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14 avril 2026
Temps de lecture : 4 minutes

Entrevue : redécouvrir et relancer les fibres textiles québécoises

Paule Thibault

Illustration de Paule Thibault, basée sur une photo d’Émilie Tournevache/UQAM

Laine, lin, chanvre, asclépiade… on connaît mal les fibres textiles du territoire québécois et on les valorise trop peu, déplore Marie-Eve Faust, spécialiste de la mode responsable à l’UQAM.

Acheter, porter, jeter. Et on recommence. Toujours plus rapidement. Le plus souvent avec des vêtements de piètre qualité, faits de fibres synthétiques dérivées du pétrole et venus de l’autre bout du monde. À l’heure du développement durable, c’est un non-sens pour Marie-Eve Faust, professeure à l’École supérieure de mode de l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal et spécialiste de la mode responsable.

Depuis plusieurs années, elle milite pour faire connaître les fibres locales québécoises : laine, lin, chanvre, asclépiade… Elle a codirigé la rédaction du livre Tisser l’avenir : vers une mode québécoise responsable, paru l’an dernier aux Presses de l’Université du Québec. Cet ouvrage collectif raconte la riche histoire des fibres textiles québécoises, et imagine une industrie locale qui utiliserait des textiles produits ici, de l’agriculture à la couture.

Nous avons rencontré la chercheuse dans son bureau, rue Sainte-Catherine, à Montréal, sorte de mini musée où sont joliment exposés sachets de laine brute, balles de laine à tricoter québécoise et tiges de chanvre et de lin.

Québec Science Comment avez-vous commencé à vous intéresser aux fibres textiles locales ?

Marie-Eve Faust Je voyais tout le discours favorable au développement durable et aussi toute la pression qu’on met sur le consommateur pour se vêtir de façon responsable. Puis, un jour, Richard Simons [du grand magasin La Maison Simons] m’a demandé ce que je considérais comme notre ADN textile québécois. Je n’osais pas lui répondre, car tout ce que je pouvais voir, c’était le polyester noir ! Il me semble qu’on devrait être meilleurs que ça, au Québec… Soit, on ne peut pas cultiver de coton. Alors, que pourrait-on faire ?

QS Vous avez fondé l’antenne québécoise du mouvement Fibershed. De quoi s’agit-il ?

MEF Fibershed est un mouvement fondé par [la formatrice, autrice et productrice de teintures naturelles américaine] Rebecca Burgess. En 2010, elle s’était lancé le défi de se vêtir à partir de fibres cultivées, tissées, teintes et cousues dans un rayon de 150 milles de chez elle.

Notre but est de soutenir et partager le savoir-faire régional, et le savoir collectif dans la filière textile et habillement. On veut développer des projets viables sur les plans écologique, social et économique. Parce qu’actuellement, au Québec, il n’y a que la fourrure qui peut être produite, transformée et cousue ici de A à Z.

QS Le milieu de la mode est-il intéressé par les fibres locales ?

MEF Il y a un appétit, mais tout le monde demande : « Combien ça coûte ? » En mode, chaque sou compte. Alors, en 2022 et en 2023, nous avons organisé deux journées de réflexion avec 70 personnes de l’industrie. Deux priorités ont été désignées : mieux caractériser notre laine, et déterminer quelle fibre végétale serait la plus prometteuse, et ce qu’on pourrait faire avec.

QS Quelle est la situation de la laine au Québec ?

MEF On a 29 races de moutons, mais pas de mérinos [une race reconnue mondialement pour la qualité de sa laine]. Nos moutons sont élevés pour leur viande ou leur lait ; leur laine n’est pas valorisée. J’ai fait une tournée des éleveurs et tout le monde m’a dit la même chose : « Notre laine a mauvaise presse, les gens n’en veulent pas ; la tonte nous coûte 5 $ par animal et la laine [ainsi obtenue] ne vaut même pas ça ! » Donc on la jette, on la brûle, on l’enfouit. Il y a une ressource qui est là, mais qui est gaspillée.

QS Pourquoi ?

MEF Il y a une multitude de raisons. La principale, c’est qu’on pense que notre laine est trop grossière, qu’elle pique. Il y a aussi beaucoup de fausses barrières : les gens croient par exemple que les lois environnementales québécoises ne permettent pas de laver la laine, alors que c’est faux. Enfin, la province ne compte plus aucune usine pour laver ou carder [peigner] la laine ; et il ne reste que deux filatures [usines de fil], ce qui n’aide pas.

 

Fibres de laine québécoise vues au microscope

Fibres de laine québécoise vues au microscope | Photo : Groupe CTT

QS Vous avez analysé les fibres de certains élevages québécois. Qu’avez vous découvert ?

MEF Que certaines laines d’ici sont plus fines et donc moins piquantes qu’on pensait. Par exemple, la littérature prédit un diamètre moyen de 72 microns pour de la fibre de moutons romanov [une des races présentes ici], mais moi, j’arrive à 30 ou 40 microns. Ce sont nos premières analyses, je n’en ai pas fait une multitude parce que ça coûte cher… mais ça démontre l’importance d’y aller de manière rigoureuse au lieu d’y aller à tâtons. Avant de dire que notre laine n’est pas bonne, ça vaudrait peut être la peine d’explorer ce qu’on a !

