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10 découvertes 2009

Une épine dans la tête

[8] _psychiatrie - Université McGill
Pascale Millot - 27/04/2010
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Les enfants maltraités courent beaucoup plus de risque de mettre fin à leurs jours à l’âge adulte. Et pour cause, les traumatismes dont ils ont été victimes sont inscrits dans leur cerveau.

Ils étaient condamnés au désespoir. Un désespoir si profond, si intense que, devenus adultes, ils n’ont plus été capables de continuer à vivre. Le suicide, ont découvert des chercheurs montréalais, était écrit dans le cerveau de ces hommes dont l’enfance avait été ponctuée de sévères épisodes de maltraitance. «Nous avons observé dans le cerveau d’hommes maltraités durant leur enfance, des marques qui n’apparaissent pas chez les hommes qui n’ont pas été victimes de violence en bas âge», relate Gustavo Turecki, psychiatre à l’Institut en santé mentale Douglas, à Montréal, et directeur du groupe McGill d’études sur le suicide. Des marques épigénétiques.

Pour simplifier, disons que l’épigénétique est l’étude de ce qui peut modifier, non pas nos gènes eux-mêmes, mais leur expression. Ainsi, les mauvais traitements atténueraient l’expression de certains gènes jouant un rôle fondamental dans notre résistance au stress.

Publiés dans Nature Neuroscience, en mars 2009, les résultats de l’étude, à laquelle participaient aussi les chercheurs Michael Meaney, Moshe Szyf et Patrick McGowan, ont fait grand bruit. C’est qu’ils éclairent d’une manière inattendue ce que psychiatres et psychologues observent depuis longtemps dans le secret de leur cabinet. «Les traumatismes précoces ont un impact important sur les relations interpersonnelles à l’âge adulte et sur la capacité à surmonter les difficultés. On sait notamment qu’un environnement nocif au début de la vie augmente le risque suicidaire», rappelle le docteur Turecki.

Dans un autre labo du Douglas, Michael Meaney, directeur du Programme de recherche sur le comportement, les gènes et l’environnement à l’Université McGill, s’intéresse à l’impact des soins maternels sur le développement des bébés. Des bébés rats. En 2001, il a démontré, dans Annual Review of Neuroscience, l’importance du léchage et des câlins pour ces rongeurs.

Comme les humains, les rats aiment se faire cajoler. Ces contacts physiques répétés ne sont pas qu’agréables; ils les équipent pour affronter la vie. Michael Meaney a ainsi découvert que les ratons abondamment léchés par leur maman réagissent beaucoup mieux au stress que les…. mal léchés.

C’est dans l’hippocampe que les choses se détraquent. Cette petite structure cérébrale joue un rôle important dans la façon dont les rats (et les hommes) réagissent aux situations stressantes. C’est que l’hippocampe abrite en quantité des récepteurs de glucocorticoïdes, ces hormones qui inondent notre organisme dès que survient une situation alarmante. «Chez les ratons qui n’ont pas bénéficié de soins prolongés de la part de leur mère, le gène qui code pour le récepteur des glucocorticoïdes s’exprime beaucoup moins que chez les autres», explique Michael Meaney. Tout se passe donc comme si leur corps ne réussissait pas à reprendre le dessus. À la moindre alerte, c’est la panique!

D’accord pour les rats. Mais qu’en est-il des humains? Pour reproduire l’expérience de son collègue, Gustavo Turecki disposait d’un matériel de choix: des centaines de cerveaux, bien gardés dans les sous-sols labyrinthiques de l’hôpital Douglas.

Le froid saisit d’emblée quand on pousse la porte de cet étrange entrepôt. C’est que la marchandise est précieuse, fragile, et doit être conservée dans des conditions optimales. «On y garde dans des congélateurs à -80 °C près de 1 000 cerveaux que des hommes et des femmes ont légués à la science», précise Ruth Sawicki, la gardienne de cette banque «d’or gris», en brandissant un cervelet glacé dans un sac à congélation.

