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Reportages

Du jetable au fait maison: entrevue avec une professeure de design

Propos recueillis par Mélissa Guillemette - 24/11/2016
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Bing Crosby joue en boucle dans les centres commerciaux; le papier d’emballage est placé en évidence à la pharmacie; les suggestions de cadeaux originaux abondent dans les médias. Aucun doute : les fêtes approchent.

Québec Science en a profité pour discuter avec Claudia Déméné, professeure à l’École de design de l’Université Laval, qui s’intéresse aux habitudes de consommation des Québécois et aux solutions concrètes pour les faire évoluer. Elle nous invite d’ailleurs à nous interroger sur la pertinence de chaque achat, d’ici le 25 décembre. Et pour le reste de l’année aussi !


Dès l’arrivée massive des objets jetables, dans les années 1960, les hippies ont dénoncé cette nouvelle société de consommation. Manifestement, leur message n’a pas été entendu. Pourquoi ?

Les hippies n’étaient peut-être pas la meilleure communauté pour porter ce message, car on les stigmatisait beaucoup au sujet de leur style de vie, en rupture avec celui de leurs aînés. Mais ils n’ont pas été les seuls à dénoncer ce nouveau phénomène. Plusieurs rapports scientifiques ont également tiré la sonnette d’alarme, à l’époque. Finalement, le message des hippies a quand même atteint plus de personnes que celui des scientifiques.

Sommes-nous en voie de revenir à cette époque où les produits duraient plus longtemps et étaient usés jusqu’à la corde avant d’être jetés ?

Aucune étude n’a prouvé que les produits étaient réellement plus durables autrefois. Leur fonctionnement était certainement plus simple, et peut-être qu’on les gardait plus longtemps non pas par choix, mais parce qu’il y avait très peu d’offre et que les biens étaient plus chers.

Je pense néanmoins que la société est sur la bonne voie. Je participe au Baromètre de la consommation responsable [mené chaque année par l’Observatoire de la consommation responsable de l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal] et on constate que les Québécois ont de plus en plus envie de consommer de façon réfléchie. L’alimentation est le secteur où ce désir se manifeste le plus; il y a un engouement pour les produits locaux, biologiques et éthiques.

Par ailleurs, aujourd’hui, on paie des écofrais quand on achète un produit électronique neuf. Ce montant permet de participer financièrement à son recyclage. C’est une façon de responsabiliser les consommateurs, même si cette redevance n’est pas représentative de ce que le recyclage coûte réellement.

Ne faudrait-il pas surtout s’attaquer au problème de l’obsolescence programmée, soit le fait que les produits sont souvent conçus pour avoir une durée de vie très courte ?

On a tendance à voir les fabricants comme de grands méchants et les consommateurs comme de pauvres victimes. C’est parfois le cas, mais beaucoup d’études démontrent que les consommateurs ne se servent pas de leurs produits jusqu’à leur fin de vie utile.

Quand ma laveuse tombe en panne, plutôt que de la réparer, est-ce que j’y vois un prétexte pour la changer parce qu’elle est moche et que j’en veux une toute belle en inox ? C’est une forme d’obsolescence dont on ne parle pas : l’obsolescence psychologique.

Il y a aussi l’obsolescence écologique. Quand les téléviseurs à écrans plats ont été mis sur le marché, un argument très fort a été avancé : ces écrans consomment moins d’énergie que leurs pendants cathodiques. Mais comme les téléviseurs à écrans plats sont moins volumineux, les acheteurs ont choisi d’augmenter la taille de leur appareil. Finalement, il n’y a pas eu d’économie d’énergie; la consommation a plutôt augmenté.

Les produits dits écologiques nous pousseraient donc à consommer davantage ?

Ça dépend à qui l’on s’adresse ! Avec des collègues, j’ai publié un article en 2014 qui porte sur l’engagement des consommateurs québécois. On avait rencontré deux groupes : le premier était faiblement à moyennement engagé dans la consommation responsable; et le second, moyennement à fortement engagé. On a constaté que les personnes qui achetaient le plus d’écoproduits étaient celles qui se disaient moins engagées dans la consommation responsable. Elles le faisaient au nom de l’environnement et de la société. Les plus engagés, eux, privilégiaient l’achat d’occasion, le « fait maison » et l’emprunt. Bref, ils cherchent à combler leurs besoins autrement que par l’achat. Et ils le font pour leur propre bien-être.