QS Vous dites que même une laine grossière peut être valorisée…

MEF Oui ! En Écosse, ils font des kilts, des couvertures, du Harris Tweed… On peut faire une jupe ou un manteau avec une laine grossière, il suffit de coudre une doublure à l’intérieur. Ensuite, il y a toute une question de marketing. Regardez les bottes en peau de mouton UGG, qui viennent d’Australie. Tous nos jeunes en achètent, alors qu’ici, les abattoirs ne savent plus quoi faire avec les peaux…

QS Outre la laine, le Québec produit des fibres végétales comme le lin, le chanvre, l’asclépiade… Laquelle est la plus prometteuse, selon vous ?

MEF Le lin et le chanvre poussent très bien au Québec, on a le climat qu’il faut  ! Actuellement, ils sont cultivés pour leurs graines et leur huile. On m’a dit que la fibre serait plus payante, mais encore faut-il avoir l’équipement pour la récolter et la transformer. Ce sont des fibres extrêmement longues (presque un mètre  !) qui nécessitent des équipements adaptés. Donc, ce qu’il manque, aujourd’hui, ce sont des investissements pour transformer la fibre.

L’asclépiade aussi a du potentiel. C’est une fibre isolante, très légère. La seule chose, c’est qu’on n’a pas encore réussi ni à la filer ni à la tisser. Donc ça va surtout servir, je pense, comme isolant.

QS Comment vos étudiants et étudiantes perçoivent-ils la mode durable ?

MEF Ils commencent à être plus conscients, ils vont dans les friperies… mais à propos des fibres, ils ne connaissent pas grand-chose. Beaucoup n’ont jamais fait de couture, n’ont jamais vu leur mère qui faisait des retouches à la maison, n’ont jamais vu de magasins de tissus. Ils ne savent pas d’où vient la composante… Mes propres enfants [quatre jeunes adultes] ne savent pas comment entretenir leurs lainages ! Tout le monde connaît le cachemire, la soie… Oui, ce sont des fibres luxueuses, mais on ne produit rien de cela ici !

QS Vous constatez une ignorance généralisée face aux fibres qui nous habillent et à leur provenance. Pourquoi est ce un problème ?

MEF Monsieur et madame Tout-le-Monde n’ont aucune idée d’avec quoi ils s’habillent ! On ne connaît pas ou peu nos matières, et on ne s’habille pas avec les bonnes matières selon les saisons. Des étudiants m’ont dit : « Je n’avais jamais réalisé que je porte du coton l’hiver et que j’ai tout le temps froid… » C’est normal, car le coton retient l’humidité !

En plus de cette méconnaissance, il y a une surabondance [de vêtements à bas prix]… Je trouve qu’on met beaucoup de pression sur le consommateur, alors qu’il est tributaire de ce qu’on lui offre. Ironiquement, on dirait que plus on est dans un pays riche, plus on porte de la mauvaise qualité !

QS Comment convaincre les gens d’acheter moins, mais mieux ?

MEF Ma spécialité, c’est le développement de produits : je pense que le Québec peut se distinguer en produisant quelque chose d’unique. Le tweed écossais ou les chandails de laine finlandais ou norvégiens ont un certain prix, mais les gens sont fiers de ces produits-là. Et plus les gens en veulent, plus on est capable d’en produire, grâce aux économies d’échelle.

QS Votre livre donne beaucoup d’idées pour structurer les filières textiles québécoises : incitatifs financiers pour cultiver et transformer les fibres locales, meilleure transparence dans l’étiquetage des vêtements, meilleure formation des jeunes talents en mode… Quel rôle voyez-vous pour la recherche ?

MEF D’abord, caractériser les fibres, car c’est seulement en sachant vraiment ce qu’on a qu’on pourra déterminer ce qu’on peut faire. On peut aussi aider à repenser les filières textiles dans une perspective de circuit court, d’économie circulaire et d’achat local. J’avais monté une demande de financement pour un projet de recherche de 7,8  millions sur 4 ans visant la laine et le lin, avec plus de 20 partenaires : cégeps, universités, filatures, producteurs ovins, des gens dans l’industrie de la mode, etc. Ça aurait permis d’établir le modèle économique, pour que ce soit rentable et durable. Malheureusement, on n’a pas obtenu les fonds à notre première tentative ; on est à relancer les discussions pour éventuellement soumettre le projet à nouveau.

Les ravages de la mode rapide

Au Québec, la quantité de vêtements jetés et enfouis a doublé en 10 ans, passant de 161 000 tonnes en 2011-2012 à 344 000 tonnes en 2023. Seuls 10 % des textiles sont envoyés aux friperies ou recyclés, surtout en chiffons.

L’industrie textile contribue à 10 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, soit plus que l’aviation et le transport maritime réunis.

La réutilisation d’une tonne de textiles crée 7 fois plus d’emplois que son enfouissement.

Photo : Shutterstock.com

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