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24 mars 2021
Temps de lecture : 4 minutes

L’échec des collapsologues

Image: Shutterstock

Les collapsologues sont convaincus que notre monde s’écroulera tôt ou tard. Deux auteurs démontent cet argumentaire catastrophiste.

Il y a une vingtaine d’années, l’émission humoristique La fin du monde est à sept heures parodiait la propension des médias à toujours annoncer de mauvaises nouvelles. Aujourd’hui, la collapsologie joue le même rôle en ce qui a trait à l’état de notre planète, mais c’est drôlement plus sérieux. Selon cette « science », qui regroupe entre autres des ingénieurs, des astrophysiciens et des économistes, l’effondrement global, uniforme et synchrone de notre civilisation industrielle est imminent, peut-être même surviendrait-il dans 10 ans. Les sociétés ne seront alors plus en mesure de fournir les services de base comme l’eau potable, la nourriture, les soins. Les populations devront donc se tourner vers de petites unités autonomes pour survivre. Dans Le pire n’est pas certain, les Français Catherine et Raphaël Larrère, respectivement philosophe et ingénieur agronome, rejettent cette vision catastrophiste et rappellent que notre avenir n’est pas écrit d’avance.

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Raphaël et Catherine Larrère Image: James Startt

Québec Science : Pourquoi les collapsologues imaginent-ils le pire ?

Catherine et Raphaël Larrère : Ils s’appuient sur trois diagnostics pour prédire le caractère inévitable de l’effondrement : d’abord, un constat d’impuissance des États à prendre des mesures efficaces contre les dégradations écologiques ; ensuite, un faisceau de preuves qui montre qu’un système qui suppose une croissance illimitée des activités économiques et de la consommation ne peut durer indéfiniment sur une Terre aux ressources et aux capacités d’absorption limitées ; enfin, l’idée que le système mondialisé est devenu si complexe et si étroitement connecté qu’il est particulièrement vulnérable et qu’on doit s’attendre à ce qu’il s’effondre en raison soit de la défaillance d’un de ses sous-systèmes, soit de ses conséquences sur l’environnement planétaire.

QS Ces diagnostics font-ils de la collapsologie une science ?

CRL Elle en a l’ambition. Elle puise ses arguments dans la théorie des systèmes complexes [qui a émergé au 20e siècle et qui décrit différents objets ou milieux comme un réseau d’unités en interaction] et s’appuie sur la masse de données scientifiques réunies depuis des dizaines d’années pour évaluer la situation environnementale. Ces prétentions scientifiques ne tiennent guère. Prévoir avec certitude l’effondrement est absurde quand c’est précisément leur imprévisibilité qui caractérise les systèmes complexes.

QS Et c’est pour quand, l’effondrement ?

CRL Cela dépend du collapsologue que vous consultez. Yves Cochet, ancien ministre français de l’Environnement, est le plus catégorique. Il y a quelques années, il affirmait : « L’effondrement de la société mondialisée est possible dès 2020, probable en 2025, certain en 2030, à quelques années près. » Pour 2020, c’est raté. D’autres estiment plutôt que l’effondrement se produira lentement, petit à petit.

QS Que proposent les collapsologues pour survivre à l’effondrement ?

CRL L’effondrement se caractérisant par la cessation des services de base, les collapsologues en appellent à la formation de petites unités autosuffisantes et sobres. Comme ils ne savent pas très bien quand se mettront en place ces communautés qui remplaceront le système global détruit, ils peuvent juste évoquer les principes qui les guideront afin que l’effondrement soit un happy collapse. Ce peut être une forme de survivalisme.

QS Certains scientifiques décrivent aussi l’effondrement, mais plutôt dans l’espoir que nous agissions pour l’éviter. Quelle est la différence ?

CRL Pour Jean-Pierre Dupuy, polytechnicien et philosophe, théoricien du « catastrophisme éclairé », la catastrophe est une possibilité, pas une fatalité. Il ne désespère pas que les États parviennent à dévier de leur trajectoire mortifère, pour peu qu’on les y oblige. Ainsi, pour le catastrophisme éclairé, privilégier le scénario du pire est une injonction morale, pas une certitude de l’avenir qui nous attend.

QS Les collapsologues sont alarmistes, certes, mais ne réussissent-ils pas à marquer davantage les esprits que les écologistes ?

CRL En effet, ils ont attiré l’attention sur les effets des changements climatiques, l’érosion de la biodiversité, la multiplication des pollutions de toutes sortes, les problèmes de sècheresse et d’accès à l’eau, les phénomènes météorologiques extrêmes et leurs conséquences. Non seulement les enjeux climatiques et écologiques ont gagné en visibilité, mais cela s’est fait d’une façon telle que chacun s’y est trouvé impliqué. La situation écologique n’est plus uniquement affaire d’experts et de politiques ; elle ne concerne pas que les générations futures, elle appelle tout un chacun à changer sa vie, ici et maintenant.

