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Sciences

Une prière pour la science

31-03-2014

Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. On connaît la suite: que la lumière soit, que la terre verdisse, que les eaux grouillent d’êtres vivants… En six jours, le travail était fait, et la vie débutait. C’était il y a 6 000 ou 10 000 ans.

Bien que cela contredise toutes les connaissances scientifiques, près de la moitié des gens aux États-Unis prennent cette histoire de la Bible au pied de la lettre. Certes, ce n’est pas nouveau. Mais au cours des dernières années, les militants créationnistes ont gagné du terrain, partant ouvertement en guerre contre les scientifiques. Le peuple a-t-il pour autant perdu toute foi en la science? Non, à en croire un sondage rendu public lors du dernier congrès de l’Association américaine pour l’avancement des sciences (AAAS), tenu à Chicago en février dernier. Il laisse  même entendre que les évangélistes sont prêts à donner la main aux scientifiques.

C’est la sociologue Elaine Howard Ecklund, de l’université Rice, au Texas, qui l’a constaté après avoir recueilli l’avis de 10 000 États-Uniens sur les liens entre science et religion. Parmi les sondés, se trouvait une forte proportion de chrétiens évangélistes (des protestants conservateurs) qui représentent 25% de la population et constituent le groupe religieux le plus influent aux États-Unis.

«Près de 50% des évangélistes pensent que la science et la religion peuvent travailler ensemble et se soutenir mutuellement, a indiqué la chercheuse au congrès de l’AAAS. Ce score contraste avec le fait que seulement 38% des gens pensent généralement que science et religion peuvent œuvrer de concert.»

Surprenant? Pas pour Galen Carey, vice-président de l’Association nationale des évangélistes (NAE), invité à commenter le sondage. «Nous reconnaissons certains obstacles à l’échange avec les scientifiques, notamment le fait que les évangélistes sont souvent modérément instruits en sciences, ou que notre croyance en la vérité révélée peut rendre difficile l’acceptation de certaines découvertes. Mais il n’y a pas tant de discordances. Les évangélistes ont à cœur de construire un monde meilleur, tout comme les scientifiques. On peut donc oublier les sujets trop controversés et concentrer le dialogue sur des thèmes comme le développement international, la lutte contre la pollution de l’air et de l’eau ou la santé publique», a-t-il déclaré.

Chose certaine, faire cohabiter l’idée d’une Terre âgée de 6 000 ans avec la découverte de fossiles de quelques centaines de milliers d’années semble peine perdue. «Les médias se sont focalisés sur cette controverse qui a fini par polariser la société états-unienne, opposant de façon radicale scientifiques et groupes religieux», a regretté de son côté Eugenie Scott, anthropologue ayant passé 27 ans à la tête du National Center for Science Education, un organisme sans but lucratif qui se consacre à la promotion de l’enseignement de l’évolution à l’école. «Beaucoup de croyants sont désormais persuadés que la science est par essence toxique pour la religion. Ils pensent que, si leurs enfants suivent des cours de science à l’école, ils vont forcément perdre la foi.»

Le message passé à l’AAAS est clair: il est grand temps de combattre cette peur de la science, et de restaurer la confiance. «Hélas, les scientifiques et les enseignants ont trop souvent tendance à rester silencieux et à baisser les bras», a sou­li­gné Mme Scott. Dans un pays où 38% de la population pense que les scientifiques devraient être ouverts à l’idée de considérer les miracles comme des explications plausibles, tourner le dos aux esprits pieux revient à priver tous les citoyens, ou presque, d’une culture scientifique. «Aux États-Unis, 90% des gens sont croyants, à des degrés divers, précise l’anthropologue. Les étudiants arrivent tous en classe avec un bagage religieux. Si on veut qu’ils soient réceptifs, il faut tenir compte de cette réalité.»

Eugenie Scott, athée assumée, tente donc depuis des années de convaincre ses pairs que science et religion sont compatibles. «La science, par définition, se limite à expliquer l’Univers en s’intéressant uniquement aux phénomènes naturels, vérifiables expérimentalement. Elle ne s’intéresse pas aux forces surnaturelles; les deux domaines ne se chevauchent pas», a-t-elle assuré, reconnaissant tout de même que certains points de vue sont inconciliables. Il n’empêche, si l’on convainc les élèves qu’ils peuvent s’intéresser à l’évolution sans pour autant offenser Dieu, c’est déjà une petite victoire. «De plus, il ne faut pas mettre tous les religieux dans le même sac. Par exemple, la théorie créationniste offre beaucoup de variantes; de nombreux croyants pensent que l’évolution est réelle, mais qu’elle a été guidée par Dieu.»

L’évangéliste Galen Carey, lui, ne s’est pas aventuré sur ce terrain glissant. Mais il a tenu à rassurer l’assemblée de chercheurs: «Toute vérité est la vérité de Dieu. Nous ne devons pas nous inquiéter de ce que peuvent révéler les explorations scientifiques, dans un monde qui est celui de Dieu.» La porte est ouverte.

Photo: Moe Doiron/The Globe and Mail/la presse canadienne

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