Les activités industrielles et commerciales viennent souvent perturber la quiétude de la faune. Comment assurer un meilleur partage du territoire ?
Vacarme dans le Saint-Laurent
Vous est-il déjà arrivé de manger dans un restaurant si bruyant qu’il était pratiquement impossible d’échanger avec vos convives ? Si elle le pouvait, la faune aquatique du Saint-Laurent répondrait probablement : « Non… mais c’est tout comme. »
En cause, le bruit généré par le trafic maritime ! Celui-ci ne nuit pas seulement à la communication. Selon les espèces, la pollution sonore est aussi source d’augmentation du stress, de diminution des soins apportés aux jeunes, de réduction des taux de survie chez les juvéniles ou encore de baisse d’efficacité de la prédation.
Le béluga, fragile emblème du fleuve, paie le prix fort. Le bruit fait partie des trois principaux risques menaçant sa survie, avec la pollution chimique et la baisse d’abondance des ressources alimentaires.
Selon Clément Chion, professeur au Département des sciences naturelles de l’Université du Québec en Outaouais (UQO), prendre au sérieux ce péril relève de la responsabilité morale et éthique. « La pollution acoustique est la seule de ces menaces sur laquelle on peut agir à court terme. De plus, quand elle cesse, il n’y a pas de rémanence – contrairement à des sources de pollution chimique, par exemple, qui peuvent rester enfouies dans des sédiments et ressurgir par la suite », souligne le chercheur.
Les pressions acoustiques font ainsi partie des questions auxquelles s’intéresse le Laboratoire interdisciplinaire de simulation socio-écologique (LISSÉ), qu’il dirige. Les expertises variées des membres du LISSÉ, en intelligence artificielle (IA), en bioacoustique, en physique, en informatique, en écologie ou encore en génie, lui permettent de mieux caractériser l’abondance des bélugas et de la corréler aux données de navigation marchande. L’équipe analyse notamment en direct, grâce à des algorithmes, les données captées par des micros, appelés hydrophones, plongés dans le fleuve. Le but, à terme : proposer des mesures en temps réel aux navires pour diminuer leur risque de collision avec la grande faune.
Le LISSÉ cherche aussi à comprendre quels bruits sont perçus par une espèce donnée, avec un intérêt particulier pour les « espèces à statut ». Et pas seulement les mammifères : l’équipe s’intéresse aussi à des poissons comme l’esturgeon noir et le chevalier cuivré, qui modifient eux aussi leur comportement en réaction à la pollution sonore.
En parallèle, Pierre Cauchy se penche sur la source même du problème : les navires commerciaux. Ce professeur d’acoustique marine à l’Institut des sciences de la mer de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR) a participé à la mise en place d’une station d’écoute sous la voie maritime qui assure le passage du trafic maritime entre Montréal et le lac Ontario. Appelée « MARS » pour Marine Acoustic Research Station, cette station, à la hauteur de Rimouski, fournit de précieuses données pour cartographier le bruit dans le Saint-Laurent.
Depuis 2021, les bateaux participant au projet MARS doivent suivre une route précise, qui les fait passer au-dessus d’hydrophones qui enregistrent leur signal audio, un par un. « On doit capter les signatures sonores d’un grand nombre de bateaux, et dans différentes conditions, pour voir comment le bruit varie selon leur vitesse, leur niveau de chargement et leur état de maintenance, par exemple », explique le chercheur.
Ensuite, à l’aide de l’IA, l’équipe prédit les sons que produiront les bateaux en connaissant ces paramètres (vitesse, taille, etc.). Le but : aider les industriels à réduire leur bruit sous-marin. Les solutions à leur portée sont, par exemple, de diminuer la vitesse des navires ou d’opter pour l’installation d’hélices moins bruyantes ou de dispositifs qui absorbent les vibrations de la coque.
Le professeur reconnaît toutefois les limitations de telles recommandations. « Bien que nos armateurs québécois soient désireux de réduire leurs niveaux sonores, ils évoluent dans un écosystème mondial où ils ne peuvent pas arrêter d’être compétitifs “juste” pour faire moins de bruit », admet-il.
Victimes des mines
Autre exemple d’intrusion humaine qui perturbe la faune aquatique : le développement des mines en contexte nordique, dont les rejets affectent les cours d’eau. Mais avec l’évolution du climat, le tableau se complexifie.
« Souvent, les études écotoxicologiques sont faites en fonction des conditions actuelles, par exemple thermiques et hydrologiques. Sans anticiper les effets des changements climatiques », déplore André St-Hilaire, professeur en hydrologie environnementale à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS).
Dans le cadre de MiraNor – un projet dirigé par son collègue Patrice Couture sur l’impact de la mine de fer du lac Bloom à Fermont –, André St-Hilaire a voulu inclure les changements climatiques dans l’équation. Avec son étudiant au doctorat, Eisinhower Rincón, il a développé un outil mathématique qui simule, à partir de données météo, le débit et la température de l’eau dans les rivières du Québec jusqu’à 2100. Puis, le duo a ajouté une composante tenant compte de l’activité minière.