« Si l’on adopte un point de vue local, on se rend compte qu’on dispose des moyens techniques et scientifiques pour contrecarrer l’érosion de la biodiversité. »

QS Alors, qu’est-ce qui ne va pas avec la collapsologie ?

CRL Il importe de tenir compte des catastrophes. Il y en a eu, il y en a, il y en aura. Il faut les éviter. Or, cela, la collapsologie ne le permet pas. Car elle ne parle pas des catastrophes, mais de la catastrophe, au singulier. C’est là son échec.

QS Pourquoi ?

CRL Elle n’envisage d’effondrement qu’à l’échelle planétaire. S’alignant sur des études écologiques qui ont fait date, les collapsologues considèrent la Terre dans sa globalité, comme un système composé de ces ensembles en interaction que sont la géosphère − la Terre en tant que planète avec sa dérive des continents, ses séismes et ses volcans−, l’atmosphère, la biosphère, l’humanité et la technosphère dont elle s’est entourée.

QS Quel problème pose cette vision globale ?

CRL À l’échelle planétaire, le climat et la biodiversité sont ingouvernables. L’impuissance à agir, qui renforce leur certitude de l’effondrement, tient en partie à l’impossibilité d’appréhender à cette échelle les problèmes environnementaux dans toute leur ampleur et dans toute leur complexité. Elle tient aussi au fait qu’il n’y a pas d’instance planétaire apte à prendre des décisions de façon démocratique et à les imposer à tous les États. On est contraint de s’en remettre à la sphère internationale, échelon où les gouvernements des différents pays peuvent prendre de bonnes résolutions qu’ils vont s’empresser d’oublier.

QS Il faut donc redescendre à l’échelle locale ?

CRL Oui. Prenons le cas de la biodiversité. À l’image des travaux de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques [un groupe international d’experts sur la biodiversité], tous ceux qui privilégient l’approche globale de la biodiversité sont conduits à envisager une extinction massive et à la comparer aux grandes phases d’extinction des temps géologiques. Pourtant, si l’on adopte un point de vue local, on se rend compte qu’on dispose des moyens techniques et scientifiques pour contrecarrer l’érosion de la biodiversité. De même dispose-t-on des moyens pour limiter les sources de pollution industrielles et agricoles, pour se dispenser d’employer massivement des énergies fossiles ou pour faire en sorte que les déchets d’une activité servent de ressources à d’autres. Localement, on a les moyens d’agir et, si cette action se heurte à tous ceux qui entendent préserver le statu quo, il est possible de se mobiliser et de s’engager dans des conflits [comme des grèves ou des manifestations] qui se résoudront, peut-on l’espérer, par le débat démocratique.

QS La pandémie de COVID-19 a bouleversé notre monde, mais ce dernier ne s’est pas écroulé. Quelle leçon peut-on en tirer ?

CRL Un collapsologue avait affirmé [avant l’arrivée du SRAS-CoV-2] qu’une pandémie pourrait être la cause d’un effondrement majeur. Il avait oublié le rôle de l’État. Sans État, pas d’hôpitaux, pas de chômage partiel, pas de maintien des services essentiels. S’il n’y a pas eu d’effondrement, c’est que l’État a tenu. Mais s’il a tenu, ce n’est pas tant grâce à la gestion avisée des gouvernements, qui ont plutôt accumulé les retards, les imprévoyances, les négligences et les bévues, qu’aux très nombreux travailleurs qui ont continué à assurer les services vitaux. C’est cette base sociale de travaux sous-payés, ignorés, tardivement reconnus pendant la crise qui a évité la catastrophe annoncée par les collapsologues.

QS En quoi les thèses des collapsologues découragent-elles de trouver des solutions, comme vous l’écrivez ?

CRL Si l’effondrement est considéré comme inévitable, on ne peut que s’adapter à la situation, ce qui détourne de toute action politique. Ne sont possibles que des conduites individuelles d’adaptation à la situation. Il s’agit essentiellement d’un travail psychologique sur soi-même, mené par de petits groupes qui se confortent mutuellement.

QS Existe-t-il des solutions autres que le statu quo et l’effondrement complet ?

CRL Le récit collapsologique semble ne tenir aucunement compte des solutions parallèles et militantes déjà pensées et mises en pratique par des mouvements politiques et des luttes sociales depuis de nombreuses années.

Il y a de multiples initiatives autonomes qui, en de nombreux endroits du globe, permettent à des gens de se réapproprier leur milieu de vie et d’adopter de nouvelles façons d’habiter la Terre non pas en la dominant, mais en la partageant avec les non-humains, animaux ou végétaux. Pour échapper à la peur que peut provoquer la hantise de l’effondrement, il nous faut retrouver confiance dans notre capacité d’agir.

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