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Edito

Quand le labo est un placard

14-11-2019

Photo Jasmin Sessler/Unsplash

Isolés et exclus, des chercheurs issus de la diversité sexuelle et de genre délaissent les sciences.

Le superviseur d’Andi l’avait bien averti : « Ne révèle pas ton homosexualité. » Le jeune homme a répliqué : « C’est un ordre ? Je ne peux pas faire mon coming out sans me faire renvoyer ? » Il n’a obtenu aucune réponse à ces questions. « Ça a détruit ma productivité », raconte Andi.

Ce témoignage ne vient pas d’un travailleur de la construction, où l’ouverture à l’égard des personnes LGBTQ+ est réputée très limitée. Il a été recueilli auprès d’un étudiant au doctorat en génie mécanique dans le cadre d’une étude américaine publiée au printemps 2019 dans la revue savante Journal of Homosexuality. Les chercheurs voulaient mieux comprendre comment les scientifiques LGBTQ+ du secteur des STIM (science, technologie, ingénierie et mathématiques) concilient leurs identités personnelles et professionnelles.

Cette recherche s’ajoute à un petit corpus d’écrits qui pointe dans une même direction : de façon générale, il règne dans les STIM une culture masculine et hétéronormative qui souvent tue dans l’œuf les conversations à propos du genre et de la sexualité, ce qui a pour effet de condamner au placard des scientifiques LGBTQ+.

On observe une valorisation de la masculinité dans les milieux de travail où l’on trouve une majorité d’hommes, m’explique Line Chamberland, titulaire de la Chaire de recherche sur l’homophobie à l’Université du Québec à Montréal et sommité dans le champ des études LGBTQ+. « Dans les métiers manuels, on valorise la force physique. Dans les STIM, la masculinité prend d’autres traits : celui d’une scientificité neutre, distante, sans émotion. Ici, la vie personnelle n’a pas à intervenir dans la vie professionnelle. Cette culture pousse à taire sa vie privée et crée un malaise à force de ne pas en parler. »

À ceux qui argumenteraient que la sexualité et le genre n’ont pas leur place au travail, Line Chamberland rétorque avec justesse : «Mais non! Ça touche toutes les dimensions de la vie.»

Glissons-nous dans la peau de ces personnes qui vivent une double vie. Imaginons un quotidien au travail où l’on se prive de discuter de son week-end au chalet pour ne pas révéler l’identité de son conjoint ; où l’on évite d’afficher des photos de famille ; où l’on y pense à deux fois avant d’accepter un mandat dans un pays qui bafoue les droits des minorités sexuelles ; où, en un mot, on ne peut jamais être complètement soi-même.

Cette séparation des identités provoque un déchirement moral chez des scientifiques qui, coincés dans un cul-de-sac, préfèrent abandonner leur carrière. Selon une autre recherche américaine parue en 2014, la moitié des universitaires LGBTQ+ travaillant dans les STIM songeraient à quitter leur emploi. Dès le premier cycle universitaire, on constate un phénomène de « tuyau percé », c’est-à-dire une désertion progressive des individus appartenant à des minorités sexuelles. Pourtant, ils sont proportionnellement plus nombreux à faire de la recherche avant la fin de leur baccalauréat que leurs collègues de classe hétérosexuels. Mais après quatre ans d’études, les étudiants LGBTQ+ sont sept pour cent moins susceptibles que leurs pairs de poursuivre leur formation dans les STIM.

Ceux qui restent ne sont pas au bout de leurs peines : plusieurs rapportent vivre de l’isolement, de l’exclusion ou du harcèlement pendant leurs études et sur le marché du travail. Rappelons les faits déplorables qui ont secoué le Conseil européen pour la recherche nucléaire en 2016 : l’association des employés LGBTQ+ avait vu ses affiches annonçant ses réunions être vandalisées. Certaines avaient été barrées du mot schwein (« porc », en allemand) et d’autres de citations bibliques affirmant que l’homosexualité est « une abomination »…

Évidemment, tout n’est pas noir. La littérature recense des témoignages de scientifiques LGBTQ+ accueillis à bras ouverts par leurs collègues. Plus particulièrement au Québec, Line Chamberland observe une volonté d’améliorer les pratiques d’ouverture à l’égard de la diversité sexuelle et de genre ; depuis quelque temps, son expertise est sollicitée par différents secteurs des STIM.

Autre exemple d’ouverture : en collaboration avec l’association Poly-Out et Ubisoft Montréal, Polytechnique Montréal célébrait récemment la deuxième édition de sa semaine de la diversité. Au programme, notamment, une matinée avec des drag queens. Malgré tout, il reste fort à faire, à commencer par mieux documenter la réalité de ces chercheurs afin de répondre adéquatement à leurs besoins. Et pour qu’ils puissent enfin nous montrer leurs vraies couleurs.

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