Suivez-nous sur Twitter Suivez-nous sur Facebook VQ  velo.qc.ca 
Reportages

Nouvelle menace sur les bélugas

Par Marion Spée - 14/05/2015
-
Le déclin de nos marsouins reste mystérieux. Une curieuse marée rouge survenue il y a sept ans n’est peut-être pas étrangère à leurs malheurs. Enquête.

Tadoussac, été 2008. Le vent est léger et il pleut à boire debout. À l’embouchure du Saguenay, l’eau prend une couleur rougeâtre. Une floraison d’algues toxiques, appelée aussi marée rouge, envahit le fleuve. Un phénomène de cette ampleur, personne n’a jamais vu ça, ici!

Mont-Joli, 2015. Michel Starr, chercheur en écologie du phytoplancton à Pêches et Océans Canada, raconte: «C’était une floraison excep­tionnelle. La coupable: Alexandrium tamarense, l’algue la plus commune et la plus toxique du Saint-Laurent. À l’époque, cette marée rouge, poussée au gré des courants vers la rive sud, a stagné près de 10 jours au large de Rivière-du-Loup et du Bic. Puis un vent fort a mis fin au carnage: plusieurs milliers d’oiseaux marins, des poissons, une centaine de phoques, plusieurs marsouins communs, un rorqual commun et au moins 10 bélugas ont été retrouvés morts.»

«On ne s’attendait pas à ce que ces algues puissent causer la mort de bélugas, admet de son côté Pierre Béland, directeur scientifique à l’Institut national d’écotoxicologie du Saint-Laurent. L’événement de 2008 nous a ouvert les yeux, il a révélé une menace beaucoup plus grave que ce que nous imaginions.» Restreinte, isolée et déjà fragile, la population de bélugas n’avait certes pas besoin de ça.

Alexandrium tamarense est un unicellulaire naturellement présent dans le Saint-Laurent. Il produit cependant une toxine paralysante associée à la famille des saxitoxines. Ces dernières bloquent les récepteurs responsables de la transmission de l’influx nerveux dans les muscles et les nerfs. Résultat, une paralysie générale et une asphyxie qui peuvent être mortelles.

«La toxine de l’Alexandrium est aussi foudroyante que l’arsenic, dit Michel Starr. Il en suffit de peu pour que les animaux filtreurs, comme les mollusques, en accumulent et deviennent toxiques à leur tour.» La toxine ne les tue pas, mais persiste dans leur chair, comme dans le système digestif et le foie des poissons. Puisque les bélugas se nourrissent d’invertébrés (crevettes, calmars, etc.) et de poissons (capelans, poulamons, lançons, harengs, etc.), ils sont contaminés à leur tour. Comme les humains peuvent l’être. «On savait depuis longtemps que les algues toxiques constituaient une menace pour les humains, notamment par l’intermédiaire des mol­lus­ques», poursuit Pierre Béland, évoquant la présence fréquente, sur les bords du fleuve, de panneaux indiquant la fermeture de plages ou de secteurs coquilliers. «Mais qu’elles puissent provoquer une telle catastrophe, ce fut une vraie surprise.»

Les scientifiques semblent avoir mis le doigt sur un nouveau poison. La liste des menaces auxquelles notre marsouin blanc doit faire face est pourtant déjà bien longue: contaminants chimiques, collision avec des bateaux, empêtrement dans des engins de pêche, augmentation de la température moyenne de l’eau du Saint-Laurent, entre autres.

Pis, l’algue est bel et bien là pour rester. «Elle est parfaitement adaptée aux conditions estivales et elle est là depuis au moins aussi longtemps que le Saint-Laurent est étudié», dit Michael Scarratt, chercheur en océanographie biologique à Pêches et Océans Canada. Sa floraison est un phénomène naturel, mais l’intensité et l’étendue de celle qu’on a vue en 2008 étaient exceptionnelles. Cette année-là, par un concours de circonstances, les conditions étaient réunies pour qu’elle se développe avec une telle ampleur: des pluies abondantes et un vent faible. «Le ruissellement d’eau douce apportée par les pluies abaisse la salinité de l’eau, élève la température de surface, favorise la stratification de la colonne d’eau et permet un apport de matière humide qui favorise la croissance de l’algue», explique le biologiste.

À l’instar des poisons des romans policiers d’Agatha Christie, l’algue est une arme parfaite. «Elle ne laisse aucune trace», dit Michel Starr. Ainsi, aucune preuve, aucune lésion physique ne peuvent laisser penser à une intoxication. Autant dire que c’est un vrai casse-tête pour les chercheurs.

Dissection délicate

En présence d’une carcasse, les spécialistes doivent trouver le coupable en récoltant chaque indice. Selon Stéphane Lair, responsable du programme de nécropsie des bélugas à la faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal à Saint-Hyacinthe, il faut pratiquer un examen médical comme le ferait la police scientifique sur un cadavre humain, incluant des analyses en laboratoire et des examens approfondis des tissus. Et comme pour compliquer encore leur tâche, l’état de décom­position dans lequel sont parfois retrouvées les carcasses rend la détection  des toxines difficile. Mais ce n’est pas tout. «Ces dernières années, ajoute Robert Michaud, président du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM) et directeur des programmes de recherche, on manque d’informations sur les algues toxiques et les contaminants. Certains laboratoires d’écotoxicologie impliqués dans ces analyses précises ont été fermés.» Cela complique grandement la tâche de ceux qui veulent comprendre ce qui arrive aux baleines blanches.

