Publicité
Sciences

Nos animaux, traités comme des rois

21-07-2015

Elle est loin l’époque où le chien de la famille dormait dehors dans sa niche. Aujourd’hui, Médor a son propre lit – orthopédique s’il vous plaît –, se fait détartrer les dents et voit un psy quand il a le moral à plat.

Ce sapristi de mal de dos! À l’âge vénérable de 14 ans, Courgette en a eu sa dose. C’est le lot des teckels, qu’on ap­pel­le souvent les «chiens saucisses». Leur colonne vertébrale, qui s’étire à l’ho­ri­zontale, finit par s’affaisser sous l’effet de la gravité. Heureusement pour Courgette, elle n’a pas encore de hernie discale. La docteure Marie-Élaine Roy espère bien lui éviter cette souffrance grâce à sa connaissance de la médecine chinoise. Des séances régulières d’acu­puncture devraient garder Courgette leste et enjouée, espère la vétérinaire.

Dans une petite salle décorée de bambous et d’une statuette de chat en posture de méditation, au Bureau vétérinaire Shop Angus, dans le quartier Rosemont à Montréal, la docteure Roy commence par tâter le pouls de l’animal. «Il est plus faible à gauche, constate-t-elle. Le yin a pris le dessus sur le yang.» Après quoi, elle palpe les points d’acupuncture, le long de la colonne vertébrale de la chienne. Le premier est associé aux poumons, le deuxième correspond au cœur, le suivant au sang, puis au foie (ce point-là est un peu «creux», ce qui laisse supposer une insuffisance hépatique, analyse-t-elle), à la vésicule biliaire, à la rate, à l’estomac, etc.

Mme Roy plante une vingtaine d’aiguilles chinoises sur la tête et le corps de l’animal. Courgette ne semble pas s’en formaliser. Une fois le rituel terminé, elle s’ébroue – cinq aiguilles s’envolent dans les airs – et se couche en boule, la mine détendue.

Bien qu’elle ne soit pas reconnue comme une spécialité de la médecine vétérinaire, l’acupuncture est désormais admise com­me une avenue prometteuse pour soulager la douleur chez les animaux de compagnie, études scientifiques à l’appui. Selon Marie-Élaine Roy, qui pratique la médecine vétérinaire depuis 27 ans et qui a suivi, il y a 3 ans, la formation dispensée par l’International Veterinary Acupuncture Society, basée aux États-Unis, les aiguilles chinoises peuvent faire beaucoup plus. «Elles peuvent soigner pratiquement tout, depuis l’asthme jusqu’aux problèmes digestifs», assure-t-elle. La littérature scientifique ne rapporte cependant pas ces autres bienfaits de la méde­cine chinoise. «C’est parce qu’il se fait encore très peu de recherche dans le domaine», explique Mme Roy.

À raison de 120 $ l’heure, les propriétaires de chiens et chats, mais aussi de lapins, d’oiseaux ou d’igua­nes peuvent offrir ce genre de traitement à leur ami à poils, à plumes ou à écailles. «Ce ne sont pas uniquement des gens fortunés qui me consultent, remarque la vétérinaire. Grâce à l’acupuncture, les clients peuvent parfois éviter à leur animal une chirurgie coûtant plusieurs milliers de dollars.»

Ici, on peut aussi offrir à son compagnon une séance de chiropractie. Au mois d’avril dernier, la docteure Madeleine Tremblay était en pleine séance avec Maîa, une patiente féline souffrant d’arthrite. «Je travaille au niveau des articulations, où se rencontrent les nerfs et les vaisseaux sanguins, pour défaire les tensions et les adhérences», explique la vétérinaire en exerçant des pressions de part et d’autre de la colonne vertébrale de la petite chatte siamoise. Les études scientifiques n’ont pas encore prouvé les bienfaits de la chiropractie chez les animaux, mais ce n’est qu’une question de temps, estime-t-elle.

