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19-10-2018

Dans le delta du Bengale, en Inde, la montée des eaux et les tempêtes erratiques chamboulent la vie des habitants à répétition. Parmi les solutions qui s’imposent: migrer.

À l’heure très matinale où notre excursion en bateau commence dans les Sundarbans indiens, une canicule dopée aux stéroïdes alourdit le paysage barbouillé d’argile. La forêt qui couvre ces îles est la plus vaste mangrove du monde. Elle court le long de la frontière indo-bangladaise et abrite une cinquantaine d’îles habitées du côté de l’Inde, cousues ensemble par des canaux salins. Pour ses habitants, elle est un véritable cœur battant nourricier.

Mais pour combien de temps encore ? Même le scénario le plus optimiste des climatologues représente une catastrophe pour le territoire, situé à moins de trois mètres du niveau de la mer.

Pour l’œil inexpérimenté, la région semble déjà sur le point de sombrer. L’eau submerge les racines-échasses des palétuviers rouges, comme en équilibre sur la pointe des pieds pour éviter de se noyer.

Il ne s’agit pourtant que d’une simple marée. «Il faut comprendre les Sundarbans et le reste du delta comme un système aquatique», rassure Tuhin Ghosh, professeur à l’Université de Jadavpur et chargé de recherche au sein du réseau Deltas, vulnérabilité et changements climatiques : migration et adaptation (DECCMA), regroupant des universitaires qui se penchent sur les deltas en Inde, au Bangladesh et au Ghana (voir l’encadré en p. 44). Ces travaux sont soutenus par le Centre de recherches pour le développement international et le Department for International Development du Royaume-Uni.

Au fil des méandres de la mangrove, Tuhin Ghosh nous guide sur l’île du village de Satjelia, où Sushama Haldar nous fait asseoir sur un tapis décoré. Cette femme de 35 ans ne semble pas avoir entendu parler des prévisions qui annoncent l’inondation quasi complète (95 %) de la région d’ici 2200 si les émissions mondiales de gaz à effet de serre ne sont pas réduites. Ni du pronostic des Nations unies, qui entrevoient l’exode de 250 millions de réfugiés climatiques d’ici 2050 sur la planète.

Depuis trois ans, elle et son mari partent travailler comme journaliers agricoles pour de longues périodes dans les îles Andaman dans le golfe du Bengale, puis rentrent au bercail. Elle offre une explication toute simple de leur migration : « Nous sommes pauvres, alors nous vivons au jour le jour. Il n’y a pas de possibilités de gagner de l’argent ici. »

Dans la région, 18 % des familles comptent au moins un exilé ailleurs en Inde, parti temporairement ou pour toujours. À l’instar du couple Haldar, 62 % des habitants de ce coin du pays citent la recherche d’un emploi comme première raison les incitant à quitter leur village, selon un sondage mené en 2016 auprès de 1 500 ménages du delta par une équipe de l’Université de Jadavpur, située à Calcutta. Les ménages comportant un ou des migrants ont par ailleurs un revenu total près du double de ceux sans migrants.

À peine 3 % des ménages comprenant un ou des exilés disent avoir été motivés par la dégradation environnementale ou un évènement climatique extrême. Dans l’immédiat, ce sont davantage les attaques de tigres du Bengale qui préoccupent Sushama Haldar…

La notion de « réfugié climatique » serait-elle un mythe ? Pas si vite, répondent les chercheurs. Les bouleversements climatiques agissent plutôt comme des « multiplicateurs de menaces ». « La subsistance devient, petit à petit, insuffisante, jour après jour. Les changements climatiques, pour eux, c’est ça », insiste le professeur Ghosh en marchant dans le village de Prakrity, sur la même île que Satjelia.

Si les ménages n’accusent pas directement la dégradation environnementale, ils évoquent néanmoins des pertes qui, elles, peuvent être liées à la pression sur l’écosystème, raisonne l’expert. Plus de 3,7 % des répondants déclarent avoir choisi la migration après des pertes de revenus sur une ou plusieurs saisons, selon le sondage de DECCMA pour cette partie de l’Inde.

« Ce n’est pas parce que les gens ne choisissent pas les stress environnementaux comme premier motif de migration qu’ils n’en vivent pas les conséquences », appuie Shouvik Das. Cet étudiant au doctorat en géographie humaine à l’Université de Jadavpur et membre de l’équipe de recherche a superposé une carte de la migration nette (immigrants-émigrants) à une carte des vulnérabilités. Résultat : une corrélation significative apparaît. Plus de 78 % des ménages comportant un ou des migrants ont vécu des inondations, contre 57 % des non-migrants. De la même façon, 85 % des ménages migrants ont connu au moins un cyclone, contre 60 % des non-migrants. Et presque trois fois plus de ménages migrants que de non-migrants ont également subi une forme de salinisation de leurs terres.

