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Même si l’on veut à tout prix retrouver les bras de Morphée, les sédatifs ne sont pas une panacée contre l’insomnie, révèle notre chroniqueuse.
M. Tanguay a 70 ans et toutes ses dents. Il a aussi toute sa tête, mais aujourd’hui, il sent qu’il va la perdre. « Docteure, je n’en peux plus. Je crains d’y passer. » Mais quel est donc le problème ? « Je n’arrive plus à dormir. » Moi-même mère d’un jeune enfant, la sympathie que j’éprouve à son égard est immense.
Je suis de ceux qui ont compris à la dure que la qualité du sommeil est une condition sine qua non de la qualité de vie. En effet, nous passons − en principe − le tiers de notre existence à dormir ! Les problèmes au moment de se mettre au lit ne sont pas le propre de la petite enfance ou du troisième âge. La moitié des Canadiens en souffrent à un moment ou à un autre de leur vie. Cette proportion n’a pas diminué durant la pandémie, où toutes les raisons étaient bonnes pour mal dormir.
Mais qu’entend-on par « insomnie » ? D’abord, notons qu’il s’agit d’un trouble de santé mentale décrit dans le DSM-5, manuel de référence en matière de critères diagnostiques en psychiatrie. On y qualifie d’insomniaque le patient qui est insatisfait de la qualité ou de la quantité de son sommeil, qu’il s’agisse d’une difficulté d’endormissement (insomnie initiale), d’éveils fréquents (insomnie de maintien) ou d’un éveil matinal involontaire, prématuré et prolongé (insomnie terminale). Dans un article qu’a publié la revue The Lancet, des chercheurs ont tenté de préciser cette définition. Pour eux, un patient a des problèmes de sommeil quand il lui faut plus de 30 minutes pour s’endormir, qu’il reste involontairement éveillé plus de 30 minutes la nuit ou qu’il n’arrive pas à dormir plus de 6,5 heures au total.
« Je suis malade, docteure », croit fermement M. Tanguay. Mais est-ce vraiment le cas ? Je dois explorer avec lui les causes d’insomnie sous-jacentes réversibles. Est-ce un trouble psychiatrique qui l’empêche de dormir, comme l’anxiété, la dépression ou encore des hallucinations ? A-t-il un problème physique mal soigné, telle une inflammation du nerf sciatique ou une insuffisance cardiaque ? Ou ne souffre-t-il pas plutôt du syndrome des jambes sans repos ou d’apnée du sommeil − une affection qui, non traitée, est un facteur de risque très important de troubles cognitifs ?
Bien que M. Tanguay n’ait rien de tout cela, il me supplie de lui prescrire un médicament qui lui permettra de retrouver les bras de Morphée. Je lui explique que les sédatifs ne sont pas une panacée. Ils n’offrent que 23 minutes de sommeil supplémentaire par nuit, au prix de risques notables sur la santé comme des chutes, de la confusion et même − presque toujours − une dépendance à long terme.
M. Tanguay bougonne devant mon refus de lui offrir cette solution de dépannage.
Je ressens souvent de la pression de la part de mes patients pour leur donner une molécule qui facilitera leur sommeil. Comme gériatre, je suis certainement encline à déconseiller les médicaments pour dormir, tels que les benzodiazépines, les antipsychotiques ou les antihistaminiques, qu’ils soient sur ordonnance ou en vente libre. Je préfère discuter avec mes patients d’hygiène du sommeil : réduire le nombre de siestes par jour, se coucher à heures fixes, se lever et retourner plus tard au lit si l’on ne s’endort pas afin d’accentuer l’association lit-sommeil, éviter l’alcool et le café avant d’aller se coucher, limiter le recours aux écrans deux heures avant de se glisser sous les couvertures.
Si certains patients tendent l’oreille, la majorité d’entre eux reviennent à la charge, comme M. Tanguay : « Je suis anormal, je le sais ! » Tiens, tiens…Et si c’était cela, le problème ? La science est sans équivoque : le meilleur remède pour les troubles du sommeil est la thérapie cognitivocomportementale. Ce n’est pas aussi rapide qu’avaler une pilule, mais les résultats sont au rendez-vous et durables. Le thérapeute peut ainsi déconstruire les distorsions cognitives en lien avec le sommeil et restaurer des habitudes de repos nocturne optimales. De plus, il semble que la méthode soit tout aussi efficace en télémédecine, selon un récent essai randomisé décrit dans la revue savante Sleep… Plutôt pratique par les temps qui courent.
Prendre plus de temps à s’endormir, connaître davantage de microéveils, se réveiller plus tôt le matin… J’ai dû dire à M. Tanguay que tout cela fait dorénavant partie de sa vie et qu’il doit, d’une certaine façon, s’y faire. « Il est tout à fait normal de ne plus dormir comme un bébé quand on avance en âge. Et si vous voulez mon avis, un bébé non plus ne dort pas si bien que ça, parole de jeune maman ! »