La médecine douce est marginale au sein de la pratique vétérinaire, mais la docteure Diane Berthelet, propriétaire du Bureau vétérinaire Shop Angus, croit qu’elle est appelée à se développer. Bientôt, une massothérapeute devrait se joindre à son équipe qui compte déjà sept vétérinaires généralistes en plus de nombreux collaborateurs qui prodiguent des soins spécialisés, depuis la dentisterie jusqu’à l’ophtalmologie, en passant par la dermatologie. «De plus en plus, constate la docteure Berthelet, les animaux de compagnie sont des membres à part entière de la famille et leurs propriétaires veulent leur offrir les meilleurs soins possibles, pour améliorer leur espérance de vie.»

Un marché lucratif

Cet attachement envers nos amis les bêtes nourrit une industrie des soins vétérinaires et du confort animal en croissance constante. Au Canada, bon an mal an, les ventes de produits et services pour animaux de compagnie augmentent de 4,3%. En 2013, elles ont atteint 6,6 milliards de dollars. Un peu plus du tiers de cette somme était dévolue aux soins vétérinaires qui sont de plus en plus variés et perfectionnés. Désormais, on peut soumettre son animal malade à une résonance magnétique pour connaître l’origine de sa souffrance, à des séances de chimiothérapie ou de radiothérapie si on lui découvre une masse cancéreuse, ou à une chirurgie de rempla­cement de la hanche. Votre caniche est déprimé ou agressif? Un vétérinaire comportementaliste – un psy pour animaux – peut venir à sa rescousse.

«Les soins vétérinaires, de nos jours, ressemblent beaucoup à ceux de la médecine humaine», dit Jean Gauvin, président de l’Association canadienne des médecins vétérinaires et propriétaire de la Clinique vétérinaire Lachine, dont la moitié des «patients» sont des animaux exotiques. Avec 35 années d’expérience à son actif, le docteur Gauvin en a vu de toutes les couleurs. Ainsi a-t-il déjà raccommodé, morceau par morceau, la carapace d’une tortue qui avait subi un accident de la route. Également à son palmarès: une césarienne effectuée sur un serpent qui retenait ses œufs. Généraliste, il recommande ses patients à des spécialistes lorsque le mal dépasse son champ de compétence.

«Il y a 20 ans, raconte-t-il, on trouvait des spécialistes presque uniquement dans les facultés de médecine vétérinaire, comme celle de l’Université de Montréal à Saint-Hyacinthe, ou celle de Guelph, en Ontario. Aujourd’hui, on n’a plus besoin de sortir de la région de Montréal.» En plus du Centre DMV – un centre de référence en urgence et en soins spécialisés installé à Lachine, qui compte aussi des points de service à Saint-Hubert et à Blainville –, on trouve désormais, dans la grande région métropolitaine, l’Hôpital vétérinaire Rive-Sud, à Brossard, et le Centre vétérinaire Laval. Ces hôpitaux sont équipés de salles d’opération dernier cri, de locaux réservés à la chimiothérapie, à l’endoscopie, à la radiographie, l’échographie ou même la physiothérapie, ces derniers étant munis de tapis roulants aquatiques. Les services d’ambulance pour animaux, comme K911, desservent tous ces hôpitaux, 24 heures par jour.

«Des propriétaires d’animaux envoient leur chien ou leur chat par avion jusqu’à Montréal pour lui faire passer une résonance magnétique ou un CT-scan, raconte le docteur Michel Pépin, directeur général de l’Association des médecins vétérinaires du Québec. Ils exigent les meilleurs services. Si nos hôpitaux ne sont pas dotés des équipements dernier cri, ils s’insurgent. Ils font valoir que ces machines existent à New York; alors pourquoi pas chez nous?»

Il n’y a pas de carte soleil au nom de M. Ca­nin ou de Mme Féline. Quand un chat entre en urgence à l’hôpital vétérinaire pour un problème mineur comme une gastroentérite, son propriétaire s’en tire à bon compte avec une facture de 1 000 $. Pour traiter une tumeur grâce à la radiothérapie, il faut prévoir entre 2 000 $ et 6 000 $, selon le nombre de séances requises. Les hôpitaux vétérinaires, après tout, doivent acheter leurs appareils de résonance magnétique ou leur anesthésiant au même prix que les établissements qui se consacrent à la médecine humaine.

