Publicité
Sciences

Plongée en apnée: un pari risqué?

08-04-2019

Photo: Shutterstock

En apnée sportive, des plongeurs sont prêts à tout pour réaliser une performance digne de ce nom. Quitte à mettre en péril leur santé cognitive, voire leur vie.

Jean Emmanuel Turquois ne manque pas d’air. Le 30 novembre 2018, ce Franco-Québécois a retenu son souffle sous l’eau pendant 6 min 49 s à l’occasion d’une compétition d’apnée statique tenue au Complexe aquatique Laurie-Ève-Cormier, à Boucherville. C’est près d’une minute de plus que le très long vidéoclip 
d’Another Brick in the Wall, de Pink Floyd !

Mais cette performance reste à des années-lumière de celle réalisée par Stéphane Mifsud en 2009 sur la Côte d’Azur : 11 min 35 s. Aussi bien dire une éternité pour les organes de son corps, privés d’oxygène frais durant tout ce temps.

Pour accomplir ces exploits, les deux hommes ont dû apprendre à dompter le gaz carbonique, explique Maxim Iskander, fondateur et président du Club d’apnée sportive de Québec (CASQ). « Ce n’est pas le manque d’oxygène qui donne envie de respirer, mais bien l’accumulation de CO2 dans l’organisme. L’enjeu est donc d’en produire le moins possible », nous indiquait-il en marge d’un cours d’initiation à l’apnée statique du CASQ donné en octobre 2018.

Car oui, il s’agit d’un véritable sport, en croissance à travers le monde depuis la sortie du Grand Bleu sur les écrans en 1988. Statique, dynamique, en profondeur : l’objectif de la discipline qui se pratique en piscine comme dans la nature est toujours le même, soit résister à l’asphyxie le plus longtemps possible.

LISEZ LA SUITE DE CE REPORTAGE DANS LE NUMÉRO D'AVRIL-MAI 2019

Pour accéder à l’article complet, consultez notre numéro d’avril-mai 2019. Achetez-le dès maintenant.

Pour limiter la production de CO2, il n’y a pas trente-six solutions : il faut ralentir l’activité du corps, dont les milliards de cellules réclament sans cesse de l’oxygène. Méditation, relaxation et respiration profonde sont d’ailleurs des incontournables dans la préparation des pratiquants de l’apnée, qu’on qualifie parfois de yoga aquatique.

Ce n’est toutefois que la première partie de l’équation ; encore faut-il résister à la hausse généralisée du niveau de CO2. Heureusement, l’être humain peut compter sur un réflexe de survie présent chez tous les mammifères : celui d’immersion. « Une série de réactions physiologiques spécifiques se mettent en branle dès que le visage entre en contact avec de l’eau. Le rythme cardiaque diminue considérablement, les capillaires des extrémités se ferment afin de rediriger le sang vers les organes vitaux », énumère Maxim Iskander. Une cascade d’évènements cardiovasculaires, métaboliques et cérébrovasculaires documentée par une revue de la littérature publiée en 2018 dans Experimental Physiology, la plus récente sur le sujet.

Pas sans risques

La réponse à l’immersion est si forte qu’elle permet à des néophytes de tenir pendant près de trois minutes sous l’eau dès leurs premières plongées, avons-nous constaté à la formation du CASQ.

Cela ne surprend guère Anthony Bain, chercheur au département de kinésiologie de l’Université de Windsor, en Ontario, et auteur d’une thèse sur la physiologie de l’apnée sportive achevée en 2016. « C’est environ après cette durée que la phase de lutte débute. L’apnéiste livre alors une véritable bataille contre lui-même : son diaphragme est secoué par des spasmes involontaires, il peine à simplement garder sa bouche et ses voies respiratoires bloquées », décrit le scientifique. Par l’entraînement, les apnéistes de haute voltige apprennent à faire fi de ces signaux de détresse.

Cela, parfois, au péril de leur vie. Entre 2004 et 2015, le Divers Alert Network a recensé 763 incidents d’apnée sportive sur la planète. De ce nombre, quatre sur cinq se sont avérés fatals, peut-on lire dans un rapport qu’a fait paraître l’organisation à but non lucratif.

Les causes de décès sont nombreuses et vont des attaques d’animaux marins aux collisions avec un bateau. Mais 83 % des tragédies s’expliquent plutôt par un comportement inapproprié des plongeurs, par une forme physique insuffisante ou par un état de santé inadéquat. « Les accidents mortels sont souvent le lot de personnes qui vont trop loin sans supervision appropriée ou, pire, qui plongent seules. La plupart surviennent d’ailleurs en piscine, alors qu’on aurait tendance à penser que ce sont les disciplines en profondeur qui sont problématiques », souligne Maxim Iskander.

