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11 décembre 2025
Temps de lecture : 5 minutes

Entrevue | Game ovaire : quand la science déboulonne les biais sexistes

Avec humour et rigueur, la journaliste scientifique Lucia Sillig démonte les idées préconçues et les stéréotypes qui ont façonné l’histoire des sciences.

Lucia Sillig, journaliste scientifique et physicienne de formation, a rassemblé et bonifié les chroniques qu’elle livre à la radio suisse dans Game ovaire : Pour en finir avec les arguments scientifiques sexistes et périmés, publié en août 2025 aux Éditions Québec Amérique.

Dans ce recueil dont elle signe aussi les illustrations, elle soulève avec humour les idées sexistes ayant marqué l’histoire de la science… et comment corriger le tir. Lucia Sillig y décortique les stéréotypes comme : qu’est-ce qu’un mâle alpha? Pourquoi a-t-on des seins? Quel est le rôle de la testostérone? Entrevue.

***

Québec Science Comment est né ce livre?

Lucia Sillig J’ai souvent l’impression que la science est utilisée comme justification pour maintenir un statu quo sexiste en disant, « Ah mais c’est la nature, c’est comme ça! » On se rend compte que nos approches étaient parfois un peu biaisées. Il m’arrive souvent de tomber sur ce type d’histoires et j’ai eu envie de les raconter.

D’une part, pour mettre en lumière ces théories soi-disant scientifiques qui sont peu à peu déconstruites et d’autre part, pour montrer tout ce que la science peut nous offrir comme pistes pour mieux comprendre l’origine des inégalités et pour imaginer comment les rééquilibrer.

Lucia Sillig, autrice et journaliste scientifique. Photo: DR

QS Qu’aimeriez-vous que les lecteurs et les lectrices retiennent de votre livre?

LS Les personnes moins familières avec la science peuvent penser qu’il y a une vérité scientifique absolue. Or, ceux et celles qui connaissent un peu l’histoire des sciences savent que ça ne fonctionne pas ainsi. La vérité scientifique est un consensus qui évolue avec le temps et les nouvelles percées technologiques.

Je voulais proposer un livre accessible pour parler à des personnes non scientifiques. Les dessins apportent un ton plus léger et rappellent que ce n’est pas parce qu’un fait est présenté comme prouvé scientifiquement qu’il est inattaquable.

Les gens se sentent parfois intimidés par la science, alors que je trouve que ça n’a pas lieu d’être. Il existe de nombreuses choses simples et passionnantes en science. L’idée est de prendre un peu les lecteurs par la main et de leur dire : « Viens, tu vas voir, ça va être rigolo et sans prise de tête. » Peut-être qu’une bulle ou un dessin attirera leur attention. Cela crée plein de portes d’entrée pour éveiller la curiosité des gens sur le contenu.

QS Vous souhaitez que les lecteurs et lectrices retiennent l’existence de l’injustice en science. Pourquoi?

LS Plusieurs choses m’ont frappée. D’abord, notre vision de la préhistoire est biaisée. Comme beaucoup de personnes de ma génération, j’ai grandi avec l’image de l’homme préhistorique et de la femme reléguée en arrière-plan. En réalité, il n’y a pas d’indications solides allant dans ce sens. Réaliser que cette vision est peut-être une projection de nos propres idées m’a marquée. C’est normal de partir de notre expérience pour comprendre les autres. Mais quand ce « nous-mêmes » est systématiquement un homme, ce n’est pas un très bon proxy pour toute l’humanité.

Un autre exemple concerne les femelles bonobos qui ont réussi à inverser les rapports de domination grâce à la solidarité. C’est un message : en se serrant les coudes, on peut accomplir beaucoup de choses. Cela met aussi en lumière que quelque chose ne fonctionne pas dans le contrat hétérosexuel actuel, dans les relations homme-femme. Il est temps de renégocier ces rapports-là. Et la façon dont les bonobos font valoir leur force est assez chouette.

Ce qui m’a choquée, c’est qu’il y a quelques années, on a découvert des ossements de Tyrannosaurus rex, certains plus petits et d’autres plus grands. On a voulu en faire trois espèces différentes, dont une appelée T. regina, qui était la plus petite espèce, et une autre T. imperator. Ce qui n’a aucun sens quand on sait que les rares éléments dont on dispose suggèrent que les femelles tyrannosaures étaient au moins aussi grandes que les mâles, voire peut-être plus.

