En 2026, produire des légumes en pleine ville n’a plus rien d’une utopie. Serres, fermes verticales et projets d’agriculture urbaine redessinent le paysage alimentaire et rapprochent la production des milieux de vie.
Imaginez un quartier ou un village où la nourriture pousse un peu partout : dans des jardins partagés, des potagers d’écoles, des cours d’immeubles, des parcs ou de petites serres. On y cultive ensemble fruits et légumes, puis on les distribue grâce à des marchés publics, à des paniers ou à des frigos communautaires. On y trouve aussi des cuisines collectives et des repas partagés, où l’on apprend à transformer et à cuisiner les aliments. Le tout est organisé par la population, les organismes communautaires et la municipalité, en fonction des besoins du milieu.
Nombre de ces initiatives existent déjà sur le terrain, mais gagneraient à être mieux reconnues et structurées. C’est ce que l’on appelle les communautés nourricières. « Les communautés nourricières permettent surtout de donner une forme de légitimité institutionnelle à des initiatives locales déjà bien vivantes », souligne René Audet, professeur au Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), qui s’intéresse à ces démarches par l’entremise des plans de développement des communautés nourricières (PDCN).
Ces plans sont souvent portés par des municipalités ou des municipalités régionales de comté, avec l’appui du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation. Ils servent à faire réfléchir collectivement à l’alimentation à l’échelle d’un territoire et à la planification d’actions sur plusieurs années. « Les municipalités font beaucoup de planification stratégique et, ce qu’on observe, c’est un effort pour articuler les communautés nourricières avec d’autres priorités, comme les plans climat et d’aménagement », ajoute-t-il. Cela peut se traduire par des modifications aux règlements municipaux ou la création d’infrastructures communes, par exemple.
Près d’une quarantaine de communautés nourricières existent aujourd’hui au Québec. En juillet 2025, l’arrondissement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal, a d’ailleurs adopté son premier PDCN. Celui-ci prévoit le déploiement de plusieurs projets d’agriculture urbaine d’ici 2030.
Cette approche fait aussi son chemin à l’université. Un nouveau programme court de 2e cycle en environnements nourriciers a vu le jour en 2025 à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM. « On veut former des gens capables de planifier, de mobiliser le public et de jouer un rôle de médiateurs entre les différents secteurs », explique René Audet, qui espère ainsi créer davantage de passerelles avec le monde agricole.
Faire pousser en ville : encore quelques mythes à déconstruire
Béton, pollution, sols contaminés : à première vue, la ville ne semble pas propice à l’agriculture. Pourtant, selon le collectif de glanage urbain Les Fruits Défendus, plus de 100 tonnes de fruits pourraient être récoltées chaque année à Montréal (contre 6 actuellement). Des projets pilotes ont d’ailleurs permis d’analyser les fruits cueillis afin d’apporter de premières réponses quant à leur innocuité.
« Les fruits et légumes cultivés en ville se situent clairement sous les normes de contamination. »
« Un contaminant n’est pas un être vivant qui voit une belle pomme et décide d’y aller », rappelle Éric Duchemin, directeur du Laboratoire sur l’agriculture urbaine (AU/LAB) et professeur à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM. De façon générale, explique-t-il, les contaminants se concentrent surtout dans les feuilles ou le tronc, et beaucoup moins dans les fruits. « Si je vois quelqu’un manger des feuilles de tomates, là, je vais m’inquiéter », dit-il en plaisantant.
Cette observation s’applique aussi aux jardins communautaires. En 2008, la Ville de Montréal s’est penchée sur la question de la contamination potentielle de certains sites. En effet, « la loi sur les métaux et les sols contaminés date de 1986, alors que la majorité des jardins communautaires sont plus anciens », rappelle le chercheur. Dans des quartiers comme Le Plateau-Mont-Royal, certains jardins ont été aménagés sur d’anciens terrains vacants servant autrefois de dépotoirs, là où il était impossible de construire.
L’annonce de l’étude a fait grand bruit, contrairement au rapport qui en a découlé. Pourtant, les résultats montraient que toutes les parties comestibles analysées respectaient les normes de sécurité. « Les teneurs en métaux et en hydrocarbures étaient sous les seuils réglementaires, souligne Éric Duchemin. Les études montrent clairement que les fruits et légumes cultivés en ville se situent sous les normes de contamination et parfois même à des niveaux inférieurs à ceux des produits du commerce. »

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Petit fruit, grande ambition
On ne produit du champagne qu’en région Champagne, en France. Le Parmigiano Reggiano, lui, ne peut venir que d’Italie. Ces produits sont protégés par des appellations d’origine qui garantissent à la fois un territoire précis et un savoir-faire reconnu. Et si la canneberge québécoise suivait le même chemin ?
Le Québec est le premier producteur mondial de canneberge biologique et, selon les années, il se hisse même au sommet de la production mondiale toutes catégories confondues. Comment, alors, valoriser et protéger ce produit du terroir face aux pratiques de standardisation imposées par la mondialisation ? La doctorante en économie politique internationale à l’École nationale d’administration publique (ENAP) Nancy Rossi a longuement étudié cette question en suivant le parcours du petit fruit qui pousse dans des tourbières. Sa culture prend un véritable essor dans les années 1980, au moment où la filière se structure. En 1994 est fondée l’Association des producteurs de canneberges du Québec, qui regroupe aujourd’hui plus de 90 % des cannebergières de la province. En parallèle, des investissements sont réalisés en recherche et en formation. Nancy Rossi, qui est d’origine italienne, ne peut s’empêcher de comparer le Québec à la France et à l’Italie, deux pays champions des appellations farouchement attachés à leur identité culinaire. « Il y a encore du travail à faire au Québec », estime celle dont la thèse porte justement sur la protection du droit de propriété intellectuelle des indications géographiques sur le plan international.
Le terroir québécois possède des caractéristiques uniques, dont la nordicité et l’immensité du territoire. Encore faut-il apprendre à reconnaître, nommer et raconter ces spécificités. Valoriser le terroir, croit-elle, passe aussi par une meilleure littératie culinaire dès l’école.
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