Des vidéos truquées (deepfakes) usurpent l’image de médecins pour faire la promotion de produits de santé « miracles ». Une pratique qui ne fait qu’accroître la crise de crédibilité envers le milieu scientifique.
Sur Facebook, Instagram, TikTok et YouTube, des spécialistes reconnus donnent des conseils de santé ou de nutrition – et accumulent des millions de vues. Le problème : beaucoup de ces vidéos sont des deepfakes (hypertrucages), des contenus ultraréalistes créés par l’intelligence artificielle (IA). Et les médecins en question, qui existent bel et bien, n’ont souvent aucune idée que leur image est utilisée à leur insu !
Il y a peu, Rémi Rabasa-Lhoret, endocrinologue à l’Institut de recherches cliniques de Montréal, publiait un message d’alerte sur LinkedIn : « Depuis plusieurs mois, des vidéos […] circulent en ligne en usurpant mon identité. Elles […] trompent des patients en leur promettant la découverte d’un médicament “miracle” contre le diabète qui leur permettrait d’arrêter leurs traitements actuels. Malgré les signalements répétés, les mises en demeure et même une lettre ouverte, ces contenus continuent de réapparaître. »
Il n’est pas le seul à prêter malgré lui son visage et sa notoriété à des arnaqueurs. Au Québec, un avatar de l’urgentologue Alain Vadeboncœur a ainsi vanté les mérites d’un traitement bidon pour agrandir le pénis. En France, un nutritionniste s’est « découvert » en train de donner des conseils anti-arthrose dans une trentaine de vidéos YouTube. Au Royaume-Uni, une généraliste a été horrifiée de réaliser que sa propre mère n’avait pas vu la différence entre elle et sa copie virtuelle, qui prônait des suppléments de vitamine B12 potentiellement dangereux, selon un article du New York Times. L’article note aussi qu’une médecin de l’Université Harvard a trouvé pas moins de 20 comptes Facebook et LinkedIn usurpant son image et vantant les mérites d’un produit amaigrissant.
Si ce type de fraude n’est pas nouveau, il explose aujourd’hui grâce à des centaines d’outils qui permettent à n’importe qui, à partir de quelques photos ou vidéos, de créer des vidéos convaincantes. Une aubaine pour certaines entreprises sans scrupules qui voient là l’occasion de s’enrichir en laissant des figures d’autorité faire leur promotion. L’organisme de vérification des faits Full Fact a par exemple découvert des centaines de vidéos qui orientent vers Wellness Nest, une entreprise américaine de compléments alimentaires.
Outre la perte de poids, le diabète, l’hypertension et l’arthrose sont particulièrement ciblés. Autrement dit, ces contrefaçons s’adressent surtout à un public âgé qui se méfie moins du contenu généré par l’IA que les jeunes. La stratégie est pernicieuse : depuis la pandémie, les médias et les autorités de santé invitent à vérifier l’identité des experts et expertes pour savoir si on peut ou non leur faire confiance. Sont-ils liés à une université ? Ont-ils un diplôme pertinent ? Là, ce sont justement des personnes fiables qui prodiguent leurs conseils : pourquoi avoir des soupçons ?
À l’heure où la confiance du public dans les institutions scientifiques vacille, ces escroqueries sont particulièrement dangereuses. Elles aggravent cette crise de crédibilité et menacent la santé des victimes. « Acheter de faux traitements à des acteurs malveillants est, au mieux, une perte de temps et d’argent. Au pire, cela peut amener les patients à retarder un diagnostic et un traitement appropriés, et les conduire vers des substances potentiellement dangereuses », soulignait récemment John Whyte, vice-président de l’Association médicale américaine, dans le média STAT News. Les plateformes de réseaux sociaux tardent à réagir, d’autant que les sites Web commercialisant ces produits, généralement basés à l’étranger, disparaissent et réapparaissent sous de nouveaux noms, note le médecin.
« L’asymétrie est totale entre les acteurs de la désinformation en santé et ceux qui s’expriment pour défendre les faits. […] Les désinformateurs ne sont que rarement sanctionnés », dénonce un rapport sur l’« infodémie » signé en 2026 par trois scientifiques français.
Pour éviter de tomber dans le piège, on peut encore se méfier des voix robotiques ou repérer les mouvements d’yeux ou de lèvres étranges. Mais ces défauts seront bientôt impossibles à démasquer. « Nous approchons d’un seuil de réalité synthétique – un point au-delà duquel les humains ne pourront plus distinguer les médias authentiques des médias fabriqués sans assistance technologique », écrit Nadia Naffi, professeure en technologie éducative à l’Université Laval, dans un article du Courrier de l’UNESCO. En un mot, nous devons désormais être paranoïaques, et nous méfier plus que jamais des produits miracles, des pilules magiques et des vitamines qui prétendent tout guérir.