Photo: André Mueller
Cachée dans la roche depuis 75 millions d’années, une petite aile de libellule fossilisée a créé l’émoi lors d’une campagne de fouilles en Alberta. Elle aide à mieux comprendre un écosystème depuis longtemps disparu.
Durant l’été 2023, comme tous les étés, Hans Larsson, professeur de paléontologie au Département de biologie de l’Université McGill, emmène un groupe d’étudiants et étudiantes au parc Provincial Dinosaur, à 200 km à l’est de Calgary, en Alberta, pour les initier aux fouilles.
« Nous cherchions dans des couches datées de 75 millions d’années, surtout des fossiles de vertébrés, comme des dinosaures, se rappelle le paléontologue. Mais nous savions que nous fouillions dans des couches rocheuses reconnues pour livrer parfois des feuilles d’arbre fossilisées. »
André Mueller, alors étudiant à la maîtrise, casse des cailloux et tombe sur un fragment de roche dont la surface semble inhabituelle. « Les premières secondes, j’ai cru que j’avais affaire à un fossile de feuilles, avec ses nervures, se rappelle-t-il. Mais je l’ai rapidement trouvée bizarre, cette feuille. Je l’ai montrée aux autres, et on est tous restés incrédules… »

Ce fossile comble un vide de 30 millions d’années dans l’évolution des libellules. Photo: André Mueller
Le petit fragment de pierre, d’à peine 5 cm de large, exhibe de fines lignes, qui rappellent les nervures des ailes d’un insecte. « Mais on n’avait jamais trouvé d’insectes dans ces couches de roches, d’où nos doutes. On considérait même que c’était impossible », se remémore Alexandre Demers-Potvin, paléontologue québécois qui était aussi sur place lors de la découverte.
En consultant des ouvrages de référence en entomologie actuelle et fossile, ainsi que d’autres spécialistes, l’équipe s’est rendue à l’évidence : elle avait mis la main sur un bout d’aile fossilisée de libellule. L’insecte, qui a volé entre les pattes des dinosaures de la fin du Crétacé, est la première libellule de cette époque jamais découverte au Canada. La description de la bestiole a fait l’objet d’une publication dans le Canadian Journal of Earth Sciences, en août 2025.
Ses caractéristiques uniques lui valent d’appartenir à une famille créée pour l’occasion : les Cordualadensidae. Son nom complet, Cordualadensa acorni, est un hommage à John Acorn, un communicateur scientifique de l’Alberta.
La libellule avait la taille d’une main humaine et aurait joué un rôle écologique important, notamment comme proie pour les raptors. L’anatomie de son aile indique une capacité de vol plané semblable à celle des libellules migratrices actuelles. « La découverte permet de combler un vide de 30 millions d’années dans l’évolution des libellules, explique Hans Larsson. Elle enrichit notre compréhension de la biodiversité du Crétacé et de l’écosystème canadien préhistorique. »
« Il s’agit d’une espèce qui était encore inconnue, mais, surtout, la trouvaille nous ouvre les yeux sur la possibilité de découvrir d’autres fossiles d’insectes dans les sédiments du parc, évoque Hans Larsson. Comme on considérait qu’il n’y en avait pas, on ne les cherchait pas. Il a fallu les yeux neufs d’un étudiant pour faire cette découverte. Combien d’autres fossiles d’insectes nous ont échappé depuis 100 ans ? »
Chose certaine, les paléontologues ne regardent plus les roches de la même façon, et de nouvelles espèces d’insectes fossiles devraient rapidement rejoindre cette petite libellule dans le portrait de l’écosystème des badlands il y a 75 millions d’années.
L’avis du jury
C’est une jolie histoire de science : un étudiant qui tombe sur un fossile auquel on ne s’attendait pas et qui ouvre, du même coup, une fenêtre sur les insectes préhistoriques méconnus.
Merci aux passionné(e)s qui font ces recherches afin d’apporter un regard nouveau sur ces insectes qui peuplaient notre belle planète bien avant nous.
Continuez votre travail qui repousse les idées négatives divulguées par ceux qui doutent de tout.