Le parcours de Kanaj Mandal, 33 ans, illustre bien à quel point la vie de ces migrants est faite de nombreux détours. À peine sorti de l’adolescence au début des années 2000, il est poussé à l’exil. Il travaille en tant que journalier agricole en périphérie de Calcutta pendant sept ans.

Puis il retourne s’établir dans son village natal, Jamespur, tout près de Satjelia, vers 2007. Voyant sa famille élargie essuyer des pertes agricoles année après année, le jeune homme décide d’acheter un rickshaw avec l’argent amassé.

Il poursuit toutefois la culture de sa terre en parallèle. En 2016, il perd toute sa récolte de gombo quand une digue de boue qui ceinture sa propriété se rompt, laissant pénétrer l’eau salée. « Si le transport me rapportait assez, j’abandonnerais complètement l’agriculture », raconte-t-il aujourd’hui en réglant un ventilateur plus souvent éteint qu’allumé à cause du courant électrique intermittent.

Le cas de Swapna Mandal (sans lien de parenté avec Kanaj Mandal) est lui aussi éloquent. Elle attribue certains problèmes agricoles de sa famille aux débordements du cyclone Aila, en 2009. « Avant, nous faisions pousser des lentilles et des melons d’eau, mais c’est devenu impossible à présent », relate-t-elle. L’onde de tempête avait alors emporté jusqu’au tiers des 3500 km de digues construites par les habitants, ce qui a permis à l’eau salée de s’infiltrer dans les champs.

Alors qu’elle nous fait asseoir sur une natte dans sa case, la silhouette de son mari Pradip Mandal se découpe dans la porte. Migrant saisonnier depuis plus de 20 ans, il passe une grande partie de son temps dans l’État d’Andhra Pradesh, où « les agriculteurs ont la chance de cultiver toute l’année », dit-il.

Il ajoute que les piments ne poussent plus depuis trois ans dans leur village, Jamespur. « C’est en fait un virus qui a attaqué la variété de chili cultivée dans cette partie des Sundarbans », rapporte M. Ghosh, questionné plus tard à ce sujet.

Les changements climatiques en sont-ils responsables ? Impossible de le prouver dans ce cas précis, tout comme pour les attaques de tigres du Bengale. Les incursions trois fois plus fréquentes de ces bêtes dans les villages pourraient être dues à la salinité croissante de leur environnement, selon la Banque mondiale.

Galerie

Inde: la galère des migrants climatiques

Une marée lente et certaine

Dans la région, le sel fait déjà partie d’un rituel annuel, explique Tuhin Ghosh, les deux pieds dans les champs, derrière Prakrity. « Les agriculteurs vont bientôt racler une fine couche de sel qui flotte sur les rizières avant de planter. »

La Banque mondiale estime que la teneur en sel a augmenté non seulement dans la majeure partie de l’estuaire, mais aussi dans les sources souterraines. Cette salinisation accrue est notamment due à la montée du niveau des eaux. Ironique d’en parler dans un écosystème où les inondations périodiques participent à son équilibre général.

De retour sur le bateau, nous regardons l’eau qui charrie une couche d’alluvions sur la glaise déjà épaisse, presque imperméable tant elle est dense, une boue qui colle durablement aux chaussures et tient les pousses de riz bien droites. Les marées déposent des sédiments qui fertilisent les sols, mais ces dernières années, elles grignotent de plus en plus les berges.

Le professeur Tuhin Ghosh a déjà vu l’île de Lohachara, dans la même région, complètement submergée en 2006, puis certaines de ses parties réapparaître à marée basse en 2008. Plus personne n’y vit.

L’île de Ghoramara pourrait connaître le même sort. En comparant des cartes satellites de 1975 à 2010, M. Ghosh et ses collègues ont conclu que ce bout de terre était passé de 8,5 km2 à moins de 4,5 km2 au cours de cette période. Au moins 4 000 personnes ont déjà quitté l’endroit depuis le début des années 1980. Le gouvernement indien venait de le déclarer « no man’s land », cessant du même coup l’entretien des infrastructures.