Le pire, c’est que certaines personnes refusaient cette classification en disant : « Si on appelle mon T. rex Regina, ça dévaluera les os que j’ai achetés aux enchères. » On vit dans un monde où le prix d’un fossile de T. rex dépend de l’étiquette masculine qu’on lui attribue!

QS Pourquoi dit-on que les connaissances scientifiques changent sans cesse? Pourquoi la science semble-t-elle parfois se contredire?

LS Pour les personnes ayant tout le temps le nez dans la science, c’est évident qu’il y a des choses vraies un jour, puis plus nuancées après, ou même différentes.

Pendant la pandémie de COVID-19, nous l’avons observé de manière accélérée. Normalement, il faut des décennies pour invalider des études et changer d’avis. Là, des choses vraies le lundi devenaient fausses le mardi puis réapparaissaient le vendredi. En tant que journalistes scientifiques, nous cherchions l’information, mais les experts et expertes n’étaient pas d’accord entre eux. Il fallait éviter de dire des bêtises alors que tout bougeait dans tous les sens. C’était un condensé du processus scientifique en très peu de temps.

Aujourd’hui, la science est largement attaquée, notamment en Amérique du Nord. On est pris entre deux feux où une partie de la société veut jeter la science à la poubelle, ce qui rend l’autocritique plus compliquée. Ce n’est pas un super moment pour la remise en question. Il y a une forme de repli et il devient de plus en plus difficile de rappeler que la science est un processus où l’on fait du mieux que l’on peut en s’appuyant sur un consensus. Malgré ses imperfections, la science permet tout de même de faire voler des avions!

Il est normal que des biais persistent encore aujourd’hui. La remise en question nécessite du temps, du recul et de l’autocritique. Et la critique féministe de la science fait partie de ce processus d’amélioration.

QS A-t-on réduit le fossé entre les hommes et les femmes en science?

LS La science a été construite ces derniers siècles essentiellement par des hommes. Même encore aujourd’hui, la proportion de femmes reste faible, surtout dans les échelons supérieurs. Le manque de diversité dans la production des connaissances entraîne des angles morts et des points de vue uniques.

Ces dernières années, il y a eu une accélération du nombre de femmes récompensées par un prix Nobel. Mais on est encore loin d’un véritable équilibre. Même pour une année donnée, il y aura toujours plus d’hommes que de femmes parmi les lauréats.

Dans une chronique radio, j’ai présenté un état des lieux du nombre d’hommes et de femmes dans les filières scientifiques. On plafonne à un tiers de femmes. Et cela inclut les sciences naturelles, la biologie, la médecine. Dans le secteur informatique, ce n’est même pas un cinquième. Il y a eu du progrès jusque dans les années 2000, mais maintenant cela stagne, voire régresse.

On est encore très loin d’une représentation équitable des femmes en science, mais il n’y a pas que la question du genre qui devrait nous préoccuper : l’origine sociale, le milieu économique et la diversité culturelle comptent tout autant.

Illustration DR

QS Vous parlez du mythe des mâles alpha dans le règne animal. Qu’en est-il vraiment?

LS Le vrai mâle alpha, pas celui de la pop culture, est celui qui s’occupe du groupe et protège les plus faibles. Dans mon livre, je cite la chercheuse Erica van de Waal, qui travaille sur des petits singes en Afrique du Sud. Elle montre qu’on est parti du principe que les mâles dominaient chez plusieurs espèces alors que ce n’est pas forcément le cas.

Si on examine les interactions fines entre les individus, on observe de nombreuses espèces où les femelles dominent et souvent, lorsqu’elles ne dominent pas, c’est parce qu’elles ont laissé un mâle prendre cette place… tant qu’il convient. Et si trop de mâles se disputent, ce qui arrive souvent, elles reprennent le pouvoir.

C’est un exemple patent de nos biais où l’on part du principe que si le mâle est plus grand, il domine. Point final. Maintenant, en analysant, on se rend compte que ce n’est pas du tout simple.

Ces exemples sont assez révélateurs de la société qui est beaucoup plus complexe que ce qu’elle en a l’air, et des pistes pour que tout le pouvoir ne finisse pas toujours entre les mêmes mains.

 

CORRECTION le 15 décembre 2025: Une phrase concernant le dimorphisme sexuel chez les tyrannosaures a été modifiée pour corriger une formulation imprécise.

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