Mais comment se mettre au fait maison, alors qu’on manque tous de temps?

Ces consommateurs très responsables se lancent dans le fait maison pour sortir de la spirale de la consommation de masse. Toujours courir, toujours acheter, ça ne rend pas les gens plus heureux; plusieurs études l’ont prouvé.

Que peut faire le monde du design pour lutter contre la surconsommation ?

Puisque le designer est l’interlocuteur entre le consommateur et les activités de consommation, sa responsabilité est énorme. Pendant longtemps, il était employé par l’industrie comme un levier pour imaginer de beaux produits. Aujourd’hui, le designer ne crée plus de besoins par l’objet, mais répond de manière responsable à un besoin grâce à un produit, un service ou un système. On peut citer comme exemple le BIXI, conçu par le designer Michel Dallaire.

Le designer ne peut plus se contenter de dire, pour se démarquer, que son produit est fabriqué localement, avec des matériaux durables, etc. Il doit aussi s’assurer de créer un lien entre le consommateur et l’objet, pour que l’acheteur le conserve jusqu’à sa fin de vie utile.

Comment y arriver ?

Les stratégies restent à identifier, car il n’y a pas eu de recherche sur le sujet, mais j’y travaille ! On constate toutefois que les adeptes du fait maison ont un véritable lien affectif avec leurs objets. Comment peut-on transposer cet attachement dans des stratégies de conception de produits ? Faut-il impliquer le consommateur dans la fabrication ? Car plus on comprend le fonctionnement d’un produit, plus on sera à même d’intervenir s’il y a une défaillance et, ainsi, d’allonger sa durée de vie.

Vous vous intéressez à l’idée d’inscrire cette durée de vie sur l’emballage des produits pour guider le consommateur. Pourquoi ?

Aujourd’hui, le prix des produits ne correspond plus vraiment à leur qualité. Le consommateur n’a donc plus de repère. L’affichage environnemental de la durée de vie pourrait l’aider à s’y retrouver.

Des certifications le font déjà. Par exemple, c’est obligatoire en Europe d’afficher le nombre d’heures de fonctionnement des ampoules. Ici, j’ai vu inscrite la durée de vie des cartouches d’encre des imprimantes.

Aux dernières nouvelles, l’Union européenne (UE) souhaite instaurer un tel affichage pour tous les produits électroniques, mais ces travaux sont à l’étape de développement. Ce n’est pas simple. Comment afficher la durée de vie pour qu’elle soit bien comprise ? S’il est inscrit que telle laveuse pourra accomplir 10 000 cycles, est-ce que ça parle aux gens ? Est-ce que ça inclut l’entretien et la réparation ? Il y a toute une méthodologie à mettre en place.

Est-ce que Québec étudie cette possibilité ?

J’ai eu quelques échanges avec le gouvernement et on m’a confirmé que l’affichage de la durée de vie était une voie qui pouvait l’intéresser, notamment en vertu du plan d’action de la Politique québécoise de gestion des matières résiduelles.
Qu’en pensent les consommateurs ?

Il faut plus d’études à ce sujet. Le Department for Environment, Food and Rural Affairs du Royaume-Uni s’est penché sur la question en 2011. Il a organisé des groupes de discussion auprès de consommateurs britanniques. Ces derniers ont dit que l’affichage de la durée de vie des appareils serait inutile, parce qu’il y a trop de facteurs qui l’influencent.

À l’inverse, un sondage téléphonique mené par l’UE en 2012 a démontré que 92 % des répondants étaient favorables à un tel affichage. Cela dit, ces initiatives ont eu recours à des outils de collecte de données complètement différents; ça pourrait expliquer ces conclusions contradictoires.

Du point de vue des consommateurs québécois, tout reste à faire, car aucune étude n’a sondé leur opinion sur la question. C’est d’ailleurs pour cette raison que je m’y intéresse dans mes recherches. Il y a un vide à combler.

Que voulez-vous pour Noël ?

Le plus beau cadeau qu’on puisse m’offrir, c’est du temps. C’est le nerf de la guerre, aujourd’hui. Combien d’heures est-on prêt à accorder à quelqu’un plutôt que de sortir une carte de crédit ?
 

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