Suivez-nous sur Twitter Suivez-nous sur Facebook VQ  velo.qc.ca 
Les carnets du vivant

Le Nord à l'envers

Par Jean-Pierre Rogel - 22/09/2015

Photo: Mathieu Dupuis

Comment faire du développement durable avec des mines éphémères? En lançant le Plan Nord en 2011, le premier ministre Jean Charest avait affirmé que les entreprises minières d’aujourd’hui étaient respectueuses de l’environnement et qu’il les aurait à l’œil. Pour plaire aux environnementalistes, il avait ajouté une promesse: mettre à l’abri du développement industriel la moitié du territoire du Plan Nord. Tout là-haut dans les terres vierges – car c’est ainsi que les Québécois du sud voient ce Nord qu’ils méconnaissent –, on créerait de très grandes aires protégées et on atteindrait du coup les objectifs internationaux de protection de la biodiversité. Vive le Québec vert!

Récemment, son successeur Philippe Couillard a servi le même discours en présentant le Plan Nord, version 2015. Impossible de s’y méprendre: à l’aide de l’injection de fonds publics dans des infrastructures, ce plan vise essentiellement à créer un contexte favorable aux investissements dans le secteur minier au nord du 49e parallèle. Il est plus modeste, compte tenu de la chute du prix mondial des métaux et des réserves limitées de l’État. Mais le modèle est le même, et la pensée environnementale n’a pas changé d’un iota.

Arrêtons-nous un instant sur la nature du développement minier. Il s’agit d’extraire une ressource non renouvelable, sur une période limitée tout au plus à quelques décennies. Le gouvernement paie l’aménagement des infrastructures afin que les entreprises minières s’installent. Ces dernières assument des risques économiques, mais – en simplifiant – elles creusent, extraient le minerai puis s’en vont. Bien entendu, elles sont censées gérer proprement les parcs à résidus et restaurer les sites avant leur départ.

Mais à long terme, c’est l’État qui est responsable des risques environnementaux et qui devra assumer les effets de toute dégradation. Rappelons que le Québec se retrouve aujourd’hui avec une facture estimée à 1,2 milliard de dollars pour la restauration de centaines de sites contaminés dans le passé.

Certes, les temps ont changé, les lois environnementales ont été resserrées et, normalement, les situations scandaleuses du passé ne devraient plus se reproduire. Tant mieux! Mais il reste de grandes incertitudes. Par exemple, alors que le réchauffement climatique accélère la fonte du pergélisol, on ne sait pas si le recouvrement actuel des parcs à résidus sera efficace, à long terme, pour éviter une accélération catastrophique du drainage minier acide, une source majeure de pollution environnementale.

Dans 100 ans, à qui refiler la note, s’il y a un problème? Il y a fort à parier que le gouvernement et les populations de ces régions se retrouveront seuls. Quant à l’argument de la «surveillance continue» de l’industrie, pour le moment, il tient du vœu pieux dans ce Nord immense et peu peuplé, où les fonctionnaires des ministères concernés se rendent rarement, et surtout pas à l’improviste ou pour enquêter à la suite d’une plainte.

Un autre aspect de la protection de l’environnement présenté dans le Plan Nord concerne la conservation. Mais la conservation de quoi et pourquoi? La seule réponse fournie dans le document de synthèse présentant ledit Plan en avril 2015 est qu’il faut «conserver la biodiversité du Nord». Mais on ne nous explique pas ce qu’est cette biodiversité, ni à quoi elle sert, ni les services économiques et autres qu’elle rend, ni ce qui la menace. En fait, le gouvernement rate ici une belle occasion de montrer en quoi cette orientation, bien pensée, permettrait un réel développement durable. Il saute tout de suite à une liste d’engagements accompagnés de pourcentages alambiqués.

Les priorités du gouvernement, lit-on, sont de «consacrer, d’ici 2035, 50% du territoire du Plan Nord à des fins autres qu’industrielles, de même qu’à la protection de l’environnement et à la sauvegarde de la biodiversité». Pour ce faire, le Québec établira «une superficie de 20% d’aires protégées d’ici 2020 sur le territoire du Plan Nord, dont au moins 12% en forêt boréale au nord du 49e parallèle». En même temps, il veillera à «la mise en place d’un mécanisme d’affectation prioritaire du 30% résiduel du territoire à des fins autres qu’industrielles».

Ouf! Il est possible de démêler ces chiffres, mais cela ne fait qu’illustrer la vision superficielle du Plan. La mise à l’abri du développement industriel de la moitié du territoire est une idée qui a été soufflée à l’oreille de Jean Charest par les organismes internationaux de conservation, en particulier le Pew Charitable Trust. Appliquée à un vaste territoire presque vierge et peu peuplé, l’idée semblait réalisable et séduisante; elle a été adoptée sans discussion.

La cible de 20% du territoire en aires protégées contribue à l’atteinte globale de cet objectif, mais elle découle en fait d’une autre logique. Le Québec veut se conformer à la cible de protection de la Convention internationale sur la biodiversité, soit 17% du territoire terrestre en 2020 (cible dite de Nagoya). En mettant la barre à 20% pour le territoire du Plan Nord qui couvre les trois quarts du Québec, on devrait atteindre – c’est mathématique – la cible de Nagoya ou arriver tout près.