Photo: Shutterstock

Des séquelles à long terme

Plus souvent, un apnéiste qui surestime ses capacités se met à trembler ou s’évanouit − environ un pour cent des concurrents dans une compétition d’apnée perd ainsi la carte. Ces malaises sont considérés comme banals par plusieurs apnéistes.

Pourtant, ils pourraient être synonymes de graves dommages au cerveau, montre une étude publiée dans la revue Applied Physiology, Nutrition, and Metabolism en 2017. Dans cette étude, les chercheurs ont soumis des adeptes d’apnée de tous les niveaux à une batterie de tests neuropsychologiques. Au final, les plongeurs d’élite ont moins bien performé que les novices et les sujets du groupe témoin au test de Stroop, qui permet d’apprécier la mémoire à court terme. En outre, on a décelé chez eux les mêmes biomarqueurs que chez les individus victimes d’un traumatisme crânien.

François Billaut, professeur au Département de kinésiologie de l’Université Laval, est l’auteur principal de ces travaux. C’est l’effet cumulatif de l’exposition du cerveau à des conditions de sous-oxygénation qui altère les fonctions cognitives, observe-t-il à la lumière de ces données. « Le meilleur indicateur des séquelles subies par le cerveau semble être la capacité physique plutôt que les évanouissements. Plus votre record personnel est enviable et plus vous possédez d’années d’expérience, plus vous courez de risques d’avoir des séquelles », analyse l’expert, lui-même apnéiste amateur − il « vaut » quatre minutes en apnée statique, une activité à laquelle il s’est initié enfant en plein océan Pacifique, ayant vécu quelques années sur l’île de Tahiti.

Les résultats alarmants de son étude n’ont pas ébranlé les participants. « Leur réaction allait de l’aveuglement volontaire à la relative indifférence. Ce qui est certain, c’est qu’aucun de ces athlètes n’a arrêté de plonger après avoir pris connaissance de nos données », raconte François Billaut, qui, lui non plus, n’est pas près de mettre un terme à sa pratique.

L’apnée est après tout un sport, au même titre que la course à pied ou l’alpinisme. Elle comporte donc des risques. « On a beau faire remarquer cette vérité à un sportif, il s’en moque. L’humain cherche toujours à repousser ses limites, ce n’est pas nouveau », tranche le chercheur.

À s’en fouler la rate

Ce n’est pas pour rien qu’on qualifie les Bajau de nomades des mers : les représentants de ce peuple indonésien passent jusqu’à 60 % de leurs journées sous l’eau pour garnir leur garde-manger, rapporte une étude parue l’année dernière dans la revue Cell. Pour maintenir leur folle cadence de travail, ces indigènes comptent sur un atout inédit : une rate 50 % plus grosse que la moyenne. En situation d’apnée, ce sanctuaire à globules rouges se contracte et propulse davantage de transporteurs d’oxygène dans le sang. Résultat : une capacité accrue à demeurer sous l’eau sans s’asphyxier. Cette carte maîtresse s’expliquerait par des variations génétiques importantes, ce qui laisse penser que les Bajau ont évolué en ce sens.

Plusieurs autres peuples sont des adeptes de plongée en apnée de par le monde. C’est le cas des Ama, des pêcheuses japonaises, qui plongent jusqu’à 100 à 150 reprises par jour pour recueillir des perles précieuses. Une activité millénaire qui, comme pour les Bajau, aurait provoqué des adaptations physiologiques chez ces femmes, souligne une étude de l’American Journal of Physiology − Regulatory, Integrative and Comparative Physiology.

Publicité

À lire aussi

Sciences

Des mottons de biodiversité!

La poussière dans nos maisons recèle une incroyable biodiversité d'arthropodes!
Marine Corniou 07-11-2016
Les 10 découvertes de 2014

[7] Les dessous de Vénus

La tectonique des plaques ne serait pas le seul mécanisme responsable du déplacement des continents sur Terre. C’est ce que révèle une observation minutieuse de Vénus.
Joël Leblanc 03-12-2014
Sciences

CRISPR: un scalpel génétique tout-puissant

CRISPR; six lettres qui désignent des ciseaux génétiques appelés à changer la face du monde. Pour le meilleur et peut-être pour le pire.
Joël Leblanc 22-09-2016