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10 découvertes 2016

[7] L'anguille dans la botte de foin

Zoologie
Par Maxime Bilodeau - 02/01/2017
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Photo: National Geographic Creative
Grâce à l’anguille numéro 28, des biologistes ont élucidé un mystère de plus de 100 ans: la migration des anguilles jusqu’à la mer des Sargasses.

Est-ce la fin ? Prise dans l’obscurité froide d’un caisson de métal, l’anguille numéro 28 ne donne pas cher de ses écailles. Capturée en pleine migration, en même temps que 38 autres anguilles d’Amérique à la hauteur de Rivière-Ouelle, dans le Bas-Saint-Laurent, elle fait une croix sur sa destination finale, la mer des Sargasses. Elle y était née 20 ans plus tôt; elle retournait s’y reproduire.

Puis, la lumière revient. À Blandford, en Nouvelle-Écosse, la numéro 28 est relâchée en mer, après avoir été transportée par camion pour éviter qu’elle soit attaquée par un prédateur. La voilà libre – ou presque : elle est maintenant affublée d’un émetteur satellite sophistiqué. Rien pour l’empêcher de rallier l’unique site reproducteur de son espèce, situé 2 400 km plus loin, au large des Bermudes.

Et elle y est parvenue, comme l’ont découvert le biologiste marin Julian Dodson et ses collaborateurs. Après avoir suivi une trajectoire rectiligne très précise, elle est finalement arrivée 45 jours plus tard à la limite du site de frai. L’émetteur installé sur elle s’est détaché à ce moment et est remonté à la surface, où les chercheurs de l’Université Laval ont pu le récupérer.

Cette filature maritime, qui a eu lieu en 2014, a mis fin à des spéculations qui circulaient depuis plus de 100 ans. Dès 1904, des larves d’anguilles avaient été observées dans la mer des Sargasses, ce qui laissait supposer que l’espèce s’y reproduisait. Or, personne n’avait jamais aperçu de spécimen adulte dans cette immense étendue d’eau, profonde de 3 000 m. « Pêcher une anguille dans cette mer aurait été l’équivalent de trouver une aiguille dans une botte de foin », convient le professeur de l’Université Laval.

Ces résultats, publiés en octobre 2015 dans la revue Nature Communications, fournissent aux chercheurs de précieuses indications sur le patron de migration de ce poisson longiligne. « Au départ, j’étais convaincu que les anguilles suivraient une trajectoire longeant le plateau continental avant de bifurquer, une fois rendues à la hauteur de la Floride. Pourtant, ce n’est pas ça : elles s’engagent en haute mer et foncent directement vers leur objectif », explique-t-il.

Au-delà de sa valeur scientifique, la découverte pourrait aider à freiner le déclin prononcé de cette espèce indigène. Depuis les années 1980, les stocks d’anguilles d’Amérique ont chuté considérablement, forçant le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada à la désigner comme espèce menacée en 2012. En 2016, Pêches et Océans Canada a aussi mené des consultations pour déterminer s’il y a lieu de l’ajouter à la liste des espèces en péril.

« La trajectoire migratoire empruntée nous donne de l’information sur les conditions océaniques que le poisson rencontre, sur les territoires de pêche qu’il traverse, ainsi que sur les impacts des changements climatiques. C’est un point de départ pour agir et tenter de renverser la tendance », souligne Julian Dodson.
 
Ont aussi participé à la découverte : Mélanie Béguer-Pon, Martin Castonguay, José Benchetrit (Institut Maurice-Lamontagne) et Shiliang Shan (Université Dalhousie).


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