Enfin, le 12% de  protection en forêt boréale correspond à un compromis sur l’extension des aires protégées dans ce milieu, à laquelle les compagnies forestières s’opposent. Le Conseil de l’industrie forestière souhaite d’ailleurs que toutes les aires protégées soient situées au nord de la limite nordique des forêts attribuables. Qu’on protège de vastes étendues de toundra, voilà la solution! Cette position caricaturale vide de son sens la notion d’aires protégées, et rend ridicule l’idée de préserver la moitié du territoire. On ne peut protéger qu’en se fondant sur des critères écologiques, notamment la représentativité des zones naturelles du Québec et la qualité des écosystèmes sélectionnés.

Bref, en fixant à l’avance des pourcentages de protection, le Plan Nord esquive le fond de la question: pourquoi et quoi protéger, et en fonction de quelle vision du développement? Les spécialistes en écologie sont pourtant quasi unanimes: un concept clé permet d’aborder ces réalités, et c’est celui de planification écologique du territoire.

Objectif: conservation

La planification du développement fondée sur les impératifs écologiques ne fait que refléter le changement de paradigme apporté par le développement durable comme mode de gestion. D’ailleurs, la Loi sur le développement durable adoptée par le Québec indique explicitement (à l’article 6) que «pour parvenir à un développement durable, la protection de l’environnement doit faire partie intégrante du processus de développement».
Ce n’est pas ce qui s’est passé jusqu’ici au Québec. Dans le sud de la province, comme presque partout ailleurs dans le monde, on a planifié la protection de l’environnement après que se fut effectué le déploiement des activités industrielles et des infrastructures, ou en même temps. Si bien qu’on s’est retrouvé à sauvegarder «au mieux ce qui restait» par des aires protégées précises. Le résultat: un aménagement selon une matrice dominante de développement industriel, laissant quelques îlots de nature préservée çà et là dans un milieu dégradé.
Le modèle de développement selon une matrice dite de conservation renverse la perspective. Au lieu de réagir en aval, on agit en amont et on cherche à intégrer les activités industrielles en perturbant le moins possible la capacité de support du milieu naturel.
Parce qu’il contient de vastes écosystèmes peu perturbés et une faible présence humaine, le territoire nordique est idéal pour changer de perspective et planifier le développement à partir d’une matrice de conservation à grande échelle.
La question est alors de savoir quel niveau de développement peut être envisagé, compte tenu de la capacité de support du milieu – incluant les effets prévisibles du réchauffement climatique – et des valeurs des populations autochtones.
Utilisée en Australie, en particulier dans le Territoire du nord et dans le Queensland, cette approche est aussi inscrite au cœur de certains programmes fédéraux états-uniens, comme la restauration des Everglades. Près de nous, sans tambour ni trompette, l’Ontario a adopté ce concept pour développer «son» Nord, à la suite des recommandations d’un Far North Science Advisory Panel en 2010. Selon la planification en cours, la moitié de ce territoire sera conservée en état naturel (si la superficie en cause, quelque 200 000 km2, est moindre que celle qu’envisage le Québec, il reste que l’Ontario a tout de même précédé le Québec sur ce point). Queen’s Park a confié aux communautés autochtones la réalisation de plans d’aménagement du territoire dans lesquels des cibles de protection doivent être respectées. À cet effet, la province a mis au point des outils géomatiques et rendus disponibles les connaissances scientifiques acquises.
Pendant ce temps, le gouverne­ment du Québec semble ignorer cette approche. Nul effort de réflexion et, surtout, nulle velléité de désigner des zones où l’exploitation des ressources naturelles serait interdite pour des raisons écologiques impérieuses. Au contraire, tendant la main à l’industrie pour accélérer l’exploration minière, le gouvernement Couillard veut «améliorer les connaissances géophysiques et écologiques du territoire», et prévoit des crédits qui situent ces deux tâches au même niveau. La porte est grande ouverte pour l’exploration minière, comme si cette dernière était une connaissance pure qui pourrait ne pas déboucher sur une exploitation. À propos de cette phase «d’approfondissement des connaissances» qui pourrait durer quelques années, le nouveau P.D.G. de la Société du Plan Nord, Robert Sauvé, déclarait dans une entrevue accordée au quotidien Le Devoir, le 11 avril dernier: «On est très conscients que c’est un défi. À ma connaissance, ça ne s’est pas fait ailleurs.»
Désolé, mais cela s’est fait ailleurs. Et, surtout, le développement du Nord peut se faire autrement et mieux que ce qui est envisagé actuellement. Pourquoi ne pas demander aux scientifiques compétents ce qu’ils en pensent? Après tout, ils étudient les réalités nordiques depuis des décennies et, tout comme les Autochtones, ils ont quelques idées sur le développement! Le Plan Nord est bien mal parti, mais le Nord québécois mérite mieux et il n’est peut-être pas trop tard pour corriger le tir.


Afficher tous les textes de cette section