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Comment réagissent les animaux pendant une éclipse solaire totale ? Des scientifiques iront au Zoo de Granby pour répondre à la question.
Des oiseaux qui interrompent subitement leur vol et leur chant, des abeilles qui regagnent précipitamment leur ruche, des macaques qui demeurent immobiles, des araignées qui défont leur toile… Ces comportements atypiques, observés par le passé lors d’éclipses solaires totales, suscitent l’intérêt des scientifiques. Ils leur permettent notamment d’en savoir plus sur la façon dont la lumière (et son interruption inattendue) influence les animaux.
« Il existe peu de données sur le comportement des animaux pendant une éclipse », mentionne Pierre Chastenay, professeur au Département de didactique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Le 8 avril, ce spécialiste de l’astronomie fera équipe avec Louis Lazure, biologiste et coordonnateur de la recherche au Zoo de Granby, pour observer les réactions des pensionnaires au moment où ils seront plongés dans l’obscurité… en plein jour. Le parc zoologique, situé dans la zone de totalité de l’éclipse, s’avère un terrain de recherche idéal pour cette expérience. « Nous pourrons surveiller simultanément plusieurs espèces », dit Pierre Chastenay.
L’équipe du zoo consignera méticuleusement les comportements des animaux avant, pendant et après l’éclipse. « Nous voulons établir des comparaisons entre les comportements observés lors de journées normales et lors de la journée de l’éclipse », indique Louis Lazure. En plus des observations directes, pas moins de 14 caméras enregistreront aussi les mouvements des animaux qui seront à l’extérieur à ce moment de l’année. La liste comprend onze mammifères (macaques japonais, ours noirs de l’Himalaya, zèbres, wallabies, léopards des neiges, petits pandas, chameaux, dromadaires, saros du Japon, tahrs et yacks) et quatre espèces d’oiseaux (autruches, émeus, grues du Japon, lophophores resplendissants). « Plus l’animal présente un comportement complexe et actif, plus il est intéressant pour l’étude, car il sera possible de différencier son comportement typique de jour de celui observé lors de l’éclipse », dit le biologiste.
Ciel silencieux
La première mention de la réaction particulière des animaux face à une éclipse solaire totale date de 1544. Selon le Proceedings of the American Academy of Arts and Sciences, des archives astronomiques indiquent que les oiseaux ont cessé de chanter durant l’éclipse. Plus tard, en 1560, on rapporte également que certains oiseaux sont « tombés » au sol au moment de l’éclipse.
Au dodo ?

Photos: Zoo de Granby; Mikaël Theimer
Les deux scientifiques supposent que certaines espèces animales interpréteront la baisse progressive de luminosité comme la fin de la journée, et modifieront leurs comportements. L’ours noir himalayen pourrait par exemple retourner dans son habitat intérieur, là où il a l’habitude de passer la nuit. « L’équipe de soins animaliers mentionnait que les ours sont très routiniers et se déplacent aux mêmes endroits selon le moment de la journée », indique Louis Lazure.
Il faut dire que les conditions changent fortement lors d’une éclipse solaire totale. En 2017, des scientifiques du Nebraska ont relevé, grâce à un réseau de caméras infrarouges et de capteurs en tous genres, une diminution de 67 % de la luminosité et de près de 7 °C de la température ambiante lors de l’événement (la perte de degrés est progressive, le Soleil étant partiellement occulté pendant un long moment avant et après le « pic »).
En général, « les animaux diurnes cessent leurs activités, retournent dans leur nid ou adoptent une position de repos, tandis que les animaux nocturnes deviennent actifs pendant les éclipses solaires », peut-on lire dans un article du Journal of Tropical Biology and Conservation publié en 2019. Ainsi, des animaux comme les grenouilles et les grillons font entendre leurs vocalises nocturnes, croyant que la nuit est bien entamée.
« On s’attend à ce que l’autruche s’écrase au sol et cesse de bouger », mentionne également Pierre Chastenay, selon des observations rapportées dans de précédentes études. Lors de l’éclipse solaire de 2017, en Idaho, aux États-Unis, il se trouvait sur un pont et avait remarqué que les hirondelles, des oiseaux qui migrent habituellement pendant le jour, regagnaient leur nid. « Peu après la fin de la totalité de l’éclipse, les hirondelles sont réapparues, comme si elles venaient de vivre une courte nuit. C’était frappant », ajoute le scientifique.
