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Sciences

Le talent prodigieux de l’ornithologue Olivier Barden

16-09-2019

Durant l’heure de la séance photo à la réserve naturelle du Méandre-de-la-Rivière-Vincelotte, située en face de l’Isle-aux-Grues, Olivier Barden a reconnu à l’écoute et au télescope pas moins de 35 espèces d’oiseaux. Photo: Louise Bilodeau

Les ornithologues sont unanimes à saluer le talent phénoménal d’Olivier Barden ; il entend les oiseaux comme personne.

Samuel Denault se souvient de cette journée d’automne 2008 où il marchait sur un sentier des Bergeronnes avec Olivier Barden. Les deux biologistes, alors dans la vingtaine, travaillaient à l’Observatoire d’oiseaux de Tadoussac.

Olivier lui dit qu’il vient d’entendre, coup sur coup, la paruline des pins, qui niche plus au sud, et le bruant des plaines, plus fréquent à l’ouest. Deux petits cris de vol d’espèces qu’il serait vraiment étonnant de trouver là. Moins d’une minute plus tard, elles sont devant eux. « J’étais sidéré. Olivier a poussé vraiment loin l’art de décortiquer les cris. C’est une chose d’identifier les oiseaux à leur chant, mélodieux ou distinctif. C’en est une autre de démêler leur cri de vol, un très bref tiss ou tss anonymes pour l’oreille moyenne. C’est là qu’Olivier se distingue », jure Samuel Denault, qui n’est pourtant pas « le dernier raisin », comme il dit. L’observation par l’écoute, il connaît.

Dans le monde de l’ornithologie amateur et professionnelle, Olivier Barden, 33 ans, est reconnu comme un surdoué. Non seulement il sait distinguer près du quart des 10 400 espèces aviaires répertoriées dans le monde, mais il reconnaît pratiquement l’ensemble des vocalisations des 760 espèces qui se reproduisent au Canada et aux États-Unis. « Olivier est le meilleur observateur d’oiseaux que j’ai croisé. On ne peut même plus valider ce qu’il dit », lance Michel Robert, biologiste au Service canadien de la faune et coordonnateur du Deuxième atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional.

C’est à huit ans qu’Olivier Barden tombe sous le charme des oiseaux. Une recherche scolaire sur les premiers arrivants printaniers lance le bal. Grand lecteur, il mémorise l’Encyclopédie des oiseaux du Québec en une dizaine de jours. De façon naturelle, son intérêt se porte sur les chants, qu’il retient à la première écoute, signe d’une mémoire phénoménale et certainement d’une oreille absolue. « Quand je me trompais d’une note, il me montrait mon erreur sur la portée, avec sa bien petite base de solfège », se rappelle sa mère, Marie-Dominique Rouleau, professeure de chimie qui chantait dans un ensemble vocal.

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Adolescent, il passe une partie de ses étés au Centre écologique de Port-au-Saumon, un camp scientifique où il se familiarise avec les cris de vol des oiseaux nicheurs. Il observait une paruline silencieuse sur une branche et, dès qu’elle décollait, portait attention à son cri. « J’ai fait énormément de sorties avec mon père et en solo pour arriver à cataloguer les cris de vol lors des migrations, ceux de contacts en période de nidification et ceux sur les lieux d’hivernage, jusqu’au pépiement des jeunes réclamant leur nourriture. Bref, j’en mangeais ! » raconte Olivier Barden. Si bien qu’à 13 ans il devient le plus jeune ornithologue à participer au Relevé des oiseaux nicheurs de l’Amérique du Nord, un recensement effectué principalement à l’écoute.

Plus jeune, Olivier Barden multipliait les sorties avec son père pour observer les oiseaux. À 13 ans, il est devenu le plus jeune ornithologue à participer au Relevé des oiseaux nicheurs de l’Amérique du Nord. Photo: Louise Bilodeau

À 15 ans, il s’intéresse aux migrations nocturnes. Ce pan du monde de l’observation est peu fouillé à l’époque et la
documentation est aussi rare qu’un merle en janvier. Les rapports produits jusque-là par une poignée d’observateurs dénombrent des passages massifs d’oiseaux voyageant la nuit afin de profiter des vents favorables en haute altitude, mais recensent surtout des espèces aux cris typiques comme certaines grives. Rarissime oreille à détecter les cris de vols nocturnes d’autant d’espèces et en particulier des bruants et des parulines, Olivier Barden parvient à des statistiques inédites à l’échelle nord-américaine qui lui valent une large reconnaissance.

Il obtient en 2010 son baccalauréat en biologie à l’Université Laval, commence une maîtrise en sciences forestières, mais l’appel des grands espaces se fait trop fort. Des Territoires du Nord-Ouest aux provinces de l’Atlantique, il sillonne le pays pour divers organismes gouvernementaux et privés, effectuant des inventaires d’oiseaux souvent en terrain difficile, où l’écoute demeure évidemment primordiale. « Quand seule une toile de tente vous sépare de la forêt et de la nuit, l’observation est constante », indique celui qui, au nord de Havre-Saint-Pierre, a été tiré de son sommeil par les pou pou pou pou ascendants, graves et sifflés de la nyctale de Tengmalm, une discrète et minuscule chouette.

