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Les carnets du vivant

Les baleines à bosse ont de la culture!

Par Jean-Pierre Rogel - 19/09/2013
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Les côtes du golfe et de l’estuaire du Saint-Laurent sont un des rares endroits au monde où l’on peut observer, de juin à novembre, plusieurs espèces de grandes baleines et de plus petits cétacés, comme les bélugas et les dauphins à flanc blanc. Et c’est ce que font chaque année 300 000 touristes, en kayak de mer, en pneumatique ou à bord de bateaux de croisière.

On pourrait craindre que les mammifères marins soient dérangés et perturbés. Mais la navigation et l’observation sont très réglementées, au point même d’être devenues fort utiles aux scientifiques. Comme au Centre d’interprétation des mammifères marins (CIMM), à Tadoussac, où les chercheurs utilisent les observations de bénévoles formés à reconnaître les signes distinctifs individuels des baleines.

Leurs informations permettent, par exemple, de documenter les relations entre les cétacés d’un même groupe, de connaître leurs habitudes alimentaires ou d’étudier la croissance des jeunes au cours d’une saison. Bien entendu, les naturalistes eux-mêmes colligent leurs propres observations, à l’aide d’équipements performants.

Mais ce qui est nouveau et surtout précieux, c’est la puissance statistique de dizaines de milliers d’observations mises ensemble. Une étude, publiée dans le magazine états-unien Science en avril dernier, en donne une magnifique démonstration. Une équipe de biologistes dirigée par Luke Rendell de l’université de St Andrews, en Écosse, a analysé les données recueillies par le Whale Center of New England pendant près de 30 ans. Cet institut est un des plus grands réseaux d’observateurs dans le monde; ses bénévoles, à bord de navires, étudient le sanctuaire de Stellwagen Bank, dans la baie du Massachusetts. Les chercheurs disposent à ce jour de plus de 70 000 observations précises sur 650 baleines à bosse, identifiées individuellement: une mine d’or pour les naturalistes.

Impressionnantes, avec leurs 13 m de longueur, leur dos noir et leur ventre blanc, les baleines à bosse (on peut en apercevoir chez nous aux alentours de Mingan, de Gaspé ou de Percé) utilisent habituellement une technique particulière pour se nourrir. Elles plongent, puis remontent en décrivant des cercles et en lâchant de l’air, ce qui produit des nuages de bulles. Encerclés par ces filets d’air, les petits poissons dont elles se nourrissent vont à la surface et la baleine, qui les attend la gueule grande ouverte, les engloutit.

En 1980, dans ce secteur du golfe du Maine, on a observé une nouvelle technique de chasse qu’une de ces baleines aurait développée. Avant de plonger pour s’alimenter, elle s’est mise à donner de grands coups de queue dans l’eau. L’année suivante, Mason Weinrich, directeur du New England Whale Center, s’est rendu compte que plusieurs baleines fréquentant cette zone faisaient la même chose. Sur la base d’une centaine d’observations semblables, il a par la suite publié un article scientifique sur la question. Il émettait l’hypothèse que cette innovation était apparue à la faveur d’un changement de proies, les bancs de harengs étant en nette diminution, et les bancs de lançons en forte augmentation.

Puis en 2007, près de 40% des baleines à bosse de la région avaient adopté ce nouveau comportement de chasse. La chose devenait sérieuse. Avait-on affaire à un artéfact ou à un phénomène de transmission génétique? Ou de transmission culturelle – et alors, de quel type?

C’est ici que la valeur statistique de 70 000 observations entre en jeu. L’analyse a démontré, en effet, que l’apprentissage ne se fait pas de mère à baleineaux, que la génétique n’explique pas non plus ce phénomène, et qu’il ne semble pas venir d’un apprentissage strictement individuel. Les baleines apprennent en s’observant les unes les autres, en groupe. Au bout d’un certain temps, la baleine qui «ne sait pas comment faire» se met à imiter ses voisines et apprend d’elles une nouvelle façon de chasser. C’est ce même mécanisme qui préside, chez les baleines, à l’apprentissage de leurs mélodieux chants sous-marins. Cela est la marque d’une transmission culturelle, le processus qui sous-tend la diversité de la culture humaine.

On connaissait déjà ce phénomène de transmission chez les singes supérieurs, par exemple celle du lavage des pommes de terre chez les macaques japonais. Mais c’est une première chez les cétacés, à l’exception de la transmission des chants.

Dans une vidéo diffusée par Science en complément à l’article, Luke Rendell va plus loin: «C’est le premier exemple auquel je puisse penser d’une innovation en milieu naturel dont on documente la propagation dans le temps. Nous pensons qu’il y a beaucoup de variations de comportements, chez les baleines et les dauphins, qui sont aussi le résultat de transmissions culturelles.»

Des populations d’animaux capables de s’adapter à un environnement changeant, d’innover, de se transmettre de nouveaux apprentissages... C’est la définition même de la culture!

Photo: Alexey Mhoyan

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