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Reportages

L'amour au temps de Neandertal

Par Marine Corniou - 22/09/2011
Avec ses arcades sourcilières proéminentes, sa silhouette massive et sa grande force physique, Neandertal ne laissait pas nos ancêtres Sapiens indifférents. Les deux espèces ont même eu des échanges très intimes, donnant naissance à des descendants «hybrides». Si bien qu’aujourd’hui, nous possédons tous (ou presque) des petits bouts d’ADN transmis directement par l’homme de Neandertal!

C’est ce que vient de démontrer Damian Labuda en suivant une intuition qu’il avait eue 18 ans plus tôt. À l’époque, le biochi­miste étudiait la diversité génétique des populations humaines pour retracer l’histoire de nos aïeux. Il avait pour ce faire jeté son dévolu sur un petit fragment du chromosome X. «Nous avons choisi aléatoirement d’étudier ce morceau de chromosome qui s’est avéré intéressant car sa structure, qui varie d’une population à l’autre, illustre bien la diversité des peuples», explique le chercheur au Centre hospitalier univer­sitaire Sainte-Justine, à Montréal.

Il observe alors ce fragment dans plus de 6 000 chromosomes X provenant de personnes issues de tous les continents. Le fragment de chromosome est un peu comme une partition de musique, dont quelques notes diffèrent selon l’origine génétique...

Sur les multiples versions, il y en a une – appelée B006 – que l’on retrouve dans toutes les populations du monde, sauf chez les gens d’origine africaine. «Ce variant génétique a une structure inhabituelle. Le fait qu’il n’existe nulle part en Afrique nous a fait penser qu’il était “apparu” chez les peuples eurasiens, après leur sortie d’Afrique, il y a 80 000 ou 50 000 ans», explique Damian Labuda. Le fragment B006 aurait donc été apporté par un «peuple étranger» ren­contré au détour du chemin… Peut-être l’homme de Neandertal?

Pour mieux envisager cette hypothèse, il faut savoir que les ancêtres d’Homo neanderthalensis auraient quitté le territoire africain il y a 400 000 à 800 000 ans. Neandertal a dès lors occupé l’Europe et l’Asie, puis s’est éteint mystérieusement, il y a 30 000 ans. De son côté, Homo sapiens s’est développé en Afrique, avant de coloniser le reste du monde, il y a environ 100 000 ans. Les groupes de Sapiens nomades qui ont quitté l’Afrique ont donc rencontré leurs cousins de Neandertal établis depuis longtemps au Moyen-Orient et en Europe. Ils les ont côtoyés pendant des dizaines de milliers d’années, comme l’attestent de nombreuses découvertes archéologiques.

Mais les scien­tifiques se sont toujours interrogés sur les rapports qu’entretenaient ces deux espèces. La cohabitation était-elle amicale? Conflictuelle? Et, surtout, y a-t-il eu des rapprochements… charnels? «Nous pouvons aujourd’hui confirmer qu’il y a eu un métissage entre nos ancêtres et l’homme de Neandertal», répond sans hésiter Damian Labuda.

S’il a acquis cette certitude, c’est qu’en 2010, une équipe de l’Institut Max-Planck, en Allemagne, a réussi à séquencer le génome de Neandertal en extrayant de l’ADN d’os vieux de 40 000 ans! Les premières analyses, qui ont permis de comparer ce génome au nôtre, ont révélé qu’il y a eu des rapports sexuels entre nos espèces, donnant naissance à des descendants. Le travail de Damian Labuda, publié dans la revue scientifique Molecular Biology and Evolution, vient aujourd’hui renforcer ces résultats. «Lorsque le génome de Neandertal a été rendu public, en 2010, nous nous sommes empressés d’aller scruter la portion du chromosome X qui nous intriguait depuis des années.
Nous avons constaté que le variant B006 se retrouvait chez Neandertal! Nous avions donc eu raison de croire que ce fragment provenait d’une population archaïque», souligne le chercheur.

Ce tout petit morceau d’ADN aurait donc été «transmis» par des Néandertaliens aux Homo sapiens, dès leur sortie d’Afrique, ce qui explique qu’on ne le trouve pas chez les Africains, mais qu’on le retrouve chez tous les autres peuples. «Pour mieux comprendre, comparons ce fragment d’ADN à un prénom, par exem­ple Benoît. Chez les Néandertaliens, ce prénom se serait écrit Benoist. L’un de nos ancêtres, dont le parent était néandertalien, a hérité de la version “Benoist”, l’équivalent linguistique du fragment d’ADN B006, et l’a transmise à toute sa descendance», résume Damian Labuda, dont l’équipe est la première à identifier chez Homo sapiens une portion de gène néandertalien. Aujourd’hui, on trouve cette signature chez 9% des non-Africains. Mais si l’on se fie aux travaux de séquençage de l’équipe allemande, B006 n’est pas le seul trait génétique que nous a légué l’homme de Neandertal. En fait, 1% à 4% du génome des non-Africains serait issu de cet hominidé disparu!

Ces bouts d’ADN néandertalien nous confèrent-ils des attributs particuliers? Un trait de caractère ou une couleur de cheveux? Pour l’instant, les chercheurs n’en savent rien. «Mais les croisements auraient pu faciliter l’adaptation des Homo sapiens aux conditions environnementales froi­des», estime Damian Labuda. En atten­dant d’en savoir plus, la preuve de l’existence de ces «étreintes» permet enfin aux anthropologues de considérer l’hom­me de Neandertal comme un égal, par ailleurs apte au langage et doté d’une vérita­ble culture.


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