L’oiseau préféré d’Olivier Barden, le sauvage et insaisissable faucon gerfaut, dessiné à l’âge de 10 ans. Photo: Louise Bilodeau

Au cours des quatre dernières années, Olivier Barden a mis ses connaissances au service du Deuxième atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional. Cet ouvrage colossal paru en avril dernier rassemble les données recueillies par près de 2 000 ornithologues expérimentés.

Il a notamment contribué à mettre au point l’outil de validation de leurs mentions en passant à travers les 19 indices de nidification des oiseaux nicheurs non seulement du Québec, mais aussi du reste du Canada. Par exemple, si un observateur donnait comme indice la construction d’un nid par un faucon, un point d’exclamation lui signalait l’inexactitude de l’indice : cet oiseau utilise plutôt les vieux nids d’autres espèces. « Cela exige une très bonne connaissance de la biologie aviaire, ajoute Michel Robert. Il y a sans doute quelques dizaines d’excellents observateurs au Québec, mais je n’ai jamais vu quelqu’un décrire, décomposer, schématiser un son comme Olivier le fait. »

Sa compréhension des subtilités auditives est telle qu’il se les figure en sonogramme. Cet outil, aujourd’hui largement utilisé grâce à la médiathèque Macaulay − qui met en ligne la plus importante collection de documents audios et vidéos sur le comportement des animaux −, traduit visuellement la structure des sons. L’axe des y représente la fréquence en hertz et celle des x le temps découpé en millisecondes. Ainsi, le zlip de la paruline à poitrine baie forme un M et le tzuinn de la paruline noir et blanc dessine une vingtaine d’ondulations en dents de scie. « Ces graphiques me parlent », explique celui qui a commencé dès l’enfance à s’­­y référer, alors que les ressources étaient rares.

Pour une oreille entraînée, ce n’est pas si sorcier, mais il pousse l’expertise plus loin en étant capable de reconnaître sur le terrain le chant ou le cri d’un oiseau qu’il n’a jamais entendu auparavant, mais dont il a étudié le sonogramme. Et d’en retenir plusieurs centaines ! « Le plus difficile ? Savoir qu’on ne verra jamais tous les oiseaux dont on rêve », confie Olivier Barden qui, entre deux contrats, a maintes fois tendu son hamac au fin fond des forêts tropicales. Ce qui lui a valu bien des aventures…

En 2006, un ami américain et lui partent à la recherche dans la vallée péruvienne du Mantaro d’une espèce non décrite du genre phacellodomus. « Nous avons bien vu notre oiseau, mais les villageois, gentils quoique armés, nous ont placés en garde à vue pour la nuit, avant de nous inviter à quitter les lieux sans que nous sachions trop pourquoi », relate l’ornithologue au flegme inébranlable, sauf devant un oiseau rare.

Le plus difficile? Savoir qu’on ne verra jamais tous les oiseaux dont on rêve.

Olivier Barden

Entendre l’inaudible

En octobre dernier, Québec Science participe à l’excursion sur le thème des oiseaux de rivage qu’Olivier Barden anime au banc de Portneuf-sur-Mer à l’occasion du Festival des oiseaux migrateurs de la Côte-Nord. Ce n’est pas le Pérou, mais c’est tout aussi palpitant. À mi-chemin de cette flèche littorale de 4,5 km, son ouïe ultrafine lui signale une envolée de petits échassiers. Après cinq bonnes minutes, le nuage d’oiseaux apparaît.

Compte tenu des nuances subtiles de leurs plumages respectifs, le décompte en vol qu’il en fait est d’une précision stupéfiante : 3 100 bécasseaux semipalmés, 30 bécasseaux minuscules, 35 bécasseaux variables et 1 unique bécasseau de Baird repéré à son trrrt égal, mi-grave, sec et roulé, à peine audible. « C’est une espèce qui migre de l’ouest par le centre du continent. On n’en a jamais de grandes quantités au Québec, seulement quelques juvéniles en automne », nous apprend notre guide.

Un indice pour dénicher ce visiteur rare dans cet océan de plumes ? « Il a tendance à rester à l’avant ou à la traîne des limicoles avec qui il se déplace. Au moment de se poser, il s’en écarte un peu », dit-il en pointant sa lunette sur l’individu trahi par sa silhouette légèrement plus élancée.

Olivier Barden aurait pu être chercheur, mais il se dit trop attaché au terrain. Depuis février, il occupe le poste de gardien de parc sur les canaux historiques à Parcs Canada. « Je patrouille le territoire et je suis heureux », déclare l’ornithologue, qui espère un jour exporter son savoir en matière de conservation et de protection des espèces. Car s’il est une chose inconcevable à ses yeux (et ses oreilles), c’est un monde où les oiseaux se sont tus.

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