Amortir les soubresauts

Que fait l’État, justement, devant ces défis ? Ce n’est que lorsque toutes les mesures d’adaptation ont échoué que le gouvernement se voit forcé de réagir, souligne Sumana Banerjee, coordonnatrice du réseau DECCMA en Inde.

Récemment, une politique de réinstallation a été mise en œuvre dans un autre delta étudié par le projet : celui du fleuve Mahânadi, plus à l’ouest sur la côte. Un total de 571 familles de cinq villages ont reçu des fonds pour déménager, mais aucune terre agricole ne les attendait à Bagapatia, la localité choisie pour eux à une dizaine de kilomètres… La somme allouée ne prenait pas non plus en compte la taille de la famille.

Tous ne sont pas prêts à quitter ainsi leur village. Plutôt que de migrer, des agriculteurs et des pêcheurs du delta du Gange et du Brahmapoutre délaissent leur métier au profit de nouvelles activités, à l’image du jeune Kanaj Mandal, qui tente sa chance dans le transport. Plus au nord du delta, par exemple, les « champs de briques » poussent à vue d’œil, ponctuant le paysage de taches capucine.

En bateau, tout près de Satjelia, Tuhin Ghosh pointe une autre forme d’adaptation récente : un étang d’eau salée s’est formé entre une vieille digue trouée et une barrière plus près du village. Une famille y élève du crabe, qu’elle vend à des grossistes et à des exportateurs. D’autres utilisent une variété de riz plus résistante au sel, même si elle est moins productive. Les chercheurs ont ainsi recensé une dizaine de ce type d’adaptations aux stress environnementaux afin de mieux les évaluer et d’envisager des politiques publiques pour les favoriser.

Quant aux migrants, la majorité aide financièrement ceux et celles qu’ils ont laissés derrière eux, ce qui, dans certains cas, diminue la pression de l’environnement. Après la destruction de la maison familiale par le cyclone Aila, Pabitra Mondal, exilé de 32 ans, a envoyé toutes ses économies à sa famille pour reconstruire une «maison convenable » et en finir avec les murs de terre et le toit de chaume.

Sarat Mridha, 41 ans, a lui aussi voulu se défaire de la « structure bancale » de sa maison en travaillant dans une usine de sacs à Bangalore. « Avec le vent d’ici, c’était plus sécuritaire pour les enfants d’avoir une maison en ciment », dit ce père de famille, cellulaire à la main, signe ostentatoire d’une vie plus aisée.

Mais les murs, aussi solides soient-ils, sont bien peu de chose devant les dérèglements du climat. Au village d’Annpur, alors qu’un orage éclate, nous pénétrons dans un refuge en béton sur pilotis nouvellement construit par la municipalité. Il peut accueillir de 150 à 200 personnes − sur les 3000 villageois. Si une catastrophe survenait, une telle arche de Noé ne suffirait pas.

Le projet de recherche décrit dans cet article et la production de ce reportage ont été rendus possibles grâce au soutien du Centre de recherches pour le développement international.

Les deltas, des points chauds

Dans les Sundarbans, de l’autre côté de la frontière, au Bangladesh, 32 % des familles comptent un ou des migrants. Dans un sondage mené par l’Unité de recherche sur les mouvements migratoires et de réfugiés (RMMRU) de l’Université de Dacca auprès de ces familles, à peine 1,5 % des répondants a indiqué la dégradation environnementale comme première raison de migrer.

Les participants pouvaient cependant donner un deuxième motif de migration. Les départs deviennent alors motivés à 28 % par l’environnement. « La migration est multicausale, mais les stress environnementaux jouent un rôle important », insiste Mohammad Rashed Alam Bhuiyan, chercheur à la RMMRU joint par téléphone.

Il faut dire que le scénario est encore plus catastrophique au Bangladesh qu’en Inde : le tiers de la population vit dans les zones côtières, soit 54 millions d’individus ou une fois et demie la population du Canada. Le pays perdra plus de 20 % de son territoire d’ici 2100 si le niveau de la mer monte d’un mètre, répète le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, rapport après rapport.

La migration est cependant plus forte dans le delta du fleuve Volta, au Ghana. Jusqu’à 49 % des ménages interrogés comprenaient une ou plusieurs personnes ayant quitté son village d’origine (contre 18 % dans le delta des Sundarbans en Inde).

La proportion des répondants citant la dégradation environnementale y était cependant presque nulle, même si 67 % ont dit être exposés à des « risques » de ce type, surtout la sécheresse.

 

Photos: Michel Huneault

En partenariat avec le Centre de recherches pour le développement international

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