Publicité
Environnement

Pigeons, envahisseurs ou égarés?

26-10-2012

Peut-on se réconcilier avec nos pigeons? Il le faut, disent les chercheurs. Pour avoir des villes bien vivantes.

Sur son balcon, près du carré Saint-Louis à Montréal, Natacha Boisjoly tient l’une des «tables» les plus courues à Montréal. Sa spécialité? Un mélange de millet, de maïs, de blé et de graines de tournesol. Une préparation qui plaît beaucoup aux moineaux, aux étourneaux, mais aussi et – surtout – aux pigeons. «Ce sont mes visiteurs préférés.

Je suis particulièrement attachée à deux pigeons un brin marginaux, que j’ai appelés Didibobo et Cafécafé. Le premier doit son nom à la mutilation qu’il présente à une patte et le second, à la tache brune qu’il a sur la tête», explique la biologiste.
Au-delà du plaisir que lui procure le nourrissage quotidien des pigeons, Natacha Boisjoly se sent investie d’une mission: améliorer les relations entre ces oiseaux mal aimés et les humains.

La jeune femme n’est pas la seule à avoir pris la défense de Columba livia. Aux quatre coins de la planète, scientifiques et simples citoyens tentent de réhabiliter cette espèce omniprésente. «C’est une démarche qui s’inspire de l’écologie de réconciliation, un concept qui prône la préservation de la biodiversité dans les milieux conçus par et pour l’homme», explique la biologiste Anne-Caroline Prévot-Julliard, coordonnatrice, en France, d’un rare projet de recherche interdisciplinaire sur le pigeon.

Développée au début des années 2000 par l’écologiste Michael Rosenweig, l’écologie de réconciliation soutient que les aires actuellement protégées ne suffisent pas à assurer la survie de l’ensemble des espèces vivantes. «En ce moment, environ 10% du territoire bénéficie d’une forme de conservation. Pour améliorer cette proportion, la participation des zones urbaines est absolument nécessaire», précise Anne-Caroline Prévot-Julliard.

L’idée tombe sous le sens, mais elle demeure difficile à mettre en œuvre. «Ces 50 dernières années, un nouveau modèle urbain s’est mis en place. Les métropoles se sont modernisées et sont devenues des lieux ordonnés et aseptisés où la nature n’a plus vraiment sa place. C’est ainsi que les poules et le bétail ont disparu du paysage urbain, que les abattoirs ont été déplacés en périphérie et que les chiens ont perdu le droit de sortir librement», indique Véronique Servais, professeure d’anthropologie à l’Université de Liège, en Belgique.

Les pigeons, eux, sont perçus comme des animaux nuisibles, et il est désormais interdit de les nourrir dans la plupart des villes du monde, de Montréal à Paris, en passant par Québec et Sherbrooke. Ce qui n’empêche pas quelques amis des animaux, comme Natacha Boisjoly, de remplir leurs mangeoires tous les matins.

Mauvaise réputation

Selon Véronique Servais, les pigeons bisets provoquent beaucoup de tensions parce qu’ils sont l’antithèse du nouveau schème urbain, notamment sur le plan de la propreté. «On reproche souvent à ce volatile de souiller et de dégrader le mobilier urbain avec ses fientes. Même si je n’ai pas mené une étude pour le prouver, je suis convaincu
que les émanations des milliers de véhicules qui circulent tous les jours en ville sont aussi dommageables que l’acide urique contenues
dans les excréments de pigeons», affirme quant à lui Louis Lefebvre, professeur au département de biologie à l’Université McGill et spécialiste du comportement animal.
Et d’après Luc-Alain Giraldeau, professeur de biologie et vice-doyen à la recherche à l’Université du Québec à Montréal, Columba livia est même un animal propre, puisque ses déjections sont concentrées autour de son nid. Contrairement au goéland, il n’a pas l’habitude de faire ses besoins n’importe où.
Le pigeon continue toutefois d’être considéré comme une bestiole nuisible et malpropre, surtout depuis qu’on a établi qu’il était porteur de zoonoses – c’est-à-dire des maladies transmissibles à l’homme –, comme l’ornithose, la maladie de Newcastle et l’histoplasmose.
En octobre 1999, cinq travailleurs de la région de Montréal ont  d’ailleurs contracté une pneumonie après avoir nettoyé, sans protection, des excréments de pigeons. Dans leurs sécrétions bronchiques, on a retrouvé des traces d’Histoplasma capsulatum, le champignon responsable de l’histoplasmose.
Malgré tout, les probabilités de transmission demeurent assez faibles, et peu de cas mortels ont été rapportés. «Des chercheurs britanniques ont même établi que le risque que les personnes âgées se blessent en glissant sur une fiente constitue le principal danger sanitaire associé aux pigeons», souligne Louis Lefebvre.
Mais il n’y a pas que ça. Ces bêtes à plumes sont aussi accusées de troubler l’ordre public. «Le pigeon a la mauvaise manie de s’inviter dans les endroits normalement réservés aux citadins, comme les trottoirs et les places publiques, ce qui donne aux gens le sentiment d’être envahis. Cette impression est d’autant plus forte que le pigeon ne craint pas du tout les humains, et qu’il ne se sauve pas lorsqu’on
l’approche», mentionne Véronique Servais, qui s’intéresse particulièrement aux relations entre les hommes et les animaux.
Si le pigeon urbain est aussi peu farouche, c’est parce que ses ancêtres ont côtoyé l’homme durant des milliers d’années. Dès l’Antiquité, cet oiseau originaire du bassin méditerranéen a été domestiqué pour sa

