L’humanité n’a jamais été aussi assoiffée d’électricité, notamment à cause de l’explosion du nombre de centres de données. Si les sources d’énergie deviennent plus vertes, notre surconsommation annule pour l’instant tous les efforts…
Un « monde assoiffé d’énergie ». Dans son rapport World Energy Outlook 2025, paru en novembre, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) est formelle : l’humanité a un besoin insatiable d’énergie, et particulièrement d’électricité. D’ici 2035, la demande mondiale en électricité pourrait augmenter de 50 % !
Dans cette course aux électrons, les énergies renouvelables sont des actrices clés. En 2025, elles ont représenté 90 % de l’expansion de la capacité électrique mondiale, principalement grâce au solaire, et dans une moindre mesure à l’éolien. Pour la première fois l’an dernier, ces sources ont produit plus d’électricité que le charbon à l’échelle du globe !
Il y a de quoi se réjouir : la production d’énergie n’a jamais été aussi propre. Mais il y a aussi de quoi s’inquiéter. Car plus on électrifie la planète, plus la demande augmente : c’est le fameux effet rebond, ou paradoxe de Jevons. Cet économiste britannique, mort en 1882, avait constaté que plus les technologies permettent d’économiser de l’énergie (du charbon à l’époque), plus la consommation de cette forme d’énergie augmente, à la faveur de la baisse des coûts et de nouveaux usages qui deviennent possibles.
Ce qui rend aujourd’hui notre monde si gourmand, c’est l’électrification des transports, mais aussi l’envolée de la climatisation et… l’expansion des centres de données soutenant l’intelligence artificielle. Un nouvel usage, dont personne n’avait anticipé l’avidité ! En 2030, ces centres consommeront deux fois plus de jus qu’aujourd’hui – soit davantage, à l’échelle mondiale, que ce que consomme annuellement le Japon.
Ainsi, même si les énergies renouvelables ont établi de nouveaux records de déploiement l’an dernier, la consommation de pétrole, de gaz naturel et de charbon a elle aussi atteint des sommets – tout comme le nucléaire, d’ailleurs. On a beau faire « plus propre », notre surconsommation annule tout…
Et les tensions géopolitiques n’arrangent rien. Dans son rapport, l’AIE envisage plusieurs scénarios d’évolution du paysage énergétique mondial : un premier basé sur les politiques actuellement en vigueur ; un deuxième basé sur les politiques énergétiques annoncées par les pays ; et un troisième misant sur l’atteinte (utopique) de zéro émission nette de gaz à effet de serre en 2050.
Après avoir annoncé il y a quelques années que la consommation des énergies fossiles atteindrait un pic en 2030, l’AIE a dû revoir sa copie. Dans son scénario basé sur les politiques actuellement en vigueur (qui suppose que les gouvernements ne mettent aucune mesure « verte » en place d’ici 2050), la consommation de pétrole et de charbon pourrait en fait augmenter… jusqu’en 2050.
Ce scénario du statu quo (ou plutôt du retour en arrière), qui conduirait à une augmentation de la température de 2,9 °C d’ici la fin du siècle, avait été abandonné par l’AIE en 2020… car elle le considérait comme peu plausible. Il a été réintroduit sous la pression du gouvernement Trump – les États-Unis sont un financeur majeur de l’AIE et ont menacé de supprimer leur contribution si celle-ci ne réhabilitait pas les énergies fossiles. Mais pendant que Donald Trump patauge dans le pétrole, d’autres pays continuent leur transition… Même le Québec ajoute des cordes à son arc : Hydro-Québec souhaite développer 3000 MW d’énergie solaire d’ici 2035.
Au-delà du photovoltaïque, de nouvelles sources gagnent du terrain un peu partout, comme l’éolien en mer, la biomasse, l’hydroélectricité et la géothermie, qui consiste à tirer parti de la chaleur du sous-sol pour faire tourner des turbines. L’AIE, toujours elle, estime que la géothermie pourrait fournir 15 % de la demande mondiale en électricité en 2050, contre 1 % aujourd’hui.
Quant à l’énergie nucléaire, elle a aussi de beaux jours devant elle. On note un retour en force des investissements, avec une augmentation de 50 % sur les cinq dernières années après une longue stagnation.
Certains pays voient même plus loin, et tentent de dompter la source d’énergie ultime, propre et illimitée : la fusion nucléaire, celle-là même qui est à l’œuvre au cœur du Soleil. Longtemps considérée comme un fantasme, elle fait l’objet d’un engouement qui aurait paru fou il y a quelques années, comme nous l’explique dans ce numéro le journaliste Joël Leblanc. Ne dit-on pas que la nécessité est mère de l’invention ?
Mais en attendant de maîtriser l’énergie des étoiles, il va bien falloir que l’humanité calme un peu ses ardeurs électriques. Car si elle continue sur cette lancée, aucune technologie ne pourra jamais étancher sa soif !