Parce qu’ils paient les soins vétérinaires de leur poche, les propriétaires d’animaux ont parfois des attentes plus élevées pour Pitou que pour leur beau-frère. «Ils veulent des résultats, comme lorsqu’ils confient leur voiture au garage, constate la docteure Claude Lefebvre qui pratique la médecine d’urgence au Centre DMV depuis 2003. Mais les médecins vété­rinaires n’ont pas plus de pouvoir que les médecins qui soignent les humains.»

Les traitements d’acupuncture ou de radiothérapie pour animaux peuvent faire rire certains d’entre nous et en scandaliser d’autres. Comment peut-on dépenser 5 000 $ pour faire irradier un chien, alors que des enfants n’ont pas à déjeuner? «C’est vrai qu’il y a des enfants qui ne déjeunent pas, mais quand des gens s’achètent de grosses télés, des croisières ou des vêtements à ne plus savoir quoi en faire, on ne s’en formalise pas, fait valoir Mme Lefebvre. Chacun ses valeurs; chacun ses choix.»

Un amour plus fort que jamais

Or, les valeurs et les choix des Occidentaux à l’égard des animaux de compagnie ont été bouleversés en quelques décennies, poursuit-elle. «À l’époque de mon grand-père, quand le chien était malade, on l’emmenait derrière la maison pour mettre fin à ses souffrances. La génération de mes parents était déjà différente. Les propriétaires d’animaux pouvaient faire traiter la plaie de leur minou lorsqu’il s’était fait mordre, pourvu que ça ne dépasse pas une centaine de dollars, car ils trouvaient un peu étrange de dépenser pour un animal.» Aujour­d’hui, le détartrage des dents de Médor est considéré comme un soin de base. Laisser souffrir son chien d’un abcès dentaire est considéré par plusieurs comme de la cruauté.

C’est la relation à la vie elle-même qui a changé, estime la docteure Lefebvre. À l’époque où les gens avaient 13 en­­fants, il leur arrivait d’en perdre un et ils considéraient que ça faisait partie de la vie. «Aujourd’hui, on n’accepte plus la mort “injuste”, constate-t-elle. On se bat coûte que coûte contre la maladie, pour sauver ceux qu’on aime. En cours de route, on a transposé ce désir aux chats et aux chiens. Peut-être parce que les familles sont moins nom­breuses. J’ai des clients dont l’animal de compagnie est le seul être qui, à la fin de la journée, les accueille à la maison.»

Claude Lefebvre a fait des rencontres marquantes au cours de ses 12 années de pratique au Centre DMV. Celle d’une danseuse qui ne se sentait protégée que par son rottweiler et qui était prête à tout pour le faire soigner. Ou d’un chauffeur de camion qui a hypothéqué son véhicule pour faire traiter son chien, son seul compagnon sur la route. À l’autre bout du spectre, elle voit des clients qui ont encore la mentalité de la génération de son grand-père et qui refusent de dépenser pour un animal. Puis, il y a ceux qui se situent entre les deux, tiraillés entre leur compte en banque et l’attachement qu’ils éprouvent. Au Centre DMV, une mère a déjà demandé à sa fille de 12 ans de choisir entre «sauver le chat ou aller en vacances». «L’enfant a choisi les vacances et on a euthanasié l’animal», raconte la vétérinaire.

Les étudiants choisissent la médecine vétérinaire pour sauver des animaux mais, en fin de compte, ce sont les sentiments humains qu’ils soignent. La docteure Annie Ross, qui a travaillé huit ans au Centre DMV et qui enseigne maintenant au Cégep de Saint-Hyacinthe au programme de techniques de santé animale, regrette que les étudiants ne reçoivent pas davantage de formation sur les relations avec la clientèle, la gestion du deuil et la psychologie humaine en général. «Les gens vivent des histoires d’amour avec leur animal et cette relation se retrouve au cœur de notre pratique», dit la vétérinaire, qui travaille aussi à mi-temps dans une clinique de Laval.

