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Société

Entrevue avec l’historienne Claudine Cohen: âge de pierre, âge des femmes?

30-05-2018

L’historienne Claudine Cohen, de passage à Montréal Photo: Jean-François Hamelin

Qui étaient réellement nos ancêtres au cours de la préhistoire? Chose certaine, l’homme préhistorique était aussi une femme, dit l’historienne Claudine Cohen.

À prendre ou à protéger; les femmes préhistoriques restent encore aujourd’hui enfermées dans ces représentations simplistes. Rien de plus faux, rétorque l’historienne des sciences Claudine Cohen. Les femmes ont joué une multitude de rôles actifs et importants, que les progrès récents en paléontologie et en archéologie historique contribuent à révéler.

Également philosophe et directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris, Claudine Cohen fait la synthèse entre la science et l’histoire des idées. Une réflexion qui force à repenser la division des rôles, depuis les temps immémoriaux.

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Québec Science: Quelles sont les idées reçues au sujet des femmes préhistoriques?
Claudine Cohen: D’abord, il y a cette vision des femmes exclusivement confinées au «foyer», qui s’occupent d’un grand nombre d’enfants et attendent que les hommes rapportent le produit de la chasse pour se nourrir.

Une autre vision qui perdure est celle des femmes comme objets sexuels. Elles sont représentées dépoitraillées et violées dans les films, et dans toute l’iconographie de la préhistoire produite depuis le XIXe siècle.

QS À quoi ressemblait réellement leur quotidien ?
CC Les femmes ne restaient pas sédentaires au fond de la caverne, entourées d’enfants. Elles pratiquaient probablement des activités corollaires de la chasse, cette dernière n’étant pas exclusivement masculine. Les femmes pouvaient y participer, peut-être pas pour mettre à mort les animaux, mais pour les rabattre et pour ramener le gibier.

Le rôle de la cueillette était aussi important. Les femmes contribuaient pour une très grande part à l’alimentation du groupe, avec la collecte des végétaux ou des coquillages.
Il faut rappeler que la préhistoire dure 7 millions d’années; il y a donc plusieurs types de femmes au cours de cette période.

Des espèces d’homininés différentes ont existé : les Australopithèques, les Néandertaliens, les Homo sapiens et d’autres.  Plusieurs modes de vie ont marqué l’époque, depuis celui des chasseurs-cueilleurs nomades du Paléolithique [qui se termine il y a 12 000 ans] jusqu’à celui du Néolithique, avec le début de l’agriculture.

QS Les familles étaient-elles nombreuses ? 
CC Il est impossible d’être totalement affirmatif dans ces recherches. Il n’y a pas de certitudes, car les indices sont rares; et les vestiges, fragmentaires. Mais les recherches récentes offrent des indices qui invalident la vision des femmes préhistoriques avec une progéniture très nombreuse.

Des ethnologues ont démontré que les femmes vivant dans des sociétés de chasseurs-cueilleurs actuelles au Congo et en Nouvelle-Guinée n’ont pas beaucoup d’enfants à la fois, car elles participent à la mobilité du groupe, un groupe nomade.

Sans dire que ces sociétés sont préhistoriques, puisque, évidemment, ce n’est pas du tout le cas, on peut considérer qu’elles ont un mode de vie qui ressemble à celui des chasseurs-cueilleurs de la préhistoire.

On peut donc présumer que, comme les femmes nomades d’aujourd’hui, celles de la préhistoire avaient recours à des procédés de régulation des naissances pour ne pas avoir plusieurs enfants en bas âge en même temps, comme l’allaitement prolongé qui retarde une éventuelle grossesse après une naissance.

QS Que sait-on des autres rôles des femmes dans ces sociétés ? 
CC En allant plus loin dans les hypothèses, on peut avancer que le travail des fibres était celui des femmes. Elles connaissaient les différents végétaux pour en tirer des remèdes et les mettaient aussi à profit pour le tissage des vêtements et le tressage des cordes, ainsi que des paniers.

Pour tout le groupe, c’était une activité importante, tant pour la cueillette, le portage des enfants, mais également pour l’habillement. On les voit à moitié dévêtues avec des pagnes dans la plupart des représentations du XIXe siècle, mais elles s’habillaient probablement de manière très soigneuse et savaient se vêtir chaudement, au besoin.

QS Nous aurions donc nourri, à tort, une vision sexiste de la préhistoire?

CC Notre regard sur le passé est très coloré par notre vision du présent. C’est aussi parce que la science de la préhistoire est née il y a seulement 150 ans, c’est-à-dire à l’époque victorienne, alors que les femmes n’avaient aucun droit au Royaume-Uni ou en France.

