Publicité
Edito

Jeunes chercheurs en détresse

22-08-2019

Photo: PublicDomainPictures/Pixabay

La dépression et l’anxiété affectent disproportionnellement les doctorants. Les universités doivent agir.

Ph. D. : trois petites lettres qui officialisent l’obtention du doctorat, couronnent des années de travail intellectuel soutenu et ouvrent les portes d’une carrière en recherche. Du moins, c’est ce que promet le milieu universitaire. Car derrière cette abréviation se cache une réalité qui n’a rien d’éblouissant. Enrôlés dans une culture où seule l’excellence prévaut, les étudiants passent de longues heures face à eux-mêmes à travailler sur un projet qui avance souvent à pas de tortue et dont l’objectif semble tellement loin qu’il en devient inatteignable. Ils cheminent dans un environnement hautement compétitif, où les heures supplémentaires sont portées comme des médailles d’honneur et les épisodes d’épuisement comme des blessures de guerre inévitables. Avec un peu de chance, ils trouveront un directeur de thèse qui les encadrera avec bienveillance. Mais s’autoriseront-ils à lui confier leurs problèmes ? Montrer leur vulnérabilité leur coûtera-t-il des occasions d’emploi ? Peuvent-ils se le permettre alors que seul un doctorant sur cinq obtiendra un poste de professeur? Le phénomène n’est pas anecdotique ; il est étayé par des données qui dressent un constat brutal : il y a quelque chose de pourri aux études supérieures.

Parue en 2017 dans Research Policy, une étude réunissant 3 659 doctorants flamands a montré que la moitié d’entre eux étaient en situation de détresse psychologique et que le tiers risquaient de souffrir d’un trouble de santé mentale, particulièrement la dépression. Début 2018, la revue Nature Biotechnology a publié une enquête signalant que les étudiants aux cycles supérieurs sont six fois plus à risque d’être atteints de dépression ou d’anxiété que la population générale (et ces problèmes sont plus prononcés chez les femmes et les minorités sexuelles). Une conclusion fondée sur un échantillon international de 2 279 étudiants, la plupart au doctorat, inscrits dans 234 établissements répartis dans 26 pays. Toujours en 2018, une autre étude a tenté de déterminer la fréquence et la gravité des problèmes de santé mentale chez les étudiants de doctorat en économie de huit grandes universités, dont Princeton, Harvard, Yale et le Massachusetts Institute of Technology. En résumé, 18 % présentaient des symptômes de dépression ou d’anxiété de modérés à graves, alors que le taux national de dépression chez les Américains âgés de 25 à 34 ans est d’environ 3,5 %. Et 11 % ont affirmé avoir eu des pensées suicidaires. Voilà des résultats qui sont autant d’appels à l’aide.

Chez nous, il manque encore de données solides sur la santé psychologique des étudiants des cycles supérieurs. Peut-être viendront-elles de l’Union étudiante du Québec qui, à l’automne 2018, a lancé une enquête provinciale pour évaluer la santé psychologique de la communauté étudiante universitaire. En attendant, un chiffre ne ment pas : 50 % des doctorants québécois abandonnent leurs études.

La situation est affligeante. D’un point de vue pragmatique, on tue à petit feu ceux et celles qui sont aux premières lignes de l’avancement de la science − au Québec, les doctorants contribuent au tiers des articles scientifiques. Mais surtout, sur le plan humain, on met en péril la santé mentale de jeunes adultes. On leur coupe les ailes avant même qu’ils prennent leur envol.

Certes, des campus ont investi dans le soutien psychologique et dans des campagnes de santé publique. Certes, il existe de merveilleuses initiatives comme Thèsez-vous, qui offre aux étudiants de rédiger dans un lieu commun afin de briser leur isolement. Ou encore PasiUM, le programme de pairs aidants en sciences infirmières de l’Université de Montréal, qui permet aux étudiants de se soutenir entre eux.

Mais ce n’est pas assez. Nous sommes mûrs pour un changement de culture radical où le professorat ne sera pas une fin en soi, mais une perspective de carrière parmi d’autres ; où l’échec sera accueilli ouvertement pour mieux enseigner la résilience comme une compétence essentielle ; où l’équilibre études-travail-vie personnelle sera fortement encouragé ; où les directeurs de thèse devront être eux-mêmes des exemples inspirants à cet égard ; et finalement, où le maintien d’une bonne santé mentale ne sera plus une responsabilité individuelle, mais une obligation collective.

Publicité

À lire aussi

Edito

Gentilly-2, dernier acte

Gentilly «déclassée»? On n’en a pas pour autant fini avec le nucléaire.
Raymond Lemieux 09-10-2012
Edito

Les animaux de la discorde

Aux yeux du public, les expérimentations sur les chiens, les souris, les singes et autres petites bêtes sont de moins en moins acceptables. Pourtant, elles sauvent des vies. Peut-on accepter cette vérité?
Edito

Grossier!

La recette n’a rien de secret; pour maintenir un poids santé, il faut manger sainement et rester actif. Mais pourquoi veut-on maintenant nous faire croire que pizzas, hot-dogs et boissons gazeuses ne seraient pas en cause dans l’actuelle épidémie d’obésité?
Raymond Lemieux 04-08-2014