Si ces amoureux fous n’hésitent pas à payer des milliers de dollars en soins vétérinaires, il s’en trouve aussi qui achètent sans compter des accessoires ou des services non médicaux, dont l’utilité n’est pas toujours avérée. Des 6,6 milliards dépensés en produits et services pour les animaux de compagnie au cours de l’année 2013, 2 milliards ont servi à acheter de la nourriture. «Ça vaut le coup de choisir une nourriture de qualité, estime le docteur Michel Pépin. Si vous achetez une marque bon marché, l’animal va en manger deux fois plus et vous ne serez pas gagnant.» Mais qu’est-ce qu’une nourriture de qualité? La réponse ne va pas de soi: aucun contrôle de la qualité n’est imposé pour la nourriture animale au Canada.

Derrière les soins vétérinaires et la nourriture, les accessoires pour animaux arrivent en troisième position au palmarès des dépenses, générant des recettes de 1,3 milliard de dollars en 2013. Hormis les habituelles laisses et litières, les suppléments de glucosamine pour chiens, les matelas orthopédiques et les vêtements griffés ont la cote.

Enfin, les propriétaires d’animaux, au Canada, ont dépensé 900 millions de dollars, en 2013, pour des services non médicaux. Chez Cabotin, à Mirabel dans les Basses-Laurentides, il faut compter entre 100 $ et 125 $ pour le massage de base d’un chien de la taille d’un golden retriever. Pour ce prix, le maître-chien plonge dans les eaux du bain à remous avec toutou, lui massant les coussins et l’enduisant de «shampoing thérapeutique relaxant». Pas le temps de sortir votre chien? Sybille Pluvinage, qui a lancé la petite entreprise En attendant mon maître, l’emmènera en promenade sur le mont Royal pour 20 $ de l’heure.

À l’hôtel Muzo, en bordure du canal de Lachine, à Montréal, votre chien peut loger dans une suite présidentielle, au coût de 85 $ la nuitée, pendant que vous êtes en voyage. La «suite» comprend un lit avec douillette, des bols surélevés, une télé, une webcam et l’accès au gym. On peut même venir chercher l’animal en «limousine» (une camionnette adaptée), pour une trentaine de dollars.
La docteure Annie Ross ne porte officiel­lement pas de jugement sur ce qu’elle qualifie de «luxes et babioles». Mais il lui arrive de sourciller.

Dans la clinique vétérinaire où elle travaille, à Laval, elle a déjà vu des bouviers bernois – une race parfois utilisée en Suisse pour retrouver des skieurs enfouis sous la neige – habillés de chauds manteaux d’hiver. Ou d’autres chiens dont les griffes avaient été peintes de vernis à ongle. «Les gens oublient parfois que ce qui est bon pour eux ne l’est pas nécessairement pour leur animal, dit la vétérinaire. Le pire, c’est quand j’en vois mettre une fortune sur des babioles, mais rogner sur les soins vétérinaires au point même de refuser de faire stériliser leur animal ou de le faire vacciner. Les gens ne placent pas toujours les priorités au bon endroit.»

Article initialement publié dans notre dossier spécial animaux.

Publicité

À lire aussi

Sciences

Le manteau terrestre est beaucoup plus hétérogène que ce qu’on croyait

La composition chimique du manteau de la Terre est beaucoup plus complexe que ce que l’on croyait, démontre une nouvelle étude scientifique.
Annie Labrecque 23-05-2019
Sciences

La graisse brune: une alliée contre le froid

- C'est désormais prouvé: la graisse brune est essentielle à l'organisme dans la lutte contre le froid. Le rôle de ce tissu adipeux? Produire de la chaleur à partir de la graisse 'normale', celle que le...
Québec Science 23-02-2017
Sciences

FIV au zoo: Comment faire bander un éléphant sans le fatiguer

C'est la grève du sexe chez les pandas, les éléphants et les guépards. Les biologistes déploient tout un art pour leur donner des descendants.
Dominique Forget 25-07-2013