Qu’ils soient d’ici ou d’ailleurs, les enfants qui grandissent dans des environnements bilingues sont au cœur des recherches de Krista Byers-Heinlein.
Entendre son enfant s’exclamer « papa » pour la première fois est exaltant. Dans de nombreuses familles bilingues du Canada, ce mot pourrait être peu après suivi d’un retentissant « daddy ». D’un océan à l’autre, environ un enfant de moins de 10 ans sur cinq emploie au moins deux langues à la maison. C’est dans les grandes villes qu’on trouve le plus de ces jeunes ; à Montréal, on estime par exemple que plus d’un foyer sur quatre est bilingue. Sans surprise, le bilinguisme français-anglais est le plus courant au Québec, bien que les paires français-espagnol et français-arabe soient aussi assez communes.
Ces constats fondés sur les données de recensement de 2016 sont tirés d’une étude pilotée par Krista Byers-Heinlein. La professeure de psychologie à la Faculté des arts et des sciences de l’Université Concordia se spécialise dans l’étude de l’acquisition simultanée de deux langues chez les enfants d’âge préscolaire, qu’elle considère comme une richesse sur les plans social, scolaire et professionnel. « Il est faux de dire que le bilinguisme provoque un retard de langage. Les jeunes bilingues apprennent même plus vite que les unilingues », fait valoir la lauréate du prix Étoile montante 2025 du Fonds de recherche du Québec – secteur Nature et techologies, qui récompense l’excellence chez les scientifiques en milieu de carrière.
Du fondamental à l’appliqué
La chercheuse sait de quoi elle parle. Née dans une famille anglophone de Fredericton, au Nouveau-Brunswick, elle a été placée en immersion française à l’âge de 9 ans, ce qui explique d’ailleurs son absence d’accent. Aujourd’hui, elle élève deux jeunes enfants dans un environnement bilingue. « Contrairement aux adultes, les enfants apprenant deux langues à la fois ne sont pas “contaminés” par les sons d’une langue maternelle. Leur cerveau interprète les sons sans qu’ils aient à fournir d’effort », explique-t-elle. Une partie de ses travaux dans le Laboratoire de recherche sur l’enfance de Concordia a pour objectif de mieux comprendre les mécanismes sous-jacents au bilinguisme.
Au fil des années, son équipe a ainsi mis au jour la capacité des personnes bilingues de passer d’un filtre linguistique à l’autre. Cela les amène à traiter un même son différemment selon la langue qu’ils croient entendre. Autre observation : les bébés de 6 à 15 mois préfèrent qu’on leur parle de manière enfantine plutôt que comme à des adultes, et ce, peu importe leur langue. Chez ceux exposés à deux langues, on constate néanmoins une inclination marquée pour le « parler bébé » dans la langue la plus utilisée à la maison. « Un enfant est rarement exposé à deux langues de manière égale, note-t-elle au passage. Parfois, la proportion est plus de l’ordre du 80/20. »
Au-delà de leur portée fondamentale, ces recherches ont pour objectif de soutenir les parents qui choisissent d’inculquer deux langues à leur progéniture. « Beaucoup de mythes circulent sur le bilinguisme. Hélas, ceux-ci peuvent nuire à l’apprentissage d’une seconde langue », regrette-t-elle. D’autant plus que les ressources langagières disponibles varient selon les familles. C’est par exemple le cas de celles issues de l’immigration évoluant dans des sociétés où le bilinguisme est socialement dévalorisé. « Dans certaines parties des États-Unis, parler une autre langue que l’anglais est mal vu », souligne la titulaire de la Chaire de recherche en bilinguisme et science ouverte.
Transformer la recherche développementale
Pour mener ses expérimentations, Krista Byers-Heinlein s’associe avec des chercheurs et chercheuses de plus de 40 pays dans le cadre du consortium ManyBabies, qu’elle codirige. Le but : mettre à l’épreuve des hypothèses sur le développement du nourrisson dans plusieurs laboratoires – plus de 200 – plutôt qu’un seul, comme c’est trop souvent le cas en psychologie. Des détails aussi anodins que la manière d’asseoir les bébés participants – sur les genoux de leurs parents ou dans une chaise haute, par exemple – peuvent en effet induire des biais méthodologiques. Ce faisant, les scientifiques de ce réseau s’assurent de la robustesse de leurs résultats.