Alors comment les chercheurs limiers peuvent-ils mettre en accusation la sinistre Alexandrium tamarense? «En 2008, le diagnostic en était un d’exclusion», répond Stéphane Lair. C’est-à-dire qu’il a fallu exclure les autres causes de mortalité avant de pouvoir conclure à l’implication des algues toxiques. «Depuis, on sait qu’Alexandrium tamarense doit être suspectée chaque fois qu’on ne trouve pas d’autre cause», précise Michel Starr.

«Les bélugas sont adaptés à tolérer et à gérer une certaine concentration de cette toxine. Si bien que sa présence ne révèle pas forcément une intoxication mortelle», nuance Stéphane Lair. Voilà de quoi se poser de nouvelles questions. Par exemple, la toxine peut-elle être nuisible à l’animal sans pour autant causer sa mort? Quels sont les effets d’une intoxication faible, mais chronique? «L’exposition aux toxines pourrait affaiblir les bélugas, les rendant éventuellement plus susceptibles à l’é­choua­ge ou aux collisions avec les bateaux», avance Michael Scarratt.

Les préoccupations des scientifiques ne s’arrêtent pas là. Ayant découvert qu’une algue toxique pouvait être aussi dange­reuse, ils surveillent de près les autres algues de l’estuaire. «On suit notamment des algues du genre Pseudo-nitzschia, révè­le Michel Starr, dont certaines espèces produisent une toxine différente de celle de l’Alexandrium, mais tout aussi mortelle: l’acide domoïque.»

Il reste que la vigilance est plus que jamais nécessaire. Même si la marée rouge de 2008 avait un caractère exceptionnel, le phénomène pourrait se reproduire. «On observe d’ailleurs une augmentation de la fréquence et de l’intensité de la floraison des algues toxiques, et notamment d’Alex­an­drium, partout dans le monde», note Michel Starr. En cause, le réchauffement climatique (encore lui!), mais aussi l’eutrophisation des eaux côtières causée par l’apport excessif de nutriments. Voilà hélas qui n’augure rien de bon pour les bélugas du Saint-Laurent.
 
Chronique d’un déclin annoncé

Les scientifiques croyaient que la population des bélugas du Saint-Laurent était stable, mais elle est en déclin depuis les années 2000. «Leur situation est plus qu’inquiétante, presque paniquante», assure Robert Michaud, président du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM) et directeur des programmes de recherche. En théorie, pourtant, les baleines blanches du Saint-Laurent sont chanceuses: leur chasse est interdite depuis 1979, les prédateurs naturels sont inexistants et les cancers qui affectaient sensiblement la population il y a quelques années semblent être de l’histoire ancienne. «Aucun béluga né après 1971 n’est mort du cancer», précise Stéphane Lair. Pourtant, selon l’évaluation la plus précise, la population avoisine à peine 890 individus. C’est 20% de moins qu’en 2000. Si bien que, en 2014, le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) l’a classé comme étant «en voie de disparition».

Appelé aussi le canari des mers en raison des sons aigus qu’il émet, le béluga est un animal arctique par excellence.

La population du Saint-Laurent occupe région la plus au sud de l’aire de distribution de l’espèce. Reliquat de la dernière glaciation, la population a été isolée géographiquement et génétique­ment depuis au moins 7 000 ans de ses cousins de l’Arctique. Le béluga est le seul cétacé à vivre toute l’année dans le fleuve: il s’y nourrit, s’y reproduit et y met bas. Depuis le début des années 1980, il a été le prétexte d’une importante mobilisation pour protéger et assainir le Saint-Laurent: décontamination, réglementation des rejets industriels, ou encore interdiction des activités d’exploration et d’exploitation des hydrocarbures dans l’estuaire. L’animal a aussi été le porte-étendard de la création du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent en 1998.

Le taux inhabituel de mortalité chez les bélugas, ces dernières années, rend les chercheurs à la fois circonspects et inquiets. Qu’on en juge: 8 veaux décédés en 2008, 8 également en 2010 et 16 en 2012. En comparaison, moins de quatre ont été retrouvés morts à chacune des années antérieures. S’il est assez clair que l’épisode de floraison d’algues toxiques doit être associé aux mortalités de 2008, la raison des hécatombes des années suivantes reste floue: impossibilité de suivre leur mère, manque de lait maternel, décès de leur mère, etc. «Dès 2010, parallèlement à la mortalité des baleineaux, on a observé une augmentation des femelles mortes lors de la mise bas ou rapidement après: les dystocies – mises bas problématiques – concernaient 10% des femelles avant 2010 et près de 50% depuis», note Robert Michaud.

Il ajoute que cela pourrait fortement accentuer le déclin amorcé de la population observée
ces 15 dernières années.

Les scientifiques retiennent quatre hypothèses pour expliquer pourquoi les bélugas sont si peu nombreux. Outre le déclin majeur de plusieurs espèces de proies (notamment des harengs, dont dépendrait l’alimentation printanière des bélugas) et la diminution du couvert de glaces, ils pointent aussi du doigt l’augmentation rapide, dans les années 2000, du taux de polybromodiphényléthers (PBDE) – des produits utilisés comme retardateurs de flamme – qui ont abouti dans les eaux du fleuve. Également, on soupçonne le bruit occasionné par le trafic maritime et l’activité touristique.

Il est stressé, notre béluga. Et ça ne lui va pas du tout.


Article paru dans notre numéro de juin-juillet 2015

Ou lire dans nos archives cet autre reportage de Québec science sur l'état de santé du Béluga.

Afficher tous les textes de cette section