Une proportion non négligeable de ces encéphales n’aurait jamais pu y aboutir sans la collaboration du bureau du coroner. Près de 200 spécimens ont été prélevés sur des gens qui ont mis fin à leurs jours et constituent la banque des suicides du Québec. C’est dans la matière grise de ces infortunés que Turecki et ses collègues ont cherché réponse à leurs troublantes questions. «Nous avons étudié 36 cerveaux. Douze provenaient d’individus qui avaient été maltraités durant leur enfance et se sont suicidés à l’âge adulte; 12, d’hommes qui se sont suicidés, mais n’avaient pas été maltraités; et 12 d’individus sans histoire de maltraitance, morts à la suite d’une maladie ou d’un accident.»

Pour savoir lesquels de ces cerveaux avaient appartenu à des adultes victimes de maltraitance en bas âge, les chercheurs ont mené de longues entrevues avec des proches des personnes décédées, puis ont recoupé les informations avec le dossier médical, le bureau du coroner et, dans certains cas, avec la Direction de la protection de la jeunesse. Ils ont ainsi reconstitué l’enfance de ces hommes.

Restait à découper les cerveaux en tranches, à les soumettre à divers traitements en laboratoire et à observer le comportement du fameux récepteur. Pas de doute : chez tous les sujets ayant été maltraités dans leur enfance, le récepteur des glucocorticoïdes fonctionne au ralenti. Voilà qui prépare bien mal à affronter les vacheries de l’existence!

L’étude réalisée à Montréal – sur un échantillon certes restreint – ouvre de vastes perspectives et promet de reléguer aux oubliettes le vieux débat entre le rôle du biologique et du social dans le développement des individus. «La psychiatrie est un domaine très divisé depuis les cinquante dernières années, explique Gustavo Turecki. Il y a ceux qui privilégient l’aspect biologique des troubles mentaux; c’est une façon très déterministe de voir les choses. Et il y a l’approche psychologique qui accorde davantage d’importance aux facteurs sociaux et aux événements de la vie. Nos travaux permettent d’établir un dialogue entre les deux.»

L’étude menée au Douglas vient surtout rappeler – preuves scientifiques à l’appui – les terribles dommages causés par une enfance difficile. Mais ce constat s’accompagne d’une vraie bonne nouvelle: «Nos études nous indiquent que les modifications épigénétiques pourraient être réversibles», explique Michael Meaney. Par des thérapies adéquates et, peut-être un jour, par des traitements pharmacologiques. «Dans le domaine du cancer, on travaille déjà sur des médicaments qui pourraient inverser les effets épigénétiques en activant ou en désactivant certains gènes», affirme le docteur Moshe Szyf, du département de pharmacologie de l’Université McGill, et sommité dans le domaine de l’épigénétique.

Surtout, cette science en émergence nous force à revoir notre manière d’envisager le devenir des individus. «Certes, la génétique programme notre développement. Mais elle n’est pas tout. Notre destin n’est pas écrit dans nos gènes», pense Michael Meaney.
Décidément, tout ne se joue pas avant six ans!

Photo: Wikicommons, Christoph Bock (Max Planck Institute for Informatics)
 
Épi… quoi?
Notre ADN est immuable, mais il est soumis à des «influences» extérieures qui peuvent changer notre vie!

Si notre organisme est une grande maison, notre génome en est le plan de base. L’épigénome, lui, c’est le contremaître du chantier; c’est lui qui donne les instructions, en indiquant aux gènes ce qu’ils doivent faire, dans quelles cellules ils doivent agir et quand.

Mais le contremaître peut être mal conseillé et décider de modifier ses instructions au cours de la construction. Il en va de même dans notre corps: des traumatismes infantiles, mais aussi l’exposition prolongée à des radiations ou à des substances nocives, peuvent influencer l’expression de nos gènes. Ces influences se font sentir lors d’un processus appelé méthylation, au cours duquel le revêtement biochimique de nos gènes est modifié. Plus les expériences traumatiques ou l’exposition à des substances nocives sont précoces, plus la méthylation est importante. Et plus la méthylation d’un gène est importante, moins celui-ci s’exprime. On savait déjà que ce silence pouvait participer au déclenchement de certains cancers; on croit maintenant qu’il peut mener au suicide.


Les 10 découvertes de l'année 2009