Erin Quirk est professeure au Département des arts, langues et littératures de l’Université de Sherbrooke. De 2021 à 2024, elle a collaboré avec Krista Byers-Heinlein à titre de stagiaire postdoctorale, s’intéressant notamment aux stratégies déployées par les parents bilingues du Québec pour faire la lecture à leurs enfants. « L’expertise de Krista en ce qui concerne les données ouvertes et la transparence méthodologique en psychologie est reconnue mondialement, témoigne-t-elle. Étant donné son esprit collaboratif et analytique développé, c’est peu surprenant de la voir récolter de grands honneurs à ce stade-ci de sa carrière. »

Photo: Christine Muschi
Les questions de Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec
Les jeunes bilingues ont-ils des capacités, au-delà du préscolaire, qui vous étonnent et qui pourraient être mises en lumière pour aider les unilingues dans leur apprentissage d’une langue ?
L’une des découvertes les plus étonnantes est que les langues des bilingues interagissent activement. Lorsqu’un enfant bilingue entend le mot « banane », son cerveau active à la fois le mot français et l’anglais « banana ». Cette connexion interlinguistique peut être avantageuse, car les bilingues s’appuient sur une langue pour soutenir l’autre.
Les apprenants unilingues utilisent cette même stratégie, puisant instinctivement dans les sons et structures de leur langue première. Les accents le démontrent : les locuteurs empruntent des ressources phonétiques de leur langue maternelle. Ce qui a été perçu comme une « interférence » est en réalité un traitement cognitif sophistiqué.
Les enfants bilingues semblent avoir une plus grande facilité d’apprentissage que les unilingues. Pourriez-vous nous donner un exemple concret et nous expliquer les mécanismes derrière cette facilité ?
Plutôt que de parler des « avantages bilingues », on préfère aujourd’hui parler des « adaptations bilingues ». Les enfants bilingues font preuve d’une plus grande flexibilité lorsque l’information change, mais retiennent l’information initiale de manière plus provisoire. Les unilingues s’engagent plus fermement dans ce qu’ils apprennent en premier. Cela s’explique par le fait que les bilingues doivent constamment gérer plusieurs systèmes linguistiques où le contexte détermine quelle langue s’applique.
Aucun mode, bilingue ou unilingue, n’est supérieur à l’autre. Lorsque des individus apprennent une nouvelle langue, nous observons des changements dans l’activité cérébrale, qui démontrent la flexibilité du cerveau tout au long de la vie.
Quel est le mythe le plus tenace sur le bilinguisme que vous souhaiteriez déconstruire ?
Les mythes sur le bilinguisme sont nombreux, mais l’un des plus tenaces est qu’il cause des retards et de la confusion. Lorsque les jeunes bilingues mélangent leurs langues, par exemple, en disant « encore bread », cela ne reflète pas de la confusion, mais une résolution de problème : l’enfant utilise les mots disponibles.
Les préoccupations sur le retard proviennent de problèmes de mesure. Un enfant bilingue peut produire 300 mots français comparativement aux 500 mots d’un unilingue [à un même âge]. Mais si on ajoute ses 300 mots anglais, il possède 600 mots au total. Lorsque nous mesurons les connaissances totales dans les deux langues, nous constatons que les bilingues obtiennent des résultats comparables aux unilingues. Le développement bilingue suit un modèle différent, mais cette différence reflète la complexité de leur environnement linguistique plutôt qu’un retard.
* Le scientifique en chef du Québec conseille le gouvernement en matière de science et de recherche, et dirige le Fonds de recherche.
Photo : Jean-François Hamelin
En partenariat avec le Fonds de recherche du Québec.