Les effets de cette dernière sur les populations de poissons peuvent être assez insidieux. « Lorsqu’une mine est exploitée, les effluents rejetés dans un cours d’eau ne sont pas nécessairement à la même température que celui-ci. Et, dans certains cas, ça peut constituer un piège : par exemple, dans le cas d’un effluent plus froid, le panache d’eau fraîche pourrait attirer les poissons, qui s’exposeraient alors à une eau polluée », souligne l’hydrologue.
Plusieurs activités humaines, outre l’exploitation minière, peuvent modifier la température de l’eau : l’agriculture, les coupes forestières, les barrages hydroélectriques ou encore les centrales nucléaires et thermiques. D’où l’importance de suivre de près l’évolution de la température des rivières. D’ailleurs, le projet MiraNor a permis d’agrandir le réseau de surveillance de la température de l’eau des rivières dans l’est du Canada, appelé « RivTemp ». Il compte désormais plus de 600 stations de mesure – un pas crucial vers une meilleure protection de la faune des rivières.
Notre nature animale en jeu vidéo
Dans certains jeux vidéo, il faut coopérer ou trouver des ressources pour survivre, ou encore échapper à un tueur, comme dans le monde animal. C’est le terrain qu’a choisi Pierre-Olivier Montiglio, professeur de sciences biologiques à l’UQAM, pour comprendre les interactions des animaux entre eux, ainsi que le côté animal des relations humaines. Selon lui, « le jeu vidéo [comme outil de recherche] se situe entre le modèle théorique et le laboratoire ». On peut y manipuler des variables de l’environnement virtuel et, « dans certains jeux multijoueurs, il existe une profondeur, une maturité, un esprit de coopération. Toutes ces composantes nous permettent d’établir l’écologie comportementale de cet environnement ».
Son territoire de « chasse aux données » : Dead by Daylight, un jeu de la compagnie québécoise Behaviour Interactive, « la seule avec une approche ouverte, désireuse de comprendre l’écologie de ses jeux et de nous fournir beaucoup d’informations ».
— André Lavoie
À partir de 2050, les changements climatiques seront la cause principale du déclin du caribou.
Le caribou, porte-étendard des vieilles forêts
Les problèmes de cohabitation ne se limitent pas au milieu aquatique. Ainsi, depuis 2005, le caribou, adepte des forêts boréales matures, est inscrit sur la longue liste des espèces vulnérables au Québec. Le consensus scientifique est clair : cet herbivore charismatique souffre de la perturbation de son habitat par les activités anthropiques, dont l’exploitation forestière.
Et en plus des coupes qui détériorent l’habitat et favorisent les espèces animales mieux adaptées aux jeunes forêts, les routes aménagées pour l’exploitation sont des autoroutes pour les prédateurs du caribou, dont l’ours et le loup, qui s’y déplacent très aisément, ce qui améliore leur succès de chasse.
On a beaucoup d’informations sur l’effet des routes et des coupes sur le déclin du caribou, explique Martin Leclerc, professeur à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), mais on ne sait pas encore comment l’espèce sera affectée par diverses perturbations naturelles, comme les feux de forêt et la tordeuse des bourgeons de l’épinette. C’est ce sur quoi se penchera cet expert de l’écologie des grands mammifères, nouvellement professeur permanent à l’UQAC.
Ces connaissances sont primordiales pour actualiser les mesures de conservation du cervidé. Et ce dernier ne sera pas le seul à en profiter. « Parce que le caribou est une espèce “parapluie”, dont les besoins recoupent ceux de plusieurs autres », précise-t-il.
« Une vieille forêt possède des caractéristiques relativement uniques, qui soutiennent un gros pan de la biodiversité boréale. Et le fait de rajeunir l’ensemble du territoire réduit les possibilités des espèces associées à ces habitats particuliers », explique Pierre Drapeau, professeur au Département des sciences biologiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).
Depuis plus de 30 ans, ce dernier s’intéresse à la relation entre faune et habitat dans ces écosystèmes, avec un penchant marqué pour la faune aviaire. C’est donc en raison de son expertise sur les forêts âgées qu’il a été amené à contribuer à des études sur le caribou forestier.
Dans une étude publiée en 2022, Pierre Drapeau et ses collègues – dont Martin-Hugues St-Laurent de l’UQAR – ont montré que, si les coupes forestières sont présentement la cause principale de la perte d’habitat du caribou forestier, à partir de 2050, ce seront plutôt les changements climatiques qui en seront les principaux responsables.
Le constat est donc le même partout : en plus de subir les pressions des activités industrielles, les animaux doivent désormais composer avec les effets du changement climatique. Et il faut en tenir compte.

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