chair. En France, on a retrouvé des traces de cohabitation remontant à l’époque gallo-romaine (une période qui s’étend du IIe siècle de notre ère à la chute de l’Empire romain, en 476).
De ce côté-ci de l’Atlantique, Columba livia est arrivé non pas par la voie des airs, mais plutôt par celle des mers, avec Samuel de Champlain. Ce fin gourmet – il a fondé l’Ordre du Bon Temps, la première association à vocation gastronomique d’Amérique – voulait entre autres s’assurer un approvisionnement en viande fraîche. Et non, le fondateur de Québec ne se contentait pas de filets d’éperlan, de tourtes ou de steak d’ours!

Partager la ville

Même si les pigeons ont un sens de l’orientation exceptionnel, il leur arrive de se perdre. C’est ainsi qu’ils ont commencé à aboutir dans les grands centres. «Leur habitat naturel, ce sont les falaises. Ils sont donc plus portés à construire leur nid sur les rebords de fenêtre et les façades des édifices que dans les arbres. Sur le plan du nichage, la ville offre plus de possibilités que la campagne », précise Luc-Alain Giraldeau.
Or, en colonisant les villes, ces oiseaux égarés ont en quelque sorte perdu leur statut de noblesse. Ni complètement sauvages ni tout à fait domestiques, ils sont perçus comme des animaux errants, ce qui, dans l’esprit des citadins, les rend impropres à la consommation.
Sans véritable prédateur, les pigeons urbains se sont rapidement multipliés. Car ils sont extraordinairement prolifiques, les femelles pouvant pondre jusqu’à 12 œufs par année. En comparaison, plusieurs
espèces d’oiseaux ne se reproduisent que durant une période précise, puisqu’elles dépendent de la présence de certains insectes ou végétaux pour nourrir leurs petits. Ce n’est pas le cas des pigeons qui engraissent leurs oisillons au lait!
Produit autant par les mâles que par les femelles, le lait de pigeon est une substance blanchâtre qui provient d’une partie de l’œsophage appelée le jabot. Ce n’est donc pas la même chose que le lait sécrété
par les mammifères même si, dans les deux cas, l’hormone en cause est la prolactine.
Pendant de nombreuses années, les citadins et les pigeons ont harmonieusement cohabité. Mais au fur et à mesure que les populations ont augmenté, Columba livia est progressivement devenu persona non grata.
D’où la guerre sans merci que leur livre aujourd’hui de nombreuses villes. Les mesures, tantôt douces, tantôt radicales, vont de l’installation de dispositifs répulsifs à l’euthanasie, en passant par la
stérilisation chimique ou chirurgicale. À Paris, on a plutôt décidé d’installer une quinzaine de pigeonniers publics qui peuvent accueillir chacun jusqu’à 300 volatiles.
«D’après nos recherches, cette méthode de contrôle est non seulement la plus efficace, mais aussi la plus éthique, soutient la biologiste Anne-Caroline Prévot-Julliard. D’une part, elle permet de concentrer les fientes, tout en donnant l’occasion de soigner et d’étudier les oiseaux. D’autre part, elle permet de contrôler les naissances à l’aide de différentes techniques.»
Ces «cabanes» à pigeons changent aussi complètement la perception des citoyens, note Véronique Servais : «Les pigeons marrons, c’est-à-dire domestiqués puis retournés à l’état sauvage, sont des individus
errants, des “sans domicile fixe”. En leur fournissant un toit, on leur redonne un statut respectable. Dès lors, une réconciliation avec les citoyens est plus facilement envisageable», estime la chercheuse.
Fortement inspirée par l’expérience parisienne, Natacha Boisjoly rêve d’implanter des pigeonniers publics à Montréal. Bien qu’il en soit encore à sa phase initiale, son projet bénéficie de l’appui de plusieurs
experts, dont Louis Lefebvre et Luc-Alain Giraldeau, son ancien professeur. La jeune femme est cependant consciente que, pour la Ville, la réhabilitation des pigeons est loin d’être une priorité: «Pour que les élus acceptent ma proposition, je dois d’abord convaincre la population que les pigeonniers offrent de nombreux avantages. Heureusement, l’engouement actuel pour l’agriculture urbaine démontre que, dans l’esprit des citadins, la ville n’est plus incompatible avec la nature», se réjouit celle qui espère nourrir encore longtemps Didibobo et Cafécafé.
 
Publicité

À lire aussi

Environnement

Arctique: vie cachée sous la glace

Les lacs de l'extrême Arctique pourraient contribuer, avec le dégel, au réchauffement climatique.
Marine Corniou 11-07-2017
Environnement

L’uranium fait grise mine

Riche en uranium, le Québec en autorisera-t-il l'exploitation? Avant, il devra jauger sérieusement les risques environnementaux.
Jean-Pierre Rogel 23-10-2013
Environnement

Puits domestiques: une eau contaminée par le roc

Un chercheur a analysé l'eau de puits résidentiels en Abitibi-Témiscamingue, pour y découvrir des concentrations trop élevées en arsenic et en manganèse mettant à risque la santé.