Et il faut reconnaître qu’on n’a pas beaucoup d’éléments scientifiques, de vestiges, pour concevoir la situation des femmes au cours de la préhistoire; ces éléments étaient encore plus rares, il y a 150 ans.

QS Y a-t-il de nouveaux indices qui déconstruisent les idées reçues concernant les femmes préhistoriques?

CC On a dit très longtemps que la différence des sexes était invisible, qu’on ne pouvait déterminer, par exemple, qui avait fabriqué un silex.

Il reste que tailler le silex a longtemps été attribué aux hommes, puisqu’on pensait que c’était une question de force pure. L’outil était une sorte de privilège de l’homme.

Depuis quelques décennies, on fait toutefois beaucoup d’expérimentation. Dans le cadre de ces expériences, des femmes ont fabriqué des objets en silex, et elles n’ont eu aucun mal à le faire. Au contraire, on s’est aperçu que ce travail demandait de la finesse, de l’adresse et de la réflexion.

QS Quant aux ossements, peut-on leur attribuer un sexe avec certitude?

CC Certains détails de la conformation du bassin donnent des indices qui restent fragiles, cependant. On regarde l’écartement des os pelviens et l’élargissement du bassin, si tant est que l’on puisse avoir cette partie du squelette.

On s’est longtemps basé aussi sur la gracilité des os, supposant une stature plus faible chez les femmes, ce qui est aujourd’hui remis en question. On avait par exemple baptisé un squelette inhumé des grottes de Grimaldi, «l’homme de Menton», à cause de sa stature et de l’opulence de la sépulture.

Des examens récents du bassin du squelette ont permis de découvrir que c’étaient plutôt les restes d’une femme, malgré leur robustesse. Le dimorphisme sexuel [la différence d’aspect entre le mâle et la femelle] était peu accentué, ou en tout cas moins accentué qu’aujourd’hui, chez les humains du Paléolithique supérieur.

Il existe aussi des tests, même s’ils ne sont pas souvent possibles. On a par exemple réussi à extraire l’ADN nucléaire des ossements de l’homininé de Denisova (découvert en Russie en 2010) et à le séquencer, même s’il ne s’agissait que d’un bout de phalange. On a établi que ce vestige était celui d’une petite fille.

QS Pourtant, on continue de l’appeler «l’homme» de Denisova! Qu’en est-il de Lucy, le fossile le plus célèbre? Était-ce bien une femme?

CC Il y a eu des débats sur les restes de Lucy, car leur analyse reste équivoque. Ils sont très morcelés et, en plus, on avait très peu de points de comparaison avec d’autres squelettes de son espèce quand on l’a trouvée, en 1974.

Au-delà de toutes les discussions sur l’attribution du sexe féminin à Lucy, elle a incarné une sorte d’ancêtre; une sorte de grand-mère de l’humanité, même si on sait aujourd’hui qu’il y a d’autres fossiles beaucoup plus anciens. Je pense que c’était un grand tournant dans la vision de la différence des sexes dans la préhistoire: on a enfin reconnu qu’une femme pouvait exister et présenter un intérêt dans l’étude de cette période.

QS Vous avez analysé l’art de la préhistoire. Qu’avez-vous appris?

CC Attention, l’art existe seulement à la fin du Paléolithique supérieur, à partir d’il y a 40000 ans. On trouve d’abord une abondance de figurines féminines, des Vénus paléolithiques comme celles de Grimaldi. Certaines étaient des amulettes qui ont pu être fabriquées par des femmes pour leur propre usage, par exemple pour protéger une grossesse.

Des préhistoriens ont aussi émis des observations sur l’art pariétal, en particulier Dean Snow qui a étudié les mains sur les parois ornées de grottes en France et en Espagne. On trouve ce genre de mains partout, à toutes les époques du Paléolithique supérieur. Snow a remarqué que beaucoup des mains de l’art paléolithique sont féminines, grâce à une analyse par logiciel qui évalue les proportions.

Déjà, cela prouve que les femmes n’étaient pas exclues de ce qui était probablement des rituels ou des fêtes; elles y avaient une place. D’autre part, certains panneaux, comme celui de la grotte du Pech Merle en France, sont entourés de mains de femmes. C’était peut-être une signature. L’hypothèse n’est pas si extravagante.

QS Tout ça vous amène-t-il à repenser la question des rôles sociaux?

CC Il ne faut pas penser la condition féminine comme relevant de la nature, mais de la culture et du social. C’est vrai aujourd’hui, comme dans la préhistoire.

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