Des biologistes du Cornell Lab of Ornithology et de l’Université d’Oxford se sont d’ailleurs penchés sur le comportement des oiseaux migrateurs pendant cette éclipse du 21 août 2017. Dans leur étude publiée dans Biology Letters, les scientifiques avancent que les oiseaux sont, dans l’ensemble, loin d’adopter des comportements nocturnes pendant l’éclipse et réagissent plutôt de façon confuse face à l’obscurité inhabituelle. L’équipe s’est basée sur l’analyse de données provenant de 143 stations météorologiques radars sur l’ensemble du territoire américain, qui peuvent à la fois détecter les phénomènes météo et les migrations d’oiseaux.
Le constat : une diminution des activités des oiseaux, telles que la recherche de nourriture, par rapport aux jours « normaux ». Les volatiles migrateurs, qui profitent habituellement de la nuit venue pour voler à haute altitude, n’ont toutefois pas adopté ce comportement nocturne typique. Les scientifiques estiment « que les indices associés à l’éclipse étaient insuffisants pour déclencher une activité nocturne comparable à celle qui se produit au coucher du soleil, mais suffisante pour supprimer l’activité diurne ». Selon l’équipe, les oiseaux interpréteraient peut-être le froid et la baisse de luminosité comme les signes d’une tempête, plutôt que comme ceux du crépuscule.
Les comportements semblent plus difficiles à interpréter chez les primates. Deux chercheuses américaines rapportent, dans une étude publiée dans l’American Journal of Primatology, que des chimpanzés vivant en captivité « auraient escaladé des structures en hauteur pour orienter leurs corps en direction du Soleil et de la Lune » pendant la totalité de l’éclipse de 1984. Plus récemment, en 2016, lors d’une éclipse solaire en Indonésie, des biologistes ont noté que les mâles macaques à crête émettaient des cris semblables à ceux signalant un danger, se rassemblant ensuite en cercle autour du mâle dominant. Au Zoo de Granby, les macaques japonais réagiront-ils de la même manière ? « Les macaques japonais ont beaucoup d’interactions entre eux. Nous allons les observer attentivement pour déterminer si leurs interactions sont différentes pendant l’éclipse. Se regrouperont-ils ? Ou au contraire, s’éloigneront-ils les uns des autres ? » se demande Louis Lazure.
Le duo québécois est conscient du caractère sporadique des éclipses solaires, et il reconnaît que son étude sur le comportement animal ne révolutionnera pas la science. Elle sera plutôt une occasion d’explorer l’impact des changements environnementaux sur la faune. « Les éclipses sont des phénomènes trop rares pour avoir une influence sur l’évolution animale. Mais cela pourrait indiquer à quel point certaines espèces sont réactives face aux changements dans leur environnement », mentionne Louis Lazure. On n’a qu’à penser aux aléas climatiques ou à l’étendue de la pollution lumineuse. « Il ne reste plus qu’à croiser les doigts pour que le ciel soit dégagé ! » conclut-il.
L’effet « wow » de l’éclipse solaire sur l’humanité
Les civilisations passées ont proposé différentes interprétations de ces événements astronomiques à travers les époques, les attribuant tantôt à des divinités, tantôt à des créatures diverses. Ainsi, selon d’anciens écrits chinois, les éclipses étaient l’œuvre d’un dragon céleste dévorant le Soleil. On a découvert des omoplates de bœuf et des carapaces de tortues datant de plus de 3000 ans sur lesquels des scribes chinois avaient inscrit : « Le Soleil a été mangé. »
De nos jours, la peur associée aux éclipses solaires a fait place à l’excitation et à la fascination, le phénomène étant parfaitement compris. Plus récemment, trois psychologues américains ont voulu comprendre l’impact social de l’éclipse solaire totale de 2017 sur ceux et celles qui ont eu l’occasion de l’admirer. Après avoir analysé les messages de près de 3 millions d’internautes relayés sur Twitter au moment de l’éclipse, les chercheurs ont constaté que l’événement avait suscité un sentiment d’émerveillement et avait mené à la publication de messages au contenu plus « humble, prosocial, affiliatif et collectif ». Bref, de quoi cultiver la cohésion sociale et fournir un antidote potentiel contre la polarisation sociale, selon eux.