de nos ancêtres sapiens.

Ainsi, l’existence d’une dimension esthétique et symbolique chez Néandertal ne fait plus de doute : utilisation de pigments et de colle, décoration de coquillages, gravures, confection de bijoux avec des os ou des serres de rapace… En 2018, des datations effectuées sur des peintures à l’ocre rouge, mises au jour en Espagne, ont là aussi laissé penser que les artistes étaient néandertaliens. Surprise ! Même l’art pariétal n’est plus l’apanage des humains modernes.

Quant à leurs habitudes de vie, elles font elles aussi l’objet d’une avalanche de découvertes, malgré la relative rareté des vestiges humains. « Environ 400 sites ont livré des ossements néandertaliens, mais on n’a que 25 squelettes bien conservés », résume Bruno Maureille. Grâce aux nouvelles techniques d’analyse, les préhistoriens sont toutefois passés maîtres dans l’art de faire parler chaque os, chaque dent et même chaque outil ou excrément fossile pour cerner l’identité néandertalienne.

En 2017, une équipe australienne a analysé l’ADN pris au piège dans le tartre dentaire de Néandertaliens et montré qu’ils consommaient plusieurs plantes médicinales en cas d’abcès dentaire par exemple. Des études ont aussi révélé la diversité des régimes alimentaires de ces groupes, dont les membres étaient d’habiles cueilleurs et chasseurs, fabriquant des lances en bois et tuant des proies jusqu’à une distance de 20 m. Au menu ? Rhinocéros laineux, mouflons et autre gros gibier en Belgique ; champignons et pignons de pin en Espagne ; rhizomes et végétaux cuits en Irak.

Quant aux analyses génomiques, elles ont carrément fait prendre une nouvelle tournure à l’histoire de l’humanité avec la publication, en 2014, du génome de trois Néandertaliens par l’équipe de Svante Pääbo, le pionnier de la paléogénomique. Ce travail a confirmé les différences entre Néandertal et nous ; mais il a surtout établi que nos deux peuples se sont croisés et hybridés à plusieurs reprises. Si bien qu’aujourd’hui nos génomes (Africains subsahariens mis à part) contiennent encore des portions d’ADN néandertalien !

Certes, des chercheurs se doutaient qu’il y avait eu des échanges entre ces groupes humains (notamment en raison d’objets hybrides entre les deux cultures), mais ces résultats ont contribué à réhabiliter Néandertal pour de bon. Si Homo sapiens et Homo neandertalensis ont parfois été amants et que les Néandertaliens se sont aussi croisés avec d’autres cousins, les Dénisoviens, comme l’a démontré une étude publiée en 2018, n’est-ce pas le signe que ces différentes humanités étaient toutes… égales ?

Néandertalien

Les Néandertaliens avaient des membres courts et puissants, une cage thoracique large et des arcades sourcilières proéminentes. Selon des analyses, ils ont pu être roux à la peau pâle et aux yeux clairs. Image: Shutterstock

Reste l’ultime preuve d’humanité : celle de l’inhumation des morts. Même si une quarantaine de sépultures probables ont été trouvées, surtout en Irak et en France, les rites funéraires restent au cœur d’intenses débats. « Une partie de la communauté scientifique refuse la possibilité que les Néandertaliens aient donné des sépultures à leurs proches, car cela prouverait qu’ils ont disparu pour d’autres raisons que leur supposée infériorité. Ce qui nous force à accepter que, nous aussi, nous pouvons disparaître », analyse Bruno Maureille.

Qu’est-ce qui a fait qu’Homo sapiens a conquis le monde, évinçant au passage les autres groupes humains ? « On est obsédés par la disparition des Néandertaliens parce qu’on ne la comprend pas », indique le paléoanthropologue. Ainsi, aucune preuve d’affrontement avec Homo sapiens ni aucun site ayant été occupé à quelques années près par les deux espèces n’ont jamais été découverts. Les « croisements » auraient plutôt eu lieu au Proche-Orient, des millénaires avant l’extinction.

Pour Antoine Balzeau, paléoanthropologue au CNRS à Paris, la disparition de Néandertal n’est peut-être pas si mystérieuse, après tout. « Depuis que la Terre existe, plus de 99 % des espèces ont disparu, y compris des espèces intellectuellement fortes », souligne-t-il. D’ailleurs, le séquençage du génome de deux Homo sapiens arrivés il y a environ 50 000 ans en Europe de l’Ouest a révélé que leurs lignées ont elles aussi disparu.

Néandertal s’est-il simplement éteint de sa belle mort, dans son coin ? « Chose certaine, il faut cesser de hiérarchiser les espèces humaines : notre anthropocentrisme biaise tout ce que nous faisons ! Ils n’étaient ni inférieurs ni égaux, juste différents. Et avec un cerveau très différent du nôtre, ces gens avaient des comportements tout aussi complexes », observe M. Balzeau. Et ils nous prouvent, découverte après découverte, qu’il n’y a pas eu qu